CHAPITRE PREMIER
Définition du caractère. — L'éducation, œuvre de la liberté de rhommp, modifie la nature. L'œuvre de la nature doit-elle être modifiée? est-e.le bonne ou mauvaise? Opinions optimiste et pessimiste. — Recherche de ce qu'elle est réellement. Instincts primitifs qui rapprochent l'homme de la bête et l'animent dans laluttepourl'existence. — Classification théologique des défauts: la triple concupiscence. — Classification des mobiles de la volonté dans Mme Necker de Saussure. — Les instincts primitifs ci dessus désignés peuvent se ramener à Tégoïsme. — La double face de la nature humaine.
En commençant une étude sur réducation du caractère, il convient de définir exactement ce que nous entendons par le mot de « caractère », si souvent employé.
Ouvrons un dictionnaire usuel, le Littré abrégé par exemple ; nous y lisons : « Caractère : ce qui distingue, au moral, une personne d'une autre; nature, naturel, mœurs, sentiments »; Cette définition, qui serait à peu près celle que donnerait le premier venu interrogé sur le sens qu'il attache au mot dont il s'agit, nous paraît un peu vague et confuse.
On peut entendre par le naturel d'un homme, au moral, la manière d'être de son âme, telle qu'elle est naturellement, abstraction faite de l'action exercée sur elle postérieurement à la naissance par les autres hom-
mes, par Téducation, par les circonstances, par le monde extérieur.
Encore est-il à peu près chimérique de croire que Ton peut connaître cette manière d'être à Tétat exclusivement natif, puisque au moment de la naissance il est impossible de rien apercevoir du moral de l'enfant, et qu'à ce moment même commence à s'exercer sur lui l'action des autres hommes, de l'éducation, des circonstances, du monde extérieur. Il est certains traits qui, par suite de cette action, ne se manifesteront jamais, d'autres qui se manifesteront plus faibles ou plus accentués. Il faut une observation pénétrante et fine pour discerner, dans ce qu'on appelle le naturel d'un homme, la part exacte de la nature et les modifications apportées à la nature par différentes causes postérieurement à la naissance.
Quoi qu'il en soit, tous les traits du naturel d'un individu ne constituent pas son caractère distinctif, puisqu'il y en a qui lui sont propres, et d'autres qui lui sont communs avec d'autres individus; ce sont les traits généraux de la famille, de la contrée, de la nation, de la race, de l'espèce auxquelles il appartient.
Afin d'éviter toute confusion, nous dirons que nous entendons dans cette étude, par le mot « caractère », l'ensemble des qualités (en donnant à ce terme le sens de manière d'être, sans y attacher d'acception favorable ou défavorable) que présentent deux des trois grandes facultés de Fâme humaine, la sensibilité et la volonté.
L'âme humaine est une. Aussi le domaine des facultés plus ou moins nombreuses qu'on lui reconnaît ne peut-il être limité avec une précision rigoureuse. Prenons un exemple. L'imagination est particulièrement attribuée à la faculté de l'intelligence; c'est donc l'intelligence qui agit lorsque l'enfant conçoit un fantôme par ilmagination; mais c'est la sensibilité qui s'exerce lorsqu'il
tremble et crie de peur à la suite de cette conception. Toutefois ne doit-on pas reconnaître qu'il y a entre les deux facultés un lien tellement étroit que, dans la plupart des cas, la vivacité de Timagination est en rapport direct avec celle du sentiment, tandis que la langueur de Tune implique celle de l'autre? Cependant il y a dans l'intelligence des facultés secondaires qui paraissent avoir des relations moins directes avec la sensibilité et la volonté. Tels sont la mémoire, le raisonnement, etc. Celles-là, nous ne les comprendrons pas dans ce que nous appelons le caractère. Nous ne faisons guère, du reste, qu'adopter la distinction vulgaire de la tète et du cœur, attribuante la tète ce qui est du domaine de l'intelligence pure, et au cœur ce qui relève de la sensibilité et de la volonté. Remarquons toutefois que le mot tête, dans le langage vulgaire, est parfois employé pour désigner autre chose que la pure intelligence, comme dans l'expression de « mauvaise tète », qui désigne évidemment une manière d'être relevant en grande partie de la sensibilité et de la volonté.
L'homme, en tant qu'âme, sent, pense et veut. Nous nous occuperons surtout de la manière dont il sent et dont il veut, au point de vue de l'action que l'éducation est capable d'exercer sur lui à cet égard.
Ici se présentent à nous plusieurs questions, pour ainsi dire préjudicielles, particulièrement les deux suivantes.
L'homme est-il capable d'exercer librement sur luimême une action quelconque, et de modifier par son initiative l'action des causes naturelles? La vie de chacun n'est-elle pas la conséquence nécessaire d'antécédents qui la déterminent aussi impérieusement que le moindre mouvement mécanique est déterminé par une infinité de mouvements antérieurs, tous liés les uns aux autres par une nécessité inflexible? Le caractère de chacun n'est-il pas tel qu'il doit être en raison de ces antécé-
dents, et la prétention d'agir sur lui pour le modifier, le soustraire dans une certaine mesure aux fatalités naturelles, n*est-elle pas chimérique?
Cette première question n'est autre que celle du libre arbitre ; nous ne la soulevons pas pour la traiter, mais seulement pour dire qu'à notre avis l'œuvre de l'éducation suppose la croyance à la liberté, au pouvoir qu'a l'homme de modifier dans de certaines limites l'œuvre de la nature, d'introduire dans l'univers des actes qui ne sont pas nécessairement produits et rigoureusement déterminés par leurs antécédents, mais qui auraient pu ne pas être produits, si la volonté de l'homme en eût décidé autrement. Certes, nous ne nions pas que le caractère d'un individu quelconque ne soit une résultante de causes innombrables, dont la plupart échappent à notre action et dont beaucoup même échappent à notre connaissance. Mais nous croyons fermement que, parmi ces causes, il peut y en avoir une, très puissante, qui dépend de nous; cette cause, c'est l'éducation. Sinon, pourquoi nous donnerions-nous tant de peine et chercherions-nous avec tant de sollicitude les meilleures méthodes dans l'éducation de la jeunesse? Un déterministe rigoureux répondra que cette peine elle-même est voulue par la nature, que les bonnes comme les mauvaises méthodes sont son œuvre, à laquelle nous concourons en esclaves, absolument soumis au fond, mais bercés par l'illusion singulière qu'ils commandent parfois, tandis qu'en réalité ils obéissent toujours. Nous résisterons quand même, et nous penserons qu'une illusion aussi tenace, à laquelle tous les raisonnements de la science déterministe sont incapables de nous faire renoncer, pourrait bien n'être autre chose qu'une indestructible vérité.
La seconde question n'est pas sans quelques rapports avec la première. Y a-t-il lieu de modifier la nature? ne vaudrait-il pas mieux au contraire la laisser agir comme