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I. Kuiile Faguel, Les Dix conimandemenls. De l'amour de soi

l'unité et l'indépendance du caractère 193

généralement si, au lieu d'être une condition ou élément du caractère, elle n'est pas un principe d'anarchie introduit dans la vie humaine et n'entraîne pas la ruine du caractère. En effet, pour mettre de l'unité dans sa vie, de la suite dans ses desseins, il faut savoir se borner, circonscrire son champ d'action, limiter son effort, renoncer à réaliser toutes ses puissances, donc sacrifier en partie sa liberté, son indépendance, A moins que ce choix même, cette limitation, ne soit regardé comme un acte de liberté; mais il sera alors contradictoire, il sera l'indépendance se tournant contre elle-même, se faisant dépendance. A moins encore que l'indépendance n'aboutisse à l'abstention de tout acte particulier qui serait, en tant que tel, limitation ou dépendance, mais alors le caractère se retrancherait en quelque sorte dans sa puissance, ne passerait jamais à Vacte; pour ne pas se diminuer, il renoncerait à être. L'indépendance sous sa forme absolue implique donc contradiction ; elle ne peut être réalisée ni même conçue.

Mais on peut se former de l'indépendance vis-à-vis de soi-même une notion plus simple, plus modeste et plus vraie. Si elle n'est pas le tout du caractère, on peut dire qu'elle en est une partie, et une partie importante. S'il est absurde de poursuivre une indépendance absolue, ce qui reviendrait à tenter de s'échapper à soi-même, à se révolter contre sa nature, il ne l'est pas de lutter contre les fatalités psychologiques de tout ordre, celles des instincts, des penchants, des habitudes. Le moi ne doit pas être conçu comme constitué dans une unité si rigide, avec

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une telle cohésion de ses parties qu'on n'en puisse détacher aucune; il n'est pas vrai que son état présent résume tous ses étals passés et commande tous ses étals à venir; le caractère n'est pas une simple formule analogue à celle d'un corps chimit|ue, à savoir la formule des réactions de l'individu dans toutes les circonstances de sa vie. S'il en était ainsi, il n'y aurait jamais dans la conduite de cet homme rien d'imprévu, de mystérieux ou seulement do nouveau ; son caractère pourrait être à la rigueur connu d'avance tout entier et il perdrait par là même son originalité propre ou individuelle; car l'originalité, ce n'est pas seulement ce qui distingue un homme d'un autre, mais encore ce qui distingue, si on peut dire, cet homme de lui-même, ce qui le sauve de la rigidité de sa nature, de la monotonie de ses habitudes, ce qui eu fait un èive de volonté variable, non d'impulsion unique ou d'instinct. En effet « un acte volontaire, comme dit Pierre Janet, est un acte au moins en quelque partie nouveau qui, pour s'adapter à des circonstances nouvelles, réunit, synthétise certains éléments psychologiques, nayanl pas encore clé groupés exactement de cette manière ». Se montrer jaloux de l'indépendance de son caractère, c'est en quelque sorte se sauver de soi-même, secouer son inertie naturelle, lutter contre tous les éléments tyranniques qu'on porte en soi, maintenir sa volonté souple, je ne dis pas ployable, maniable en tous sens, mais plastique, vivante, capable de se juger, de se reprendre, de se renouveler. Pour que le caractère réalise son unité, il n'est pas nécessaire que

le moi se raidisse dans ses états, s'immobilise dans ses sentiments et dans ses actes ; il peut éprouver des états divers; il suffît qu'il se retrouve le même en passant de l'un à l'autre ou qu'il retrouve en chacun d'eux ce sentiment fondamental d'accord avec soi, qui est le véritable lien de la vie psychologique, qui en forme la trame continue, résistante et solide.

Le danger est toujours, quand on traite du caractère, de n'en saisir qu'un aspect. On fait tort ainsi non seulement aux aspects qu'on néglige, mais encore à ceux qu'on met en lumière, parce qu'on en fausse les proportions, qu'on en exagère la valeur et la portée. C'est ainsi que, si l'on insiste trop sur l'unité du caractère, on risque de la prendre pour la raideur et on méconnaît un autre élément du caractère, non moins essentiel, qui, sans rompre l'unité, l'atténue et lui fait contrepoids : l'indépendance.

L'indépendance, à son tour, si elle est poussée trop loin, entraînerait la ruine du caractère; elle entrerait en conflit avec ce loyalisme interne ou fidélité à soi-même qui est la persistance dans ses résolutions, ses sentiments et ses jugements. Il faut donc chercher jusqu'à quel point elle est une condition du caractère et comment elle en peut devenir et à quel moment elle en devient le dissolvant.

