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L'Éducation progressive, liv. HI, ch. i

Nous pouvons tirer de ces faits une autre conclusion que l'auteur qui les rapporte seulement pour montrer l'usage qu'on en peut faire en éducation. Nous pouvons nous en servir pour établir que l'habitude n'est pas dans le principe et n'est pas par nature, une étrangère, une intruse en nous, mais qu'au contraire elle ne s'introduit, ne se glisse en notre vie qu'à la faveur de la sympathie qu'elle rencontre ou éveille en nous, de l'adhésion que lui donne notre volonté, et ainsi est un élément de notre personnalité.

Le caractère originel, que nous reconnaissons à l'habitude, en est aussi le caractère normal. Autrement dit, l'habitude ne devrait jamais perdre le point de contact qu'elle a d'abord avec notre tempérament, ne devrait jamais cesser de répondre à nos goûts, d'être nôtre, personnelle, intime. Il ne faut pas qu'elle s'implante en nous comme un parasite, qu'elle se développe à part de notre personnalité, qu'elle reste en dehors d'elle; il faut que notre caractère se l'assimile, comme notre corps, la nourriture. Sans cela, elle sera toujours pour nous une gène; nous en souffrirons comme d'un corps étranger, et par exemple d'une épine enfoncée en notre chair. Combien d'habitudes sont dans ce cas, que nous subissons comme un joug, et dont nous n'aspirons qu'à être délivrés! Ainsi nos habitudes professionnelles souvent nous pèsent; notre métier nous répuirne, nous l'exerçons à contre-cœur. Tel employé paraît faire tranquillement sa besogne qui ronge en réalité son frein. Rien de plus misérable et de plus fréquent que de telles situations, et

cela dans tous les ordres, dans l'ordre du sentiment, comme dans celui de l'activité. Tel devoir, telle affection nous est à charge, n'est pour nous qu'une chaîne. Combien « d'honnêtes femmes, dit en ce sens La Rochefoucauld, sont lasses de leur métier! »

En résumé, toute habitude nous lie, mais il est deux sortes de liens : des liens d'affection et des liens de servitude. Nos habitudes devraient rester ce qu'elles sont à l'origine, un enchantement, un charme, et ne jamais devenir une chaîne. Alors le devoir ne serait plus une contrainte ; chacun dirait : « Mon joug est doux et mon fardeau léger. » Tout au moins devons-nous garder aux habitudes d'ordre élevé leur caractère noble, généreux et volontaire, et n'abandonner à l'automatisme que nos actions indifférentes. « Il y a deux manières d'agir, dit un romancier : par amour et par habitude. Ce que vous recommencez habituellement, c'est-à-dire sans distinguer l'action nouvelle de celle qui l'a précédée, vous vous y prêtez en machine, omettant de prendre conscience de vous. » Or « il est toujours malséant de traiter de la sorte les phénomènes qui sont en soi d'activité supérieure. Nous devons nous donner amoureusement à tous les actes où notre personnalité apparaît, et nous laisser aller par habitude à tout ce qui est impersonnel en nous : la science du bonheur est de faire le plus de choses possible par amour \ » L'opposition de l'amour et de l'habitude est même ici poussée trop loin : l'habitude

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