‹ L'éducation du caractèreChapitre 25 sur 52 · Et. Bricon, Les Anxiétés de Thérèse Lesienre · texte numérisé non relu

Et. Bricon, Les Anxiétés de Thérèse Lesienre

n'exclut pas l'amour, n'est pas nécessairement machinale; elle peut être, bien plus, elle est toujours, à quelque degré, un lien d'affection; une habitude ne dure, ou du moins n'a chance de durer toujours en nous qu'autant que nous y sommes attachés, qu'elle s'accorde avec notre caractère.

Nous sommes ainsi ramenés à la thèse de Rousseau : il convient que nous n'ayons, et en fait nous ne pouvons avoir que des habitudes conformes à notre nature. Mais qu'est-ce donc que notre nature? C'est ce qu'il nous importerait d'abord de savoir. Le malheur est que le précepte socratique est ce qu'il y a de plus difficile à pratiquer. Nous ne savons pas d'avance ou a priori ce que nous pouvons, ce que nous voulons, ce que nous sommes. Et nous ne le savons pas beaucoup mieux après expérience. Sans doute, dit M. Fouillée, « nous finissons, à force de vivre, par nous faire une idée de nous-mêmes », mais cette idée, par laquelle nous nous reconstruisons le « fantôme de notre vie passée », n'est pas plus vraie que celle par laquelle nous traçons la courbe de notre avenir. En d'autres termes, nous ne pouvons déduire les habitudes du caractère; nous ne pouvons pas davantage induire le caractère des habitudes. Tel, en effet, qui mène l'existence la plus réglée, la plus monotone, la plus unie, a une nature romanesque, aventureuse, est à l'étroit dans cette existence, y étouffe comme dans une prison. Tel autre, au contraire, qui a une vie tourmentée, active, pleine de hasards et de périls, a une âme pacifique et bourgeoise :

ainsi Ulysse n'aspire qu'à rejoindre Pénélope et son Ithaque; c'est contre son gré qu'il est un héros, un navigateur hardi. Donc, en un sens, les habitudes ne sont rien. Ce qui vaut ou ce qui compte, ce n'est pas la vie qu'on mène, ce ne sont pas les habitudes qu'on a, c'est la façon dont on prend sa vie, c'est l'accord qu'on établit, ou mieux, c'est le rapport, quel qu'il soit, qu'on établit ou qu'on laisse s'établir entre ses habitudes ou ses actes et son caractère. Nous ne pouvons nous connaître sans nous être éprouvés. Or l'épreuve du caractère, c'est l'habitude ; mais l'épreuve de l'habitude ellemême, c'est sa durée ou plutôt la chance qu'elle a de durer par sa conformité avec notre nature. Nous voulons savoir ce que nous sommes. Demandons-nous si nous aimons la vie que nous vivons, si nous y sommes attachés, si elle est pour nous une source toujours renouvelée, je ne dis pas de plaisir, mais d'intérêt. C'est à peu près la question que se posait Stuart Mill, à l'époque de sa grande crise morale ; Suis-je heureux? Et n'ai-je besoin, pour l'être, que de suivre la ligne de conduite que j'ai adoptée, que de rester fidèle au caractère que j'ai reçu de la nature ou que je me suis donné? Question redoutable, qui met en question à la fois nos habitudes et nos goûts.

Certes nous ne nous connaîtrons jamais tout entiers, et cela doit être, si notre caractère est en partie notre œuvre, s'il n'est pas fixé d'avance, s'il comporte de l'imprévu, voire de l'imprévisible, s'il ne se révèle et ne peut se révéler qu'à mesure qu'il se fait, qu'il sort du pos-

sible et entre dans l'être. Toutefois il ne nous manque, pour nous connaître, que de pouvoir répondre sérieusement, loyalement à cette question : Avons-nous fait raccord entre nos habitudes et notre caractère? Nos habitudes n'ont-elles pas tout d'abord annulé en nous le caractère, de quelque façon qu'on l'entende, et quand même on l'entendrait comme issu tout entier de l'habitude et n'étant que le pouvoir de contracter des habitudes? En d'autres termes, les habitudes que nous avons acquises ne nous ont-elles pas ôté le pouvoir d'en acquérir d'autres? Bien plus, ne sommes-nous pas à ce point engagés dans les habitudes prises que, d'une part, nous les sentions comme insupportables et, de l'autre, nous ne puissions nous en défaire? Ou, si notre caractère n'est pas anéanti par nos habitudes, s'accorde-t-il avec elles, et dans quelle mesure? N'est-il pas au-dessous ou au-dessus d'elles? Au-dessous, en ce sens que nous aurions adopté un genre de vie, qui nous amoindrit et nous abaisse, qui laisse nos facultés sans emploi; audessus, en ce sens que nous assumerions au contraire un rôle au-dessus de nos forces, que nous prendrions une attitude que nous ne pouvons garder? Que d'égoïstes en effet s'efforcent d'être ou de paraître dévoués ! Que d'agités se croient laborieux!