Remarquons d'abord que les caractères véritables ou proprement dits sont les caractères éprouvés, conséquents à eux-mêmes, solides, ceux sur lesquels on s'appuie en confiance, qu'on est sûr de trouver toujours

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ce qu'ils doivent être et de retrouver tels qu'ils se sont montrés une fois. Il y a donc incompatibilité entre ces caractères et ceux qui fuient et se dérobent. Or parmi ces derniers il faut compter ceux qui se montrent jaloux de leur indépendance au point de redouter les partis sur lesquels on ne peut plus revenir, les paroles ou engagements d'honneur auxquels il faut faire droit, ceux qui craignent de se lier vis-à-vis des autres et d'euxmêmes, ceux qui se réservent toujours et ne se livrent jamais, ceux qui, pour rester libres, n'agissent point, volontés qui n'osent vouloir, caractères qui n'osent s'affirmer. L'indépendance qui va jusqu'à n'accepter aucune loi, fut-ce la loi de son caractère, fût-ce une loi qu'on se serait à soi-même donnée, est, dans l'ordre moral, ce qu'est, dans l'ordre logique, un raisonnement qui se poursuivrait sans fin, parce qu'il ne reconnaîtrait point de principes, mettrait tout en question, prétendrait tout définir et tout démontrer. « Il faut s'arrêter » ; il faut, dans l'ordre de la conduite, aussi bien et plus encore que dans celui de la pensée, un qiiid inconcussum, un point fixe, un centre de gravité. Toute liberté suppose une loi, toute indépendance, une dépendance. Sans doute on pourrait dire que le principe de la conduite est de garder la liberté inaltérable. Mais un tel principe conduirait ou à s'abstenir de toute action ou à traiter toute action comme indifférente, à « se contenter de la liberté et, comme certains héros de Corneille, à être satisfait d'une action par cela seul qu'elle serait libre, à agir librement pour le seul

plaisir d'agir librement, à se faire maître de soi pour le seul plaisir d'être maître de soi... La liberté ainsi pratiquée, la liberté pour elle-même, la liberté gratuite serait un simple exercice d'imagination, et une sorte de folie du libre arbitre. » (E. Faguet.) Cette attitude paradoxale, ce « formalisme » pratique, s'il est une forme de caractère, ne représente pas en tout cas le caractère normal.

Le caractère normal est celui qui, au lieu de s'établir dans une indépendance farouche, mais négative, fait librement, par raison, le sacrifice de son indépendance et fait ce sacrifice à la raison ; c'est celui qui use de sa liberté pour s'imposer une règle, pour se tracer une voie et la suivre. Si Descartes n'avait fait que revendiquer le droit de douter, il eût fait une œuvre négative et stérile. Mais il a voué sa vie à la recherche de la vérité, il s'est détourné de tout ce qui l'écartait de cette voie, il a fui, à cet effet, la fréquentation des hommes, prenant pour devise bene vixit, bene qui latuit; il s'est soumis à une discipline, à une règle et méthode de travail ; c'est par là qu'il a mérité d'être appelé par Balzac un « héros », éloge qui s'adresse à l'homme autant qu'au penseur, au caractère autant qu'à l'esprit.

Le caractère ou la volonté consiste donc, non pas tant à s'affranchir d'une règle ou servitude extérieure qu'à s'imposer à soi-même une règle : quodvitse sectabor ifer. Il est vrai que cette règle doit venir de nous, mais elle n'en doit être que plus ferme et plus obéie. Le caractère est une volonté fixée dans son choix, persévé-

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rante en ses desseins. Ceux qui ne savent pas régler et borner leurs désirs, ceux qui veulent toutes choses à la fois, et pas plus l'une que l'autre, n'ont pas proprement de volonté. La volonté est la fidélité, l'attachement et le dévouement à une idée, à un sentiment, à un principe quelconque. Sa marque propre, sa qualité essentielle est la constance. Elle consiste à vouloir la même chose toujours. Toujours! Ce mot-là fait peur, mais il ne fait peur qu'aux hommes de peu de foi, qu'aux faibles de creur et de caractère. L'idéal d'une vie humaine est « une pensée de la jeunesse réalisée dans l'âge mûr ». Cet idéal, il n'appartient de le réaliser qu'à ceux qui ont une vocation et la suivent. Mais toute vocation est personnelle et consiste à aller librement à sa destinée ou plutôt à la faire, et ainsi se concilient l'indépendance et la constance. Il n'y a pas contradiction en effet entre la fidélité à soi-même et la maîtrise de soi. L'indépendance vis-àvis de soi-même ne va pas jusqu'à se renier soi-même, elle n'est et ne peut être que la faculté précieuse d'en appeler de soi à soi-même, de corriger ses erreurs, de réparer ses fautes, de dégager mieux son devoir, c'est-àdire sa personnalité, son caractère et ainsi de se mieux conformer à soi-même. Loin donc de contredire la constance ou l'unité du caractère, de la compromettre ou (le hi ruiner, l'indépendance bien entendue la rejoint, l'assure, sert à l'établir, en est une condition.

