‹ L'éducation du caractèreChapitre 88 sur 228 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

Importance du rôle du caractère dans la vie des individus. — Ce rôle est méconnu dans la pratique de l'éducation, et celui de l'intelligence est exagéré. — Différence de point de vue chez les anciens et chez les modernes. — L'effort moral; l'énergie du caractère. — La vertu consiste dans cette énergie mise au service du bien. — Le rôle du caractère dans la vie des nations. — Les nations en décadence. — Le caractère et la vertu dans les sociétés démocratiques.

Dans un des nombreux passages du De natura rerum où s'exprime en admirables vers le sentiment mélancolique et pessimiste du poète, Lucrèce décrit ainsi la naissance de Tenfant : <( Semblable au nautonier jeté sur le rivage par la fureur des ondes, voyez-le nu, à terre, sans langage, dénué de tout ce que la vie réclame, au moment où la nature, le chassant avec efTort du sein de sa mère, l'expose à la lumière du jour! Il remplit lespace de vagissements lamentables, et c'est justice : il lui reste tant de maux à traverser dans le cours de la vie * l »

Nous trouvons des idées analogues dans une conférence faite par l'Américain Horace Mann sur l'importance de l'éducation dans une République. « S'il était

i. De natura rerum^ liv. V, 222-227, trad. Crouslé.

donné, diUl, à un homme intelligent et sensible de voir pour la première fois un doux enfant reposant dans son berceau ou sur le sein de sa mère, et si on lui disait : Cet enfant est constitué de telle sorte que chacun des membres, des organes de son être peut devenir le rendez-vous des souffrances, des tortures les plus atroces; sa structure interne est telle, que chacun des nerfs, chacune des fibres que sa peau recouvre est destinée à palpiter par le fait d'une douleur propre; dans la série indéfinie des malheurs, des désastres, des hontes de l'humanité, peut-être n'est-il pas de misère qui doive lui être épargnée ; dans le Code civil de la société, dans le Code divin, plus compréhensif encore et qui s'applique spontanément, il n'est pas un crime auquel son cœur ne doive se résoudre à un moment donné et que. sa main ne doive accomplir; dans la cohorte des passions tragiques, crainte, envie, jalousie, haine, remords, désespoir, il n'en est pas un qui ne doive déchirer son âme et déterminer une catastrophe spéciale; si le sensible spectateur que j'ai supposé voyait cette armée de fléaux se presser au-dessous, autour, au-dessus de leur faible et inconsciente victime, épiant en quelque sorte le moment de se ruer sur elle et d'en faire leur proie, ne serait-il pas excusable de former le vœu que cette àme à peine éclose pût être rendue à la paix du néant? »

La naissance d'un enfant ne doit pas inspirer des réflexions aussi lugubres; mais elle est toujours un événement sérieux, propre à susciter en nous des pensées qui ne sont exemptes ni de gravité, ni même d'inquiétude. Il y a là un inconnu, toute la vie à venir de ce nouveau-né; elle va se dérouler dans des conditions qui, en grande partie, ne dépendent pas de nous; l'enfant apporte des instincts, des passions en germe, des facultés, qu'il tient soit des ascendants dont il hérite, soit de cette force mystérieuse dont il émane, et que les uns

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