Paulhan, Le Caractère, Paris
conquête du vouloir, qu'il est fait d'habitudes librement contractées? Nous exprimerons sous une forme nouvelle ce que nous avons avancé déjà en disant que le vrai caractère est la synthèse de la nature et de l'habitude, du caractère inné et du caractère acquis. Il est en effet et ne peut être que le caractère acquis, celui qu'on se donne par un effort énergique et suivi de la volonté; mais celui-ci n'est lui-même que la réalisation du caractère inné. Si donc, en un sens, on est ce qu'on devient, en un autre, on ne devient que ce qu'on est. Il n'y a là ni jeu de mots ni paradoxe. Ceux qui ont au plus haut degré le souci de leur perfectionnement moral, ceux qui s'imposent la vie la plus rude, les habitudes les plus réglées n'ignorent pas qu'ils doivent compter avec leur nature, qu'il ne leur servirait point de la forcer et qu'ils ne la forceraient pas longtemps; l'expérience leur a appris que les instincts refoulés (je parle de ceux qui sont fondamentaux, profonds) toujours à la fin éclatent avec une violence égale à la compression subie. Autrement dit, il y a une limite au pouvoir des habitudes; celles-ci ne sont fortes et durables qu'autant qu'elles s'appuient sur le tempérament et le développent, au lieu de le contredire. On a ainsi, dans l'ordre moral, l'équivalent de la règle établie dans l'ordre intellectuel : « Ne forcez pas votre talent. » Il est telle forme de caractère que nous ne saurions atteindre, que nous ne devons pas môme viser. Les seules habitudes que nous devions contracter sont celles que nous pouvons soutenir, c'està-dire celles qui sont conformes à notre nature ou du
moins ne vont pas jusqu'à la contredire. L'éducation ne peut être que la réalisation sous sa forme idéale du caractère inné. De fait, comme nous verrons, tout caractère d'emprunt, tout rôle qu'on se donne, toute attitude qu'on prend vis-à-vis de soi-même et des autres disparaît bien vite pour laisser revenir le caractère vrai qu'il avait pu seulement un moment masquer.
Mais ceci ne veut point dire que l'éducation est vaine ou apparente et que le caractère est à l'origine tout ce qu'il est et demeure tel qu'il est. Le caractère inné est une A^rtualité pure, un simple possible, c'est-à-dire une abstraction; il faut qu'il se traduise, se manifeste et se réalise; il faut qu'il s'éprouve, se connaisse et se révèle à lui-même; il faut qu'il se constitue et se fonde. Un caractère n'existe qu'après qu'il a fait, l'essai de ses forces, qu'il s'est affirmé et prouvé; il n'existe pas a priori, il est un fait d'expérience, et l'expérience qui le réalise et le manifeste, c'est l'habitude. Il est donc également vrai de dire que l'habitude n'existe pas en dehors du caractère et que le caractère n'existe pas en dehors de l'habitude.
Nous avons établi le premier point, non pas toutefois si complètement que nous n'ayons occasion et besoin d'y revenir. Mais il faut maintenant aborder le second. Nous distinguons deux contrefaçons du caractère : l'attitude et l'habitude.
L'attitude qui simule le caractère, qui s'en rapproche extérieurement le plus, est l'entêtement. L'entêtement peut paraître l'unité et la stabilité du caractère poussée
systématiquement jusqu'à la raideur. Si le caractère consiste à persévérer dans une ligne de conduite, à ne pas revenir d'une décision prise, à ne pas se donner de démenti, à montrer de la fermeté et de la constance, le caractère par excellence sera, semble-t-il, celui du têtu.
Le têtu en effet est une volonté intraitable, qu'on ne peut ébranler ni fléchir, détourner de sa voie; c'est un esprit buté qui, ayant pris un engagement vis-à-vis de lui-même, le juge irrévocable. Tout ce qui combat ses résolutions : la difficulté de les réaliser, les raisons qu'on lui oppose, ses désirs secrets, ne font que l'y confirmer. Les obstacles exaspèrent, irritent et tendent d'autant plus sa volonté. Il pousse la fidélité à soi-même jusqu'à l'absurde. Il fait violence à ses inclinations pour affirmer son caractère.
