Système de Logique, liv. VI, et ch. v
L'éthologie aurait pour point de départ, ou plutôt pour première forme, pour ébauche « les vérités d'expérience commune, formant la science pratique de l'humanité », les opinions établies, les maximes courantes, du genre de celles-ci: les vieillards sont prudents, les jeunes gens impétueux. De telles propositions n'ont sans doute aucune valeur scientifique : elles énoncent « des lois de la nature humaine », mais « des lois empiriques », dont on constate la fréquence, non la constance ou la nécessité, dont on ne sait pas la raison, dont on ne peut dire si elles sont fondées ou jusqu'à quel point elles le sont, dont par suite on ne peut mesurer la portée, dont on ne peut dire si elles s'appliquent en dehors des cas observés, qu'on ne peut tenir, en un mot, que pour des « généralisations approximatives ». Mais « ces lois empiriques de la nature humaine peuvent elles-mêmes être « expliquées » c'est-à-dire rattachées à des lois de l'esprit universelles et abstraites, par exemple à celle-ci que les vieillards sont devenus défiants par l'expérience des maux de la vie. Elles changent alors de caractère; il semble qu'elles soient théoriquement justifiées, qu'elles deviennent scientifiques. Elles devraient donc aussi acquérir par là même une valeur pratique. Mais en réalité, pour que de telles lois fussent véritablement « constantes et exactes », il faudrait que les phénomènes auxquelles elles s'appliquent et que les lois dont elles se déduisent fussent également simples. Or, quand on supposerait simples les lois psychologiques, les circonstances dans lesquelles chaque être humain se trouve
placé seront toujours très nombreuses et diverses, et à cause de cela on n'aura jamais deux individus humains pareils, quoique tous les individus soient soumis aux mêmes lois universelles, et on sera toujours incapable d'énoncer aucune « prévision » sur les caractères ou les mœurs, sans que cela infirme en rien la thèse de l'universalité des lois de notre nature, car la variété des cas et des sujets est elle-même explicable, au moins en partie, par des lois universelles.
« Les hommes, dit Stuart lAlilI, ne sentent ni n'agissent tous de même dans les mêmes circonstances; mais il est possible de déterminer ce qui, dans une situation donnée, fait sentir ou agir telle personne d'une manière, telle autre, d'une autre... En d'autres termes, il n'existe pas de caractère universel clans l'humanité, mais il y a des lois universelles de la formation du caractère. Et puisque ce sont de telles lois, combinées avec les données de chaque cas particulier, qui produisent l'ensemble des phénomènes de l'action et de la conscience humaine, c'est sur ces lois que doit s'appuyer toute tentative rationnelle de construire la science de la nature humaine au point de vue concret ou pratique s.
En d'autres termes, « les lois de la formation du caractère sont des lois dérivées, résultant des lois générales de l'esprit : pour les obtenir, il faudra les déduire de ces lois générales, en supposant donné un ensemble de circonstances, et en exa minant quel sera, d'après les lois de l'esprit, l'influence de ces circonstances sur la formation de caractère ».
Ainsi se constitue l'éthologie, comme application de la psychologie. La psychologie étant « la science des lois élémentaires de l'esprit », l'éthologie sera « la science ultérieure qui déterminera le genre de caractère que produira, d'après ces lois générales, un ensemble quelconque de circonstances physiques ou morales. Cette définition
montre dans l'éthologie la science qui correspond à l'art de l'éducation », entendue comme la formation du caractère.
Ainsi, d'une part, l'éthologie n'est pas l'art de l'éducation, mais la science qui fonde cet art; de l'autre, elle n'est pas une science autonome ; elle n'a pas de principes propres, elle emprunte ses principes à une autre science. D'un mot, elle est une science hybride, qui relève à la fois delà scienceproprement dite et de l'art : de la science, par son caractère théorique ou général, de l'art, par son caractère pratique, et en tant qu'elle est déduite d'une autre science, qu'elle est une application de la psychologie.
