‹ L'éducation du caractèreChapitre 31 sur 52 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

Le caractère est un, parce qu'il est et dans la mesure où il est vrai, indépendant. L'indépendance consiste : 1° à se soustraire à l'action des autres, à l'opinion, aux préjugés, et à suivre sa raison, 2° à s'aiïranchir des fatalités de sa nature propre, instincts, passions, etc., à se rendre libre, d'une liberté absolue, de réserve et d'attente, qui refuse de s'engager dans aucun lien (l'amour du « moi pur » de Faguet) ou d'une liberté relative, qui ne craint pas de s'exercer, de se réaliser en des actes, mais ne s'enferme pas, ne s'épuise pas en ces actes, et garde sa plasticité. L'indépendance a ses limites; elle ne doit pas empêcher le loyalisme interne ou la fidélité à soi-même. Elle ne consiste pas à s'affranchir de toute règle (anomie) mais à ne suivre qu'une règle qu'on s'est à soi-même donnée (autonomie). La vraie marque du caractère est l'unilé, mais l'unité n'est elle-même la marque du caractère qu'autant qu'elle est celle de l'indépendance.

Si l'unité du caractère apparaît à chacun de nous comme un idéal, nous ne laissons pas d'être embarrassés, on Fa vu, de dire exactement en quoi elle consiste. En tout cas, cette unité n'est vraiment un idéal que si elle est réelle et profonde. Ne faut-il pas aller plus loin et dire qu'un caractère est suffisamment un par cela seul qu'il est vrai? En d'autres termes, ce qu'on regarde comme la condition de l'unité du caractère n'en

serait-il pas en réalité le principe? Par là je veux dire que, quand on est sincère avec soi-même, qu'on ne veut point s'abuser sur son compte et qu'en effet on ne slabuse point, quand, d'une part, on a ce que j'appel lerai la loyauté intérieure et que, de l'autre, on n'est pas dépourvu de clairvoyance, on est par cela seul bien près d'avoir du caractère, au sens exact et commun du terme. Avoir du caractère, en effet, c'est être soi-même, suivre son jugement, user de sa raison; c'est ne s'attribuer que les sentiments que réellement on éprouve, n'accomplir que les actes que réellement on approuve, n'adopter que les opinions auxquelles personnellement on adhère ou on se rend de bonne foi ; c'est purger son esprit de tout ce qui est en lui à l'état d'apport étranger, d'élément parasitaire, de tout ce qui n'est pas lui ou n'est pas assimilé à lui. En un mot, la marque du caractère, c'est l'indépendance. Mais si sauvegarder son indépendance, la maintenir dans son intégrité, c'est être soimême, suffit-il d'être soi-même pour être et demeurer le même, pour être d'accord avec soi? L'indépendance ne fait-elle qu'un avec l'unité du caractère, soit qu'elle l'entraîne, soit qu'elle en dérive? Telle est la question que nous voulons examiner.

Mais le mot indépendance renferme une équivoque qu'il faut d'abord dissiper. Avoir un caractère indépendant ou un caractère à soi, cela veut simplement dire ne pas aller à la remorque des autres, ne pas subir leur inlluence, ne pas s'inquiéter de leur opinion. Etre soimême en ce sens, c'est déjà réaliser en soi l'unité, car

L'UNITÉ ET L'INDÉPENDANCE DU CARACTÈRE i87

ce qui divise l'homme, ce qui en fait un être ondoyant et divers, c'est qu'il sort de son caractère, à lui, qu'il prend un mot d'ordre, qu'il s'imprègne des mœurs courantes, de la mode, des préjugés, qu'il est ballotté en tous sens par le cours changeant du monde, qu'il revêt autant de personnages divers qu'il subit d'influences contraires. Se soustraire à son milieu, s'en affranchir, se recueillir, rentrer en soi-même, ne pas permettre que le courant de la vie intérieure soit troublé par des flots mêlés et impurs, c'est conquérir ou retrouver l'unité profonde de sa personnalité. Cela n'implique d'ailleurs pas que l'homme vive isolé, à l'abri des événements et en dehors de la mêlée sociale; on sait assez qu'il ne le peut ni le doit. Mais il suffît que les événements du dehors ne l'empêchent point de suivre sa voie, qu'il réagisse d'une façon propre et originale contre les influences qu'il subit, qu'il ne se laisse point dominer par les hommes et les choses, qu'il garde la fermeté de son caractère et la liberté de ses jugements. L'indépendance n'est pas l'isolement : elle consiste à se mêler à la vie extérieure et sociale sans en subir le joug; elle est la maîtrise des événements et la possession de soi. Elle suppose un esprit auquel on n'en impose point, qu'on ne peut tromper ni séduire, un cœur qu'on ne peut surprendre, une volonté qu'on ne peut plier , détourner de sa voie.

