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CHAPITRE X

Le caraclère, entendu comme principe d'unité et de stabilité, est toujours imparfaitement réalisé : ni le caractère moral n'est sans défaillances ni le caractère naturel ou amoral n'est sans fluctuations. — Les habitudes ne sauraient être regardées comme l'équivalent du caractère : 1° Elles n'en ont point la fixité; on n'est jamais sûr de garder une habitude, si ancienne qu'elle soit: on ne l'est pas non plus d'être à jamais délivré d'aucune. Toute la fixité des habitudes leur vient d'ailleurs de leur accord avec le caractère. 2" Elles n'cnt pas les vertus du caractère; elles brisent l'initiative, le ressort de la volonté; elles laissent l'homme désemparé en face de circonstances nouvelles. — Cependant l'habitude est un élément et une condition du caractère. La volonté qui ne compterait pas avec l'habitude, qui croirait se suffire à elle-même, ne saurait fonder le caractère. Une volonté intransigeante, intraitable produirait Yentétement, simple attitude, qui simule le caractère, mais ne le réalise point. — La « solidarité personnelle » (Renouvier) ou la liaison qui s'établit entre nos actes déroulant leurs conséquences naturelles établit sans doute une unité interne, mais celte unité n'est point encore celle du caractère. Où se trouve donc cette unité ?

Nous avons considéré le caractère comme renfermant un principe d'unité et de stabilité ou plutôt comme étant essentiellement un tel principe. Mais le caractère ainsi entendu est toujours imparfaitement réalisé, n'existe

qu'à l'état d'indication et de tendance. Ne pouvons-nous pas le concevoir autrement et mieux, à savoir comme un résultat ou un eiïet plutôt que comme un principe ou une cause, comme une fin que la volonté poursuit et réalise plutôt que comme une force qui meut et dirige la volonté?

Assurément; mais, pour justifier ce point de vue, montrons d'abord que le caractère n'est point un et fixe, ou n'a jamais qu'une unité ou qu'une fixité relatives. Cela est vrai du caractère sous toutes ses formes, du caractère moral, qui s'appuie sur des principes, qui s'est fait lui-même « à coups de A'^olonté » (Malapert) et qui semble dès lors solide et sûr, et du caractère amoral ou inframoral, qui consiste à suivre la pente de sa nature et à s'abandonner à ses penchants. Le premier est, par définition, une conquête du vouloir; il s'est formé par degrés, il n'a donc pas toujours été et il ne restera pas non plus toujours tel qu'il est, soit qu'il tombe au-dessous, soit qu'il s'élève au-dessus de lui-même. Le second suit toutes les impulsions de sa nature changeante, est à la merci de toutes les influences. Il ne trouve pas de règle en lui ; il subit la loi des événements. Il n'est pas, mais devient. Témoin Alcibiade dont on a dit :

La force de son tempérament et la souplesse de son esprit le rendaient capable, suivant l'heure, le jour, le lieu, de vice ou de vertu, d'abstinence ou d'orgie. Dans la cité de Lycurgue, il n'y avait pas de Spartiate qui fût aussi rude pour son corps; en Asie, il n'y avait pas de satrape qui eût plus de luxe et de mollesse... Une foule de passions vives et diverses leportaien f

tantôt d'un côté, tantôt de l'autre, toujours avec excès, sans qu'il trouvât, dans cette orageuse mobilité de son caractère, l'ancre qui l'eût arrêté, le sentiment du juste et du devoir. Aujourd'hui on le voyait chez Socrate recueillant avec avidité les nobles leçons du philosophe, pleurant d'admiration et d'enthousiasme ; mais, le lendemain, il traversait l'agora, la robe traînante, la démarche indolente et efféminée, et il allait, avec ses trop faciles amis, se plonger en de honteux plaisirs. (V. Duruy, Histoire des Grecs.)

On serait tenté de croire que la règle morale peut seule fournir à l'homme le principe d'unité qu'il ne trouve pas en lui-même; mais d'autre part, cette règle, qui fait violence à tous les penchants, est si mal obéie qu'on peut dire, au contraire, que la nature est toujours victorieuse, que la religion, la morale et les lois ne peuvent changer l'homme :

Naturam expellas furca, tamen usque recurret.

Quoi qu'il en soit, si, laissant de côté les considérations morales et nous plaçant au point de vue strictement psychologique, nous distinguons un caractère inné et un caractère acquis, nous dirons qu'aucun des deux n'est stable.

En effet le caractère inné suit toutes les fluctuations des penchants, variables par nature et par le fait des circonstances. Lui donne-t-on une base physique, le définit-on l'expression consciente du tempérament? Il est alors l'expression d'états et de formes organiques successifs et divers. Le caractère le plus ferme peut sombrer dans la maladie. Physiologiquement et par suite psychologiquement, la personnalité normale n'est

qu'un accident heureux. Cette personnalité normale est elle-même soumise à une évolution fatale, de la naissance à la mort; elle ne saurait donc avoir que la constance relative d'une loi qui régit des phénomènes changeants.