Rien de plus ordinaire et de plus fâcheux que de contracter ainsi des habitudes autres que celles qu'on approuve, qu'on juge bonnes, qu'on s'en voudrait de ne pas avoir. C'est au point que l'habitude est généralement regardée comme portant atteinte à la person-

nalité, lui étant une servitude, un joug, lui faisant violence et la dominant. C'est là pourtant, selon nous, une vue étroite, un préjugé. Les habitudes sont le caractère éprouvé, fixé, réalisé; le caractère ne peut se concevoir à part des habitudes qu'il engendre, non plus que la conscience à part de ses états ou de ses modes. — Toutes les habitudes, il est vrai, n'expriment pas la personnalité, du moins au même degré ; il en est qui ne sont que des besoins, d'autres qui sont des goûts. Les dernières seules sont normales, font partie de nousmêmes; elles peuvent d'ailleurs, aussi bien que les autres, être le fruit de l'effort et du travail. Nous avons vu jusqu'où va la plasticité de notre nature; nous sommes ce que nous devenons, ce que nous nous faisons nous mêmes, et le fond de notre être doit être cherché, non dans ce qu'il y a en nous d'immuable, mais dans ce qui évolue ou ce qui change et dans le principe même de notre évolution, en d'autres termes, dans nos habitudes et dans la source de nos habitudes. Notre seconde nature est aussi réelle que la première. Du moins il ne lui manque ou ne pourrait lui manquer, pour avoir la valeur de la première, que le plein et entier agrément de notre vouloir. C'est ce que les Anciens avaient bien vu : ils concevaient l'éducation comme une discipline exacte, rigoureuse, ou, ainsi que nous l'avons dit déjà, comme un dressage méthodique et complet; mais à l'éducation ainsi entendue ou dressage du corps ils donnaient pour complément l'éducation proprement dite ou dressage des âmes; ils savaient que, pour devenir fort

par exemple, il ne suffît pas d'exercer ses muscles, mais il faut avoir, ancré dans l'esprit, le culte et, si j'ose dire, le respect de la force; ils savaient que, d'une façon générale, la discipline ou l'habitude n'est rien, si elle n'apparaît pas comme la traduction exacte de l'idéal qui est dans les âmes. C'est ainsi qu'un traité d'éducation, comme La République de Platon, se rattache aux plus hautes conceptions de la politique et de la philosophie ^ Sans porter la question de l'éducation du caractère jusqu'à ces hauteurs, disons que cette éducation a une étendue, pour ainsi parler, sans bornes, en raison de la plasticité remarquable de la nature humaine : notre caractère nous étonne nous-mêmes par ses métamorphoses; il est ouvert à toutes les influences; il est susceptible de toutes sortes d'habitudes; il revêt toutes les formes, sans qu'aucune l'épuisé ; même on est tenté de croire qu'il n'est qu'un produit éphémère des circonstances ou du milieu, qu'il s'évanouit à l'analyse; en réalité, il se maintient, se retrouve à travers ses changements; bien plus, il garde son originalité; il n'abdique pas, au moins nécessairement, lorsqu'il s'incarne et se fixe dans l'habitude; les lois qu'il subit sont celles qu'il se donne; les modifications profondes qui l'atteignent et le renouvellent tout entier ne sont que comme les phases d'une volonté changeante, mais qui préside elle-même à

\. ' La nâiiubliijut; de Platon n'est point (lloussenu devrait dire : n'est point srulcinenl) un ouvrage de politique, co/ntne le pensent ceux qui ne jufTi'iit d('8 livres que jiar leurs titres. C'est le plus heau traité d'éducation qu'on ait jamai» fait. » (Rousseau, Emile, I.)

ses changements. On envisage toujours le caractère du point de vue statique et on s'obstine à le concevoir comme une nature immuable; en réalité, il n'a pas besoin, pour être, d'être semblable, il suffit qu'il soit fidèle à lui-même, j'entends qu'il s accepte dans ses changements, qu'il consente aux influences subies, à l'éducation reçue, et ainsi reste lui-même en deA^enant autre, garde sa personnalité en adoptant une vie et des habitudes nouvelles. Ainsi se concilient ou du moins apparaissent comme conciliables l'indépendance du caractère et le servage des habitudes, la liberté du vouloir et la soumission à l'éducation. Notre thèse consiste à ne regarder ni l'habitude ni le caractère comme existant en soi et se suffisant à eux-mêmes, mais à les considérer comme se conditionnant l'un l'autre ou existant l'un par l'autre. C'est la synthèse de l'élément inné et de l'élément acquis de notre nature qui est seule donnée, seule réelle, et qui constitue notre personnalité. Nous accordons ainsi le plus qu'il se peut au pouvoir de l'éducation, sans jamais atteindre ou plutôt en sauvegardant toujours la dignité personnelle. Nous poussons aussi loin que possible la modifîcabilité de l'homme, en lui donnant toujours pour limite la nécessité de respecter sa nature fondamentale et de demeurer d'accord avec soi. Les termes éducation et personnalité, habitude et caractère, loin d'être antithétiques, sont donc complémentaires; loin de se contredire, ils s'éclairent ou s'expliquent l'un l'autre.

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