L'éthologie n'est pas une science indépendante, en ce sens que les lois qu'elle établit, elle n'est pas en état de les établir directement, par l'observation ou l'expérience. 1° V expérienceXm est interdite : en effet, quand on pourrait disposer d'une façon absolue d'un certain nombre d'êtres humains à élever et à former et quand on serait résolu à user d'un tel pouvoir, à la façon d'un despote oriental, on ne saurait établir les lois universelles de la formation du caractère, à moins de varier à l'infini les expériences et de procéder pour chacune avec une précision rigoureuse, notant, dans le plus petit détail et au grand complet. les impressions éprouvées par les sujets de la première enfance à l'âge mûr, conditions manifestement irréalisables. 2" A furtlori la simple observation ne permet-elle de poser aucune loi éthologique. On peut bien, en effet, recueillir des faits ou matériaux
LA FORMATION DU CARACTÈRE 3i
bruts, constater par exemple, chez tel individu, chez tel peuple, tel trait de caractère, mais on ne saurait établir des lois du caractère, autrement que par « un examen comparatif » entre les individus ou entre les peuples, et encore n'établirait-on de la sorte que des « lois empiriques » sans précision et sans valeur : on attribuerait, par exemple, tel caractère au Français, à la femme, etc., sans savoir si ce caractère n'est pas le produit variable des circonstances : éducation, régime politique, etc. Les lois éthologiques ne sont donc pas établies directement, par une science indépendante, usant d'une méthode ou d'un mode d'investigation propre; elles ne sont et ne peuvent être que déduites des lois psychologiques. La psychologie étudie « les lois simples de l'esprit en général, l'éthologie, le mode d'action de ces lois dans les combinaisons complexes de circonstances. En d'autres termes, l'éthologie, science déductive, est un système de corollaires de la psychologie, science expérimentale correspondante. » L'éthologie est par suite entièrement dépendante de la psychologie : elle attend, pour être, que la psychologie soit; elle vit de sa vie; elle vaut ce qu'elle vaut. Si l'éthologie peut être aujourd'hui constituée, c'est que la psychologie est pour cela assez avancée. « Les lois générales des éléments constitutifs de la nature humaine sont dès aujourd'hui suffisamment comprises pour permettre à un penseur compétent d'en déduire, avec une approximation considérable, le type de caractère qui, dans l'humanité en général, se formerait sous l'influence d'un ensemble supposé des circonstances. Une
science de l'éthologie, fondée sur les lois de la psychologie, est donc possible. »
Mais cette science mérite-t-elle de porter un nom à part? N'est-elle pas simplement la psychologie appliquée? N'est-elle pas proprement un art? Assurément, mais Stuart Mill a voulu, en lui donnant le titre de science, faire ressortir, d'une part, le caractère rigoureux, de' l'autre, la portée générale de ses lois.
Si l'éthologie est un art, elle n'est pas en effet un art empirique, aveugle et borné, elle se fonde sur la science psychologique, et les lois qu'elle établit ont par suite une valeur scientifique, sont des lois véritables, non de simples lois empiriques. Certes on ne pourra jamais exactement prédire le caractère que donnera une éducation donnée; mais cela tient, non à ce qu'il n'y a pas de lois du caractère, mais à ce qu'on ne peut connaître le détail des circonstances auxquelles ces lois s'appliquent. Pour être exact, il faut, quand on pose des lois éthologiques, en restreindre la portée, et se contenter de dire : telle cause produira tel effet si rien ne Ven empêche, ou encore : tend à produire tel effet', par exemple, la force physique tend à rendre courageux, l'expérience à rendre sage. De telles lois sont sans doute hypothétiques; mais par là il ne faut pas entendre incertaines ou douteuses; au contraire, elles tirent leur caractère scientifique et rigoureux du fait même qu'elles expriment une possibilité, non un fait, ou plutôt une nécessité soumise à des conditions dont l'influence ou l'action est très certaine, mais dont la réalisation ne l'est pas. Ce serait une erreur
de croire que toutes les sciences énoncent des lois catégoriques, ou des nécessités de fait; il est des sciences dont le caractère propre est de n'établir que des lois conditionnelles; l'éthologie est de celles-là et elle n'est une science que par là. En effet, c'est parce qu'elle limite le champ de ses prévisions, c'est parce qu'elle ne prétend pas résoudre les cas particuliers, c'est parce qu'elle ne pose et ne veut poser que des règles universelles, qu'elle garde un caractère théorique, qu'elle est une science, et non UQ art. C'est donc en raison de son caractère limitatif ou restrictif, d'un mot, hypothétique, que l'éthologie est d'abord une science exacte, et ensuite une science proprement dite, spéculative ou théorique.
Cette science toutefois n'existe qu'en vue d'un art, elle ne tend qu'à fonder l'éducation. Elle n'est point sans doute subordonnée à l'art pédagogique; elle n'en dérive point; elle le dirige; toutefois elle est dirigée vers lui, et, à mesure qu'elle se développe, elle s'en rapproche et s'y ramène. On peut dire qu'elle part de l'art, s'en éloigne, puis y revient. Stuart Mill distingue les « matériaux » de la science éthologique ou pédagogique, le « sujet » et « l'objet » de cette science. Les « matériaux), sont l'expérience accumulée du genre humain, la sagesse des nations qui s'exprime dans les maximes et proverbes, la tradition ou ensemble d'idées sur lequel reposent les mœurs courantes. Le « sujet » (subject) de la recherche est d'expliquer l'origine ou la source des qualités humaines à produire ou à empêcher. Pour rattacher cette partie de la science éthologique à la première, et
DooAS. — Caractère. 3
lui donner en même temps tout son sens et toute sa valeur, il eût fallu ajouter que, siTéthologie s'appuie sur Texpérience commune, elle en fait la critique, l'apprécie et la juge, en même temps qu'elle l'explique ou en retrace la genèse. L'expérience commune, la sagesse séculaire ou le bon sens, qui précède la science, n'est point en effet l'équivalent, mais seulement la matière de la science, et encore une matière qui n'est utilisable que si elle est remaniée, repensée, c'est-à-dire critiquée et jugée. On dirait que Stuart Mill tient l'expérience commune pour l'expression de la sagesse, et ne croit avoir qu'à en rechercher l'origine. Plus exactement, il ne pose pas la question morale de l'éthologie, il la suppose résolue par l'expérience commune, il admet qu'il existe des qualités qu'on voudrait voir se développer chez tous les hommes, et il recherche seulement comment s'acquièrent et se développent ces qualités. Quand la science éthologique, réduite à ces termes, est constituée, il reste à l'appliquer. C'est « l'objet » (object) ou le but de l'éducation, que Stuart Mill définit ainsi : déterminer les circonstances propres à favoriser ou empêcher le développement des qualités morales ou des formes de caractère avantageuses ou désirables.