Considère-t-on le caractère à part du tempérament, abstraction faite de ses conditions physiologiques ou plutôt en supposant ses conditions ph3^siologiques normalement remplies? Dans ce cas encore, on ne peut dire qu'il est un et semblable à lui-même. L'homme cherche sans doute à ordonner sa vie, il se trace une règle; mais cette règle, il n'a pas toujours la force et la volonté de la suivre; de plus, sa raison progresse et souvent condamne l'idéal ancien. L'unité du caractère est donc soumise à deux sortes de changements : à ceux qui tiennent aux défaillances du vouloir et à ceux qui proviennent de l'évolution des sentiments et du progrès de la pensée.

Ainsi le caractère n'est jamais un ni ne peut jamais le devenir. Il est instable par nature, et il est sans cesse menacé de perdre la fixité relative qu'il réussit à se donner.

Gomment peut-on parler après cela de l'unité du caractère? On peut en parler, sinon comme d'un fait, au moins comme d'une tendance, on peut en parler comme d'une aspiration et d'un but. Elle sera alors relative en un sens nouveau, c'est-à-dire qu'elle sera ébauchée, imparfaite, comme le sont toutes les œuvres humaines. Elle ne se réalisera que par l'effort persévérant d'une volonté ferme et éclairée, servie elle-même et soutenue par des facultés heureuses.

Pour montrer à quel point le caractère est complexe et de combien de conditions il dépend, passons en revue ses formes ébauchées, ses réalisations incomplètes, voire même ses déviations ou ses formes pathologiques, qu'on ne laisse pas de confondre parfois avec lui, ou de regarder comme ses équivalents. Prenons une voie indirecte pour définir le caractère; disons ce qu'il n'est pas ou ce qui lui manque pour être vraiment. Distinguons le caractère réel de toutes les apparences ou de tous les semblants de caractère.

Nous avons dit déjà que les habitudes ne peuvent jamais donner que l'illusion du caractère; il faut ajouter qu'elles n'en ont pas ni n'en sauraient avoir la fixité. Quoique l'objet propre et essentiel des habitudes paraisse être de ramener le retour des mêmes actes, l'unité qu'elles établissent dans la conduite et dans la vie est bien différente de celle du caractère; elle est à quelque degré artificielle et par là même toujours menacée, en danger de disparaître. Les habitudes par suite ne présentent pas les mêmes garanties que le caractère; avec elles on n'est sûr de rien, ni de leur force ni de leur faiblesse; il ne faut pas compter sur leur appui, qui peut manquer, et il ne faut pas les braver, s'en croire victorieux, parce qu'on les a vaincues une fois. Leur force est toujours mystérieuse, latente; leurs effets, incertains et imprévus. C'est qu'en réalité il n'y a point d'habitudes, pas plus négatives que positives, qui soient définitives ou parfaites; on n'est jamais habitué à rien, on n'est jamais déshabitué de rien.

Ainsi par exemple on peut se croire de bonne foi à l'abri de certaines passions, de celles précisément dont on est revenu, dont on a épuisé le charme et touché le fond; on fonde alors sa sécurité pour l'avenir dans la satiété ou le dégoût même qu'on a gardé du passé; on dit qu'on a vaincu sa nature, refoulé ses instincts, triomphé du « vieil homme », en termes moins bibliques, qu'on a « jeté sa gourme ». Celui qui est tenté de se croire le plus sage est celui qu'on appelle un homme assagi; il a trouvé le port après la tempête; il est entré, après une jeunesse orageuse, dans la vie calme et bourgeoise; il s'est créé des occupations régulières, il mène une vie exemplaire; il est un employé ou un fonctionnaire modèle, un mari édifiant, un père respectable; la confiance qu'il inspire aux autres et à lui-même est entière et paraît cent fois justifiée. Elle est cependant au fond de même nature que celle des sinistrés de Messine reconstruisant leurs maisons sur l'emplacement de leur ville détruite. Rien ne prouve que la lave des passions supposées éteintes ne fera pas un jour craquer cette mince couche d'habitudes réglées où l'on veut voir la formation d'un caractère stable. Le retour d'habitudes lointaines, primitives ou ancestrales, ne peut-il pas faire échec aux habitudes d'acquisition récente ou même relativement ancienne? Gomme on voit reparaître, à fréquents intervalles, le type primitif de la race chez les derniers descendants, on voit aussi surgir, par une sorte d'atavisme individuel, les traits du caractère ou de la physionomie morale de l'enfant chez le vieillard, de

l'adulte, chez l'homme mûr. Il y a lutte entre les habitudes qui se succèdent en nous ; les plus « invétérées » sont généralement les plus fortes ; mais elles ne sont pas cependant elles-mêmes insurmontables ; toute habitude, quelle qu'elle soit, a des degrés; aucune n'est invincible et stable à la rigueur. Il n'y a donc pas une habitude dont on puisse se dire détaché, contre laquelle on soit garanti, immunisé.