L'entêtement peut revêtir bien des formes. Il y a des obstinations nobles, des partis pris héroïques, comme celui des Stoïciens à nier la douleur et en général les misères et les faiblesses humaines. Il y a aussi des bouderies puériles. Mais, laissant de côté ces formes diverses qui n'intéressent que le moraliste, considérons l'entêtement en lui-même et au seul point de vue de l'unité du vouloir, considérée elle-même comme l'expression du caractère.
L'entêtement, avons-nous dit, n'est qu'une attitude, c'est-à-dire qu'extérieurement et en apparence, il est la volonté ferme, suivie, persévérante et une, mais qu'intérieurement, dans le secret de la conscience, il est la volonté discordante, en lutte contre elle-même, se
contraignant à faire ce qui lui répugne. C'est, en un sens, l'hypocrisie du caractère. Le têtu joue un rôle où l'orgueil et l'araour-propre le soutiennent, mais la sincérité et la conviction manquent. C'est un faible qui prend des airs de commandement. C'est un autoritaire prêt à tous les compromis. Il fera des protestations solennelles, des serments : Cela, jamais! et pour peu qu'on ménage son amour-propre, on obtiendra de lui toutes les concessions. Pourvu qu'on ne le contrarie pas, qu'on ne le heurte pas de front, on le fera consentir à tout ce qu'on voudra. Il est à l'homme de caractère ce que le fanfaron est au brave. Il n'a point de volonté, il ne veut que paraître en avoir. Il a encore moins l'unité du vouloir à laquelle il prétend, puisque ses désirs et motifs secrets jurent avec sa conduite, puisque son moi intime et profond est en lutte avec son moi extérieur ou social.
Cependant il n'est pas nécessairement hypocrite ; il ne l'est même jamais entièrement. Il peut se faire et il se fait toujours illusion à lui-même. Il prend ses velléités, ses intentions vagues pour des résolutions vraies, réelles et profondes. La volonté dont il a conscience est la moindre volonté, celle du moi superficiel. « Il est toujours relativement facile pour une âme un peu étourdie et qui se connaît mal de se complaire en des résolutions qui flattent ses penchants. » Mais au moment d'agir, tout cela s'évanouit; « le vrai moi alors s'éveille, les tendances, les intérêts que le petit jeu d'imagination de la velléité antérieure avait laissés
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indifférents se raniment et dirigent l'activité dans un tout autre sens que ne l'aurait cru un observateur naïf et bien souvent que ne le croyait l'agent lui-même ». On avait juré ses grands dieux qu'on ferait ceci, qu'on ne ferait pas cela et, le moment venu, on fait le contraire de ce qu'on avait dit. L'entêté a de ces sautes d'humeur, de ces attitudes changeantes; c'est un souple qui se dissimule et s'ignore; c'est un faux unifié et un faux raide.
L'entêté s'abuse sur le pouvoir de la volonté; il croit qu'elle se suffit à elle-même, qu'elle n'a à compter ni avec les penchants ni avec les circonstances extérieures, qu'elle n'a qu'à décréter pour être aussitôt obéie; il ne voit pas que la volonté ne se fonde qu'à l'aide du temps et qu'au prix de l'effort, qu'elle est une acquisition lente et laborieuse, une habitude. Cette première erreur en engendre une autre. L'entêté résiste à l'évidence; il ne veut pas admettre la résistance des choses, il ne s'avoue pas sa faiblesse. Il cesse d'être sincère. Or la sincérité est la grande qualité du caractère ou plutôt la condition sans laquelle le caractère ne peut être. Celui qui s'abuse sur lui-même, qui méconnaît les besoins et les exigences de sa nature et assume un rôle qu'il ne peut soutenir, a un caractère bien imparfait et ne réalise à aucun degré l'accord avec soi; celui qui joue un personnage n'est pas une personnalité; il n'introduit dans sa vie par l'attitude qu'il se donne qu'une unité factice et apparente.