Le caractère réside donc essentiellement dans l'indépendance. Mais l'indépendance est elle-même avant tout celle de la raison. C'est par la raison que l'homme se

rend libre. Il faut voir clair dans ses sentiments, il faut avoir une raison droite et sûre pour avoir une volonté ferme et constante. Il est vrai que dans la raison ellemême entrent les qualités de la volonté, la décision, l'audace, et parfois l'héroïsme. Il ne faut point séparer la volonté et la raison ; le caractère est fait de l'une et de l'autre. Toutefois on peut dire, pour abréger, que l'indépendance véritable est la foi en la raison, ou, mieux encore, en sa raison; être raisonnable et user de la raison, c'est n'attendre point des autres le salut, c'est ne compter que sur soi, sur les ressources de sa nature, pour trouver la vérité et réaliser le bien. Caractère, indépendance ou liberté du jugement, autonomie morale sont donc termes synonymes.

L'indépendance que nous avons en vue est celle de l'individu à l'égard d'autrui. Elle est toujours relative; mais fût-elle absolue, elle ne constituerait pas encore l'indépendance complète, car, pour être indépendant des autres, on n'en est pas moins, et peut-être on n'en est que plus dépendant de soi-même. Qu'est-ce en effet que la liberté du sage, selon les Stoïciens? C'est l'affranchissement à l'égard de la fortune, à l'égard de l'opinion, mais c'est la soumission à la raison, à l'ordre nécessaire des choses dont on est soi-même une partie, c'est la servitude intérieure qui, pour être consentie ou volontaire, n'en est pas moins une servitude. Vivre conformément à la loi de sa nature, voilà ce qu'on appelle être libre. Mais c'est être libre, à la façon des éléments, qui forment les corps suivant les lois de leui- nature chimique, sui-

vant leurs affinités projjres ; c'est encore être « semblable à la vigne qui porte son fruit et puis après ne demande plus rien, satisfaite d'avoir donné sa grappe ». (Marc-Aurèle.) L'indépendance ne consiste donc pas à ne relever d'aucune loi, mais à ne relever que de soimême, à ne subir que les lois de sa nature, à ne dépendre que de son caractère.

On peut rêver une liberté plus grande, on peut aspirer à se rendre indépendant, non seulement des autres, mais encore de soi-même, de ses instincts; on peut vouloir dominer sa nature, se rendre . maître de soi. L'indépendance consisterait alors à jouir de sa liberté, à refuser de l'aliéner, à craindre de la perdre; être soimême, dans cette conception, ce serait ne s'engager dans aucun lien, ne s'astreindre à aucune règle, n'adopter aucune doctrine; ce serait maintenir intégralement sa liberté pour le présent et pour l'avenir ; ce serait se réserver le droit d'être tout ce qu'on peut et tout ce qu'on veut être et particulièrement le droit de changer, ou, pour parler un langage plus philosophique et plus noble, le droit d'évoluer. C'est l'indépendance ainsi entendue que Descartes semble revendiquer pour luimême, sans d'ailleurs la conseiller aux autres.

Et particulièrement je mettais entre les excès, dit-il, toutes les promesses par lesquelles on retranche quelque chose de sa liberté; non que je désapprouvasse les lois qui, pour remédier à l'inconslance des esprits faibles, permettent, lorsqu'on a quelque dessein qui n'est qu'indifférent, qu'on fasse des vœux ou des contrats qui obligent à y persévérer; mais, à cause que je ne voyais au monde aucune chose qui demeurât toujours en

môme état et que, pour mon particulier, je me promettais de perfectionner de plus en plus mes jugements et non point de les rendre pires, i'eusse pensé commettre une grande faute contre le bon sens si, pour ce que j'approuvais alors quelque chose, je me fusse obligé de la prendre pour bonne encore après, lorsqu'elle aurait peutêtre cessé de l'être ou que j'aurais cessé de l'estimer telle K

Cette indépendance qui consiste à ne pas vouloir être lié vis-à-vis de soi-même, à se réserver toujours, à ne jamais s'engager à fond, a pour principe la crainte de l'irréparable, fondée elle-même sur le sentiment de sa faillibilité propre, de Tignorance où Ton est de sa nature, de ses sentiments vrais, de sa volonté foncière. Elle paraît être un mouvement d'orgueil; elle est peut-être un acte de modestie. Quelle qu'elle soit d'ailleurs, elle n'est point exceptionnelle et rare. Si tant de gens répugnent par exemple au mariage, conçu comme un lien indissoluble, voire même au mariage avec la porte de sortie du divorce, c'est qu'il leur paraît une atteinte à l'indépendance du vouloir et des sentiments; l'union libre, qui peut toujours être rompue et ne subsiste que par un acte de volonté toujours renouvelé, leur paraît seule compatible, je ne dis pas avec la fragilité de notre nature, mais avec la pudeur farouche des sentiments, qui souffrent de subir une violence, même apparente, qui veulent émaner de la bonne volonté seule et rester un don gratuit du cœur. L'individuali.sme à outrance, le droit si souvent réclamé aujourd'hui de vivre intégralement sa vie paraît partir du même principe, être un sentiment de même ordre.

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