Il n'y en a pas non plus qu'on puisse regarder comme définitivement acquise. De même qu'on peut toujours reprendre le genre de vie qu'on a renié, dont on s'est détourné avec horreur, on peut aussi toujours abandonner et perdre les habitudes qu'on pouvait croire les plus fortement ancrées en soi. Les hommes qui mènent d'ordinaire la vie la plus laborieuse peuvent, à l'occasion, flâner avec délices et se découvrir des aptitudes presque écœurantes à une oisiveté totale et prolongée; les plus intellectuels peuvent aussi, sans en souffrir, mener une vie contraire à leurs habitudes, toute animale et végétative, que dis-je? peuvent s'en trouver réconfortés et ravis et s'en accommoder à la longue ; de même encore les plus sérieux et les plus graves peuvent dépouiller leur personnage et révéler des trésors de gaminerie cachée. C'est donc, comme on l'a dit plus haut, que l'habitude ne peut rien sans le caractère et que, si elle l'a contre lui, elle doit être balayée comme le sable par la mer. La fragilité de l'habitude s'accroît encore de ce fait qu'à mesure qu'elle devient plus envahissante et plus forte, elle se rend odieuse ou au moins

déplaisante; on dirait qu'une sorte d'instinct avertit du danger qu'il y a à la subir; on sent venir le joug et on se dérobe par la fuite. Certains hommes, « à mesure que leurs occupations se font plus routinières, s'y intéressent moins et laissent grandir en eux, plus ou moins ignorés, des désirs nouveaux jusqu'au moment de la crise qui éclatera tôt ou tard et deviendra le point de départ d'une évolution nouvelle ». (Paulhan.) C'est sous cette loi que je rangerais les phénomènes morbides, qu'on appelle des c< fugues ». Il y a peut-être des fugues salutaires, représentant une réaction normale contre le danger trop réel de l'habitude.

Quoi qu'il en soit, l'habitude ou n'a pas la fixité du caractère ou se confond avec lui. Si des habitudes qu'on croyait éteintes peuvent tout à coup reprendre une vie inattendue, c'est qu'elles sont l'expression ou plutôt l'exertion du caractère, et si d'autres, au contraire, qu'on croyait établies et fermes, disparaissent tout d'un coup, c'est qu'elles étaient étrangères au caractère et partant sans base réelle et solide. Loin donc qu'elle soit, à, elle seule, tout le caractère, l'habitude suppose le caractère, s'appuie sur lui et ne se soutient, ne subsiste et ne dure que par lui.

Mais ce n'est pas seulement par la stabilité que l'habitude, prise en soi, s'oppose au caractère, c'est encore par sa vertu et ses effets. Le caractère est une force, une source inépuisable d'énergie; l'habitude est, en un sens, une faiblesse, et ce qu'elle a de force est médiocre et s'épuise bientôt. Supposons des gens réduits à l'habi-

tude seule, à l'automatisme pur et complet; on les jugera plutôt à plaindre; ils ne jouissent pas même de ce qu'on pourrait regarder comme le bénéfice de leur condition, ils n'ont pas même les qualités qu'on serait tenté de leur attribuer. Ceux qui ont pour toujours arrangé leur vie sont d'abord ceux que les circonstances prennent le plus au dépourvu, troublent, bouleversent et atteignent le plus. Ils sont donc exposés à souffrir de leur caractère, ou plutôt de l'anéantissement de leur caractère, qui les rend incapables d'accepter aucun changement, parce qu'il leur ôte toute initiative et tout ressort. « Des gens qui, dans leur routine de chaque jour, paraissaient actifs, énergiques, décidés, se trouvent, du jour au lendemain, si leur situation change brusquement, s'ils perdent leur place, si quelqu'un de leurs proches leur manque, s'ils se trouvent dans un milieu qu'ils ne connaissent pas. mous, hésitants, déséquilibrés, incapables de vouloir avec intelligence et énergie'. » Yoilà bien en effet les ressources de l'habitude : elle suffit ou paraît suffire à une circonstance donnée, mais elle nous laisse désemparés devant la vie qui est complexe et toujours changeante. S'enfermer dans l'habitude seule, c'est imiter le joueur qui risque toute sa fortune sur un coup de dé et se ruine.

Mais si l'habitude, prise en soi, à "part du caractère^ est ainsi sans valeur et sans force réelle, que devient le caractère lui-même, dont nous avons dit qu'il est une

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