Mais une autre unité, celle-là très réelle, s'établit en
nous par le fait de l'enchaînement naturel et logique de nos actes. Par analogie avec la solidarité sociale, Renouvier appelle solidarité 'personnelle la fatalité qui pèse sur l'individu par suite des engagements, volontaires ou non, qu'il contracte avec lui-même. « De même qu'il arrive nécessairement, dit-il, à la personne morale de subir une solidarité plus ou moins étroite avec les phénomènes moraux de son milieu,... il est inévitable qu'ayant en soi un principe de stabilité joint à un principe de changement, soit dans ses passions, soit aussi dans sa volonté, elle subisse la loi de solidarité par rapport à elle-même. » Cette loi est double. « D'une part, selon que la personne s'est déterminée volontairement dans le passé, elle veut encore se déterminer dans l'avenir, afin de conserver un ordre mental et un esprit de conséquence, sans lesquels elle verrait sa propre identité compromise. Et cette louable tendance est encore confirmée par des vices acquis, surtout par l'inertie et la paresse. D'une autre part, la nature morale acquise devient, en vertu des phénomènes de l'habitude, un élément inconscient des déterminations de la personne actuelle. Il ne faut pas moins qu'une liberté toujours en éveil pour diminuer (je ne dis pas pour supprimer, car on l'espérerait en vain) cette part de solidarité involontaire dans les phénomènes de conscience*. » Laissons pour le moment de côté l'élément volontaire de la solidarité personnelle, ne considérons que ce qu'il y a en
1. Ch. r.enouvier, Science de la Morale, t. l, p. 26, nouvelle édition, Paris, F. Alcan, 1908.
elle d'inévitable et de fatal. L'habitude est un joug qu'on subit d'autant plus qu'on le sent moins. Elle pèse sur nous, sur nos décisions mêmes, que nous croyons libres et que nous voulons telles. Nous nous dispensons d'examiner à nouveau ce que nous avons une fois résolu. Le passé engage l'avenir. Un précédent devient une raison. A la fatalité externe et sociale, représentée par les exemples, les maximes autorisées, les institutions et coutumes, qui déjà gouverne notre vie et dicte nos actes, s'ajoute une fatalité interne qui consiste en ce que les actes, voulus primitivement par nous, déroulent désormais, indépendamment de notre volonté, la série infinie de leurs conséquences. Par nos actes spontanés et libres nous ne faisons que déchaîner le destin, que mettre en jeu le mécanisme des forces naturelles. Nos volitions, celles mêmes que nous jugeons les plus insignifiantes, ont des suites innombrables, souvent les plus graves et les plus imprévues.
Dans la vie de chacun de nous, aussi bien que dans l'histoire, les petites causes, que le hasard fait surgir à propos, comme à point nommé, produisent de grands événements. « Il est, dit-on, sur la ligne de partage des eaux en France une maison si justement située sur la ligne de faîte que la goutte d'eau qui tombe sur un côté de son toit est entraînée A^ers la Méditerranée, tandis que celle qui tombe sur l'autre côté se dirige sur l'Océan. Le moindre vent qui, pendant sa chute, la pousse vers l'une ou l'autre, va décider de sa route et, une fois qu'elle sera tombée, sa destinée sera fixée. De même la
moindre circonstance qui vient déterminer la formation dans un sens ou dans l'autre de la synthèse volitive peut fixer d'une manière irréparable l'orientation de la vie,... le développement d'une âme. » (Paulhan.)
