‹ L'éducation du caractèreChapitre 6 sur 228 · Essais, liv. II, chap. xir · texte numérisé non relu

Essais, liv. II, chap. xir

fait pour se donner lui-même ce qui lui est nécessaire et pour être lui-même en quelque sorte l'auteur de sa vie, il trouve plus beau de tout devoir à la nature et de se laisser aller à sa bonne loi : « Il est plus honorable d'estre acheminé et obligé à regleement agir par naturelle et inévitable condition^ et plus approchant de la Divinité, que d'agir regleement par liberté téméraire et fortuite ; et plus seur de laisser à nature, qu'à nous, les resnes de nostre conduicte. La vanité de nostre présumption faict que nous aimons mieulx debvoirà nos forces, qu'à sa libéralité, nostre suffisance; et enrichissons les aultres animaulx des biens naturels, et les leur renonceons, pour nous honorer et ennoblir des biens acquis ; par une humeur bien simple, ce me semble, car je priserois bien autant des grâces toutes miennes, et naïfves, que celles que j'aurois esté mendier et quesler de l'apprentissage, il n'est pas en nostre puissance d'acquérir une plus belle recommendation que d'estre favorisé de Dieu et de nature. »

La conséquence toute simple, c'est que l'œuvre de l'éducation est inutile, et qu'il n'y a rien de mieux à faire que de laisser l'enfant se développer suivant ses instincts naturels; aussi Montaigne prétend-il avoir suivi cette règle pour son propre compte * : « J'ay prins bien simplement et crûment, pour mon regard, ce précepte ancien que : — Nous ne scaurions faillir à suyvre nature ; — que le souverain précepte, c'est de — Se conformer à elle. — Je n'ay pas corrigé, comme Socrate, par la force da la raison, mes complexions naturelles, et n'ay aulcunement troublé, par art, mon inclination : je me laisse aller, comme je suis venu; je ne combats rien ; mes deux maistresses pièces vivent, de leur grâce, en paix et bon accord. »

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