MÉCONNAISSANCE DE CE HÔLE
fermeté, la modération, la dignité, le respect, le courage, rinitiative; on s'en remet, pour cela, aux excellentes leçons de morale qu'ils trouveront dans les auteurs et aux exhortations que de temps en temps on leur adresse avec éloquence. Cependant leur vie individuelle dépendra plus de ce qu'ils seront par le cœur, par le caractère, que des connaissances qu'ils auront accumulées dans leur esprit. Tel brillant lauréat, la tète « bien pleine », comme dit Montaigne, attendra sa sortie du collège pour commettre toutes sortes de sottises, qu'on lui eût peut-être évitées par une éducation morale plus intime et plus profonde.
Les exigences encyclopédiques de notre éducation intellectuelle réclament un emploi du temps si ingénieux à la fois et si rigoureux que, pour éviter toute perte d'instants dans la journée, on règle aux enfants leur besogne dans les plus petits détails, en diminuant autant que possible la part du travail libre, de la fantaisie, du loisir. On se met ainsi en garde contre la paresse, et on le fait dans l'intérêt même des enfants^ auxquels on évite les punitions qu'ils ne manqueraient pas d'encourir par d'innombrables manquements, si on les laissait davantage à eux-mêmes. Le souci constant des acquis!-^ tions intellectuelles que l'on juge nécessaires domine ici encore.
De l'emploi du temps à l'étude et en classe, le besoin de réglementation s'étend à toute la vie scolaire. « A dix-huit ans, dit Michel Bréal, le lycéen n'a pas plus la libre direction de sa personne, de son temps^ de ses facultés, de son avoir, qu'à dix : la responsabilité n'existe pas pour lui, le collège s'étant fait son tuteur pour toute chose. Il ne faut donc pas s'étonner si nos enfants, une fois sortis du collège, ressemblent à des chevaux échappés, se butant à toutes les bornes, commettant toutes les sottises.... Bien des parents et des
maîtres accusent la dépravation des temps, qui devraient avant tout s'accuser eux-mêmes, puisqu'ils ont mieux aimé enchaîner la liberté de leur fils ou de leur élève que de la diriger, et puisqu'ils l'ont laissé arriver à Tâge d'homme sans lui donner une occasion d'exercer son initiative et sa force de résistance *. » Affirmez que ces deux éléments du caractère, Tinitiative et la force de résistance, ont la plus grande importance dans la conduite de la vie, personne ne vous contredira. On ne reconnaîtra peut-être pas aussi facilement qu'ils importent bien plus encore que les qualités brillantes et les acquisitions de l'intelligence. Mais, quant à les cultiver avec suite et méthode, en vue de l'action pratique, quant à diriger dans ce but les occupations de l'école, combien d'éducateurs y songent !
Où sont nos programmes pour l'éducation des habitudes morales et de la volonté? Croit-on qu'il suffise d'imposer une règle uniforme de discipline tout extérieure à des caractères différents, et de réprimer les manquements à cette règle par des punitions, par des réprimandes, des semonces paternelles? Dans ces conditions, la régularité de la conduite ne prouve rien pour l'avenir en faveur des enfants les mieux notés; l'obéissance à la discipline peut dissimuler de très graves défauts, qui se manifesteront plus tard, lorsque les jeunes gens seront devenus leurs maîtres. On affirme bien haut la nécessité d'une forte éducation morale; puis, sauf l'institution d'une discipline qui n'impose qu'une régularité d'apparence, on porte tout son effort sur la culture de l'esprit.
L'explication et même^ jusqu'à un certain point, l'excuse de cette erreur de pédagogie qui, en pratique,
1. Quelqites mots sur V instruction publique en France, p. 308 et 309.