Plaçons-nous même dans l'hypothèse la plus favorable ; supposons que ce n'est point le hasard, mais notre volonté seule qui décide du choix de nos actes; toujours est-il que ce choix une fois arrêté s'insère dans la trame de notre destin, pour ne pas dire qu'il ourdit lui-même cette trame. Ainsi une faute commise, une parole imprudente suit désormais son cours, engendre tel événement, qui lui-même en engendre un autre, et ainsi sans fin. Il faut alors subir la logique des événements, récolter ce qu'on a semé. L'ensemble des événements qui composent une vie humaine, si disparates qu'ils puissent sembler, ne laisse pas de se dérouler dans un ordre aussi inflexible et aussi régulier que celui des saisons.
Dès lors n'est-ce pas dans la loi qui les relie qu'il faut chercher l'expression du caractère? N'est-ce pas au caractère de chacun de nous qu'il faut rapporter ces événements que sa volonté a déchaînés et que maintenant il subit? Faisons la sommation des actes d'un individu ; ces actes, et tout ce qui en découle, ne sont-ils pas la projection au dehors, la manifestation de son caractère? L'unité de la personne ne se ramène-t-elle pas à la liaison de ses événements propres?
Telle est, logiquement développée, la conception éthologique de George Eliot. « C'est, disait-elle, une loi inexorable de l'âme humaine que nos actions les
plus soudaines et les plus irréfléchies sont préparées par une succession de libres choix entre le bien et le mal qui, peu à peu et à la longue, déterminent notre caractère'. » En d'autres termes, notre caractère est notre œuvre, le fils de nos actes, alors môme que notre volonté présentement ne le reconnaît plus, le désavoue, le déplore et le maudit. « Nos actions, dit-elle, sont comme nos enfants, qui vivent et agissent en dehors de notre volonté. Bien plus on peut étrangler des enfants, des actions, jamais; elles possèdent une vitalité indestructible, à la foi en nous et hors de nous. » {Romola.) Mais « parce qu'il n'y a pas un événement de notre vie que nous n'ayons de près ou de loin contribué à produire», dans lequel nous n'ayons une part de responsabilité, est-il vrai que notre vie tout entière nous appartient et exprime notre personnalité? Parce que nous sommes pris dans un « réseau à la fois flexible et serré d'actions premières et de conséquences forcées » et réalisons ainsi une unité et continuité de vie qui d'ailleurs s'établit d'elle-même par la force des choses, à notre insu et contre notre gré, faut-il dire que nous sommes l'artisan, — j'entends la cause et non l'instrument aveugle — de notre destinée, et que notre conduite s'y reflète et s'y exprime vraiment, se confond avec elle? Renouvier, qui a mis si fortement en lumière la c< solidarité personnelle » , ne l'a point cru et s'applique au contraire à distinguer l'acte qui jaillit
1. Arvèdo Barine. Portraits de Femmes, G. Eliot, p. 84, Paris,
directement du caractère ou de la volonté libre et celui qui est un effet indirect, rarement prévu, pas même toujours prévisible, de cette volonté. Le caractère, selon lui, consiste beaucoup moins dans l'unité de vie qui résulte du déterminisme naturel des actes d'un homme que dans l'initiative personnelle qui rompt cette unité et brise cet enchaînement causal. Non que la vie morale lui apparaisse comme incohérente, mais il veut qu'elle crée elle-même son ordre et sa loi. Le mot caractère est donc équivoque, alors que par là on entend l'unité personnelle ou morale. Il faut dire où l'on place cette unité.
Nous avons montré qu'elle ne doit pas être cherchée dans les habitudes, lesquelles n'ont jamais qu'une fixité relative et ne sauraient suppléer, encore moins constituer le caractère, puisqu'elles tirent leur origine, leur force et leur durée du rapport qu'elles ont avec le caractère lui-même. A fortiori ne se rencontre-t-elle point dans l'entêtement qui n'est qu'une attitude que la personne prend vis-à-vis d'elle-même, qu'un personnage mis à la place de la personnalité vraie. Enfin l'unité de la vie humaine, réalisée par la liaison des événements qui la composent, ne représente pas non plus l'unité personnelle. Cette unité est plus profonde, plus intime et se trouve à la source même du vouloir. C'est là que nous allons maintenant la chercher.