Le Crime et la Folie^ Introduction
i22 l'éducation du caractère
liberté humaine, ne vaut pas mieux que le fanatisme mahométan. Nous ne nous étonnons pas de voir adopter -ce déterminisme exclusif surtout par les médecins et les psychologues qui étudient Thomme dans les hôpitaux, dans les asiles d'aliénés, dans les prisons, et qui ne voient guère en lui que le malade, le fou, le criminel. Ces états sont justement ceux dans lesquels, par des lois mystérieuses dont la raison morale nous échappe, la liberté humaine se voile ou disparaît entièrement. Aussi la justice actuelle, chez les peuples civilisés, en tient-elle compte, pour atténuer la culpabilité des actions qu'ils peuvent faire commettre, ou même pour la supprimer -et ne voir dans les auteurs de ces actions que des irresponsables. Celui qui fonderait sa pédagogie sur les observations qu'on peut faire dans les maisons de correction, parmi les malheureux enfants à l'égard desquels toutes les tentatives d'amélioration morale restent impuissantes, raisonnerait fort mal; il n'aurait même qu'une chose à faire, ce serait de prêcher l'abstention et de refuser toute influence à l'œuvre éducative. Dans ce milieu, en effet, la tyrannie de l'organisation parait s'imposer avec une force inéluctable. Il suffit d'envisager la réalité tout entière, de ne pas se cantonner dans les régions désolées de la folie et du crime, pour retrouver Tespérance et la foi.
Mais, d'autre part, il serait puéril de croire que rhomme, en tant qu'être libre, esl le seul facteur de sa destinée, et que les enfants sont uniquement ce que l'éducation les fait. Leur caractère n'est pas celui d'un être qui sortirait tout nouveau, tout original des jnains de la nature. Chacun de nous plonge par ses racines dans les générations antérieures; il a en lui, avec leur sang, leurs instincts, leurs passions, leurs vertus et leurs vices, 11 n'est pas cet homme abstrait dont parle Rousseau, d'après une conception tout à fait inexaete et
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antiscientifique. Les influences héréditaires de sa race, de son pays, de sa province, de sa caste, de sa famille se mélangent à des degrés infiniment divers, pour lui donner une originalité individuelle il est vrai, mais qui se décompose en éléments empruntés pour la plupart à la série des individus qui ont vécu avant, éléments dont la combinaison particulière en lui fait seule son originalité propre.
Mais, dira-t-on peut-être, pourquoi la pédagogie se préoccuperait-elle, en définitive, de ces questions d'hérédité? Pourvu que l'éducateur connaisse bien les caractères des enfants dont il a la charge, que lui importent les origines? En quoi cette recherche, qui est du domaine de la science pure, intéresse-t-elle son action pratique? L*objection serait bien superficielle.
Des instincts, des passions, des habitudes héréditaires, en vertu même de leur durée, qui dépasse celle de l'individu chez lequel on les constate, et qui leur donne une grande puissance, ne demandent pas le même traitement que s'ils dataient de cet individu lui-même. Il importe beaucoup, pour cette raison, de savoir non seulement qu'ils sont héréditaires, mais, si c'est possible, depuis quand ils le sont. Un attribut qui ne s'est manifesté que depuis peu de temps dans une famille est plus facilement modifiable qu^un attribut qui remonte à des ascendants éloignés. Il y en a qu'on ne peut modifier que dans une certaine mesure. Il y en a qui sont, par l'action de l'hérédité, tellement entrés dans le caractère d'une famille, d'une classe, d'une nation, qu'ils sont devenus une de ces forces naturelles contre lesquelles on ne lutte pas et qu'il faut subir. Aussi serait-il déraisonnable de prétendre établir des règles uniformes pour tous les enfants. Que de nuances, d'habiletés, de concessions, de précautions sont nécessaires, non seulement suivant les cas individuels, mais aussi suivant les
familles, les classes, les nations, les races! Irez-vous, par exemple, exiger le même effort d'attention scientifique d'un enfant dans la famille duquel Tignorance et la paresse d'esprit sont héréditaires, et d'un enfant dont les ascendants ont reçu depuis longtemps une culture raffinée? Il y a, on le sait, des exceptions : de futurs savants naissent dans des familles ignorantes, et, de savants ou de lettrés, proviennent des faibles d'esprit; mais, dans ces questions, il faut s'attacher surtout à la moyenne. Irez- vous prêcher avec pleine confiance l'humilité au descendant d'une race orgueilleuse et habituée au commandement, et le désintéressement absolu à celui qui n'a dans sa famille que des traditions de négoce et de lucre? L'insuccès trop fréquent des éducateurs s'expliquerait souvent par l'ignorance des conditions où l'hérédité place les enfants à qui ils ont affaire, et par la présomption, l'impatience avec lesquelles, sans le savoir, ils luttent contre des natures dont ils ne s'expliquent pas les résistances obstinées.
A cet égard comme à d'autres, il convient de rapprocher l'éducateur du médecin. Un médecin consciencieux et habile ne se contente pas d'examiner l'état de son malade et de le questionner sur sa vie passée : il l'interroge aussi sur ses parents, sur sa famille, dans le passé de laquelle il remonte aussi loin qu'il le peut, pour y trouver, sur le cas qui l'occupe, de précieuses indications. De même l'éducateur, pour mettre de son c6té toutes les chances de succès, ne devrait pas se contenter d'étudier le caractère des enfants : il lui faudrait recueillir sur leurs ascendants des renseignements aussi nombreux que possible, constituer pour chacun ce que j'appellerai son dossier d'hérédité. La tâche, je ne me le dissimule pas, est des plus difficiles.
Quoi qu'il en soit, j'estime que la pédagogie a intérêt à connaître ces questions, qui ont pris de nos jours
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une importance énorme et qui jouent un rôle capital dans les sciences biologiques. Elle n'en tirera pas, «omme on le fait trop souvent, des conclusions découragées et sceptiques au point de vue de l'éducation et de la morale. Mais elle y trouvera de nouvelles lumières. Il ne faut jamais, nous le répétons, fermer les yeux à la vérité; d'autant mieux que, pour les esprits prudents, fermes et hauts, elle n'est pas toujours triste, et que, pour qui sait voir, les théories scientifiques ne sont nullement mortelles aux grandes croyances morales.