OPINION OPTIMISTE SUR LA NATURE
A ceux qui opposent volontiers, comme Montaigne, la nature et Tart dans Téducation, et qui condamnent celui-ci pour donner à celle-là toute leur confiance, il est facile d'adresser Tobjection suivante : « Puisque la nature est si bonne, et puisque sa direction, à condition qu'on la suive docilement, est si sûre, elle aurait bien dû ne pas mettre en nous cette manie de la modifier et de Taltérer » . A moins qu'on ne prétende que cette manie résulte d'un mauvais emploi de notre libre arbitre. Le libre arbitre ne nous aurait donc été donné que poursuivre la nature, auquel cas il est inutile; ou pour la modifier en mal, puisqu'il est impossible delà modifier en bien, à cause de son excellence, auquel cas il est nuisible. Voilà cette prérogative, considérée généralement comme la plus belle, la plus précieuse de toutes, qui devient un don inutile ou funeste.
Il est impossible, du reste, de prendre tout à fait au sérieux le dédain de l'éducation qui se fait sentir dans les passages précédemment cités, puisque nous savons que Montaigne a écrit sur l'éducation même un remarquable chapitre où il Testime à son véritable prix.
Pour J.-J. Rousseau, l'éducation est un mal nécessaire, comme il résulte du début de son Emile : « Tout est bien, sortant des mains de l'Auteur des choses; tout dégénère entre les mains de l'homme. Il force une terre à nourrir les productions d'une autre, un arbre à porter les fruits d'un autre; il mêle et confond les climats, les éléments, les saisons; il mutile son chien, son cheval, son esclave; il bouleverse tout, il défigure tout : il aime la difformité, les monstres; il ne veut rien tel que l'a fait la nature, pas même l'homme; il le faut dresser pour lui, comme un cheval de manège; il le faut contourner à sa mode, comme un arbre de son jardin. Sans cela, tout irait plus mal encore, et notre espèce ne veut pas être façonnée à demi. Dans l'état où sont
désormais les choses, un homme abandonné dès sa naissance à lui-même parmi les autres serait le plus défiguré de tous. »
Ainsi, d'après Rousseau, il eût mieux valu que Thomme restât toujours à l'état de nature, dans lequel il était parfait, puisque « tout est bien, sortant des mains de TAuteur des choses «.Malheureusement Fart humain l'a tellement altéré et corrompu depuis Forigine de l'espèce, qu'aujourd'hui l'homme à Fétat de nature serait le plus défiguré de tous et paraîtrait une sorte de monstre. Nous verrons bientôt ce qu'est au juste cet état de nature qui inspire à Rousseau tant de regrets, surtout, à notre avis, parce qu'il s'en est fait, dans son imagination chimérique, une fausse idée.
En regard des opinions optimistes de Montaigne et de Jean-Jacques au sujet de la nature, il est intéressant d'entendre quelques-uns de ceux qui Font appréciée avec moins de complaisance et qui ont vu le mal chez l'homme dès Forigine, lorsqu'il sort, pour ainsi dire, de ses mains. « Gomment celui qui est né de la femme serait-il pur*? » s'écrie Bildad dans le poème de Job *. « La faiblesse des organes est innocente chez les enfants, dit saint Augustin, mais non pas leur âme. J'ai vu, j'ai vu moi-même un petit enfant dévoré par la jalousie : il ne parlait pas encore ; mais, tout pâle, il regardait d'un œil haineux son frère de lait' ». La corruption native de l'homme est le fond de la doctrine janséniste, qui n'est, sur ce point, que celle de l'Église chrétienne tout entière, présentée sous des couleurs particulièrement sombres. « Aussitôt que les enfants, dit un janséniste, commencent à avoir la raison, on ne remarque en eax que de Faveuglement et de la faiblesse : ils ont
J. Job, XXV, 4.
2* Confessions, liv. 1, chap. vu.