L'éthologie se développe donc dans deux sens opposés : d'une part, elle vise à établir les lois de la formation du caractère, de l'autre, elle poursuit l'application de ces lois; d'une part, elle est une science, de l'autre, un art. Mais la science et l'art éthologique tendent aussi à se rejoindre; ils existent l'un en vue de l'autre et réagissent
l'un sur l'autre; enfin ils se complètent et se contrôlent l'un l'autre. L'éthologie comme science est a priori et déductive; comme art, elle repose sur l'observation ou l'expérience. L'art se fonde sur la science, mais la science se vérifie par l'art.
Donc la « vérification a posteriori doit marcher part passa avec la déduction a priori. L'inférence fournie par la science relativement au caractère que certaines circonstances données feront naître, doit subir le contrôle d'une expérience spécifique portant sur ces circonstances, toutes les fois qu'on pourra les obtenir; et les conclusions de la science, dans son ensemble, doivent être soumises à un travail continuel de vérification et de correction, fondé sur cette connaissance générale de la nature humaine que peut nous donner, pour notre temps, l'expérience commune et, pour les temps passés, l'histoire. Les conclusions de la théorie ne sont acquises que si elles sont confirmées par l'observation; celles de l'observation, que si elles peuvent être ramenées à la théorie par une déduction qui les tire des lois générales de la nature humaine et d'une analyse complète des circonstances particulières au cas. C'est la concordance de ces deux genres de preuves séparément établies, la coïncidence entre la déduction a priori et l'expérience spécifique, qui seule peut fournir un fondement suffisant aux principes d'une science aussi profondément noyée dans les faits, traitant de phénomènes aussi complexes et aussi concrets que l'éthologie.
On a reproché à Stuart Mill de construire l'éthologie a priori. Le reproche n'est pas fondé. Il la construit sur la base de la psychologie, qui a elle-^même pour base l'expérience. Il est vrai qu'il fait la part trop belle à la psychologie en la supposant assez avancée pour qu'on en puisse déduire des conséquences éthologiques. Mais il ajoute que ces conséquences veulent être comparées « avec les résultats connus de l'expérience commune »,
marquant ainsi une juste défiance à l'égard des théories et de l'esprit de système, et enfin il recommande expressément, comme correctif des déductions psychologiques, l'étude expérimentale directe « des différents types que la nature humaine peut présenter à travers le monde », étude nécessaire autant qu'ardue, que peuvent seuls entreprendre et mener à bien les esprits « capables d'analyser et de noter les circonstances dans lesquelles on voit prédominer chacun de ces types » et « assez familiarisés avec les lois psychologiques pour trouver dans les particularités des circonstances l'explication et la raison des particularités du type ». En un mot, il mène toujours de front la théorie et l'expérience, la théorie interprétant l'expérience, lui donnant un sens et une valeur, et l'expérience fondant la théorie.
On a élevé encore contre Stuart Mill une autre objection : on a dit qu'il raisonne dans l'hypothèse d'un type humain universel, évoluant dans un milieu hypothétiquement donné. Il est vrai ; mais cette hypothèse, il la donne, non comme l'expression des faits, mais comme une fiction commode pour présenter les faits. Avant d'aborder l'étude du caractère individuel ou spécifique, il lui a paru qu'il fallait éliminer les caractères communs du genre, comme avant de poser le caractère inné, il lui a paru qu'il fallait faire la part de ce qui est en chaque homme le produit des circonstances et du milieu, « le résidu, s'il en est un, étant seul mis sur le compte des prédispositions congénitales ». On a voulu voir une tlièse contestable dans ce qui n'est qu'un arti-
fice de méthode parfaitement justifié. On n'eût pas commis cette erreur, si on avait serré de plus près le texte de la Logique, et surtout si on avait songé à en rapprocher le traité de la Liberté, dans lequel Stuart Mill, comme nous verrons, affirme et revendique avec tant de force les droits du caractère individuel, et se montre si éloigné de nier ce caractère et d'en diminuer l'importance.
Ce qu'il faut dire, c'est que la méthode éthologique variera suivant les points de vue sous lesquels on considère le caractère et les définitions qu'on en donne. Passons donc en revue les différentes conceptions éthologiques, voyons oij elles conduisent, quelles méthodes pédagogiques en découlent.