Nous pouvons donc maintenir, en l'expliquant, la définition du caractère tirée de l'unité et de la stabilité du vouloir. Le principe du caractère est l'idée unique à

laquelle un homme se voue et se dévoue, la fin à laquelle il subordonne tous les actes de sa vie. Il faut distinguer entre la volilion ou volonté particulière et la volonté générale ou proprement dite; la première peut rester en dehors du caractère; la seconde se confond nécessairement avec lui. Ribot a tort de dire : « Que je me lève pour prendre l'air à la fenêtre ou que je m'engage pour devenir un jour général, il n'y a qu'une différence de plus ou de moins. » La vérité est qu'il n'y a pas de comparaison à établir entre une décision simple ou une fin particulière isolée et une « décision à longue portée » ou une fin qui commande la vie entière. « Autre chose, dit très bien Malapert, est vouloir quelque chose pour le moment et pour un moment, autre chose continuer à la vouloir et coordonner en vue de cette décision fondamentale une multiplicité de décisions particulières. » Avoir du caractère ou de la volonté au sens propre, ce n'est pas vouloir, même énergiquement, même constamment, une chose, ce n'est pas par exemple être ardent dans un caprice ou entêté dans une habitude, c'est vouloir toujours une seule chose, à laquelle on ramène tout le reste. « La persévérance dans une même fin », dans un principe de conduite qui règle et commande toute la vie, « est d'un prix inestimable; elle est la condition de la puissance, de la solidité du caractère; grâce à elle on est quelqu'un ». (Malapert.) Peut-être le caractère ainsi entendu n'est-il qu'un idéal; peut-être n'existe-t-il point en fait; peut-être ne rencontre-t-on que des caractères partiels, fragmentaires, que des hommes capables de

volonté dans « un ordre d'idées », mais abouliques en tout le reste, comme s'ils épuisaient leur énergie en une fois. Mais l'unité n'en est pas moins le trait distinctif et essentiel de la volonté.

C'est ce que tout le monde s'accorde à reconnaître. « Enset unum convertuntur S) , ditLeibniz, et LaBruyère: « V\\ bonime inégal n'est pas un seul homme, ce sont plusieurs. » Etre quelqu'un, c'est avant tout être un. Les grands volontaires ce sont les rares individus qui, voulant toujours la môme chose, ont pu réaliser de grandes choses. Ils sont à l'extrême opposé des désagrégés, des incohérents, des émiettés qui ne sont que des fragments d'iiommes. L'harmonie des puissances psychiques, la systématisation des tendances, leur subordination sous ];i loi d'un principe supérieur réglant et ordonnant le cours de la vie entière, lui imprimant une orientation immuable, voilà la volonté dans toute sa perfection et, pour le dire en passant, dans toute sa liberté. Voilà aussi le caractère qui, comme dit Kant, « consiste, non dans un ensemble de qualités, mais dans l'unité absolue du principe interne de conduite ». (Malapert.)

Mais ce n'est point assez dire. Il faut insister sur ce que M. Malapert indique « en passant ». L'unité est sans doute la marijue, le signe extérieur et visible du caractère, mais elle n'en est point le principe et on a à expliquer pourquoi elle en est la marque et jusqu'à quel point elle l'est. Ce n'est pas parce (ju'un homme est un dans sa conduite qu'il a du caractère; car. supposons-le mû j)ar une volonté étrangère, dont il subit le charme ou

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l'autorité et le prestige; si cette volonté étrangère est elle-même constante, il s'accordera avec elle et ainsi par là indirectement avec lui-môme. Supposons-le encore mû par ses propres passions, celles-ci demeurant semblables à elles-mêmes ou ne faisant que se développer selon leur loi, il ne laissera pas d'être un encore; on ne dira point pourtant, dans ces deux cas, qu'il a du caractère. C'est donc que l'unité n'est pas par elle-même le caractère, et n'en est pas même le signe, puisqu'elle ne l'est pas toujours; et en effet, elle n'est le signe du caractère qu'autant qu'elle se rencontre avec l'indépendance, pour ne pas dire qu'elle est un signe d'indépendance.

Etre soi, c'est sans doute s'accorder avec soi. Mais ce n'est pas parce qu'on est logique ou conséquent dans sa conduite qu'on a du caractère; c'est parce qu'on a du caractère, ou mieux parce qu'on est un caractère, qu'on est un; l'unité du caractère n'est que la manifestation extérieure de ce que Kant appelle fort bien « l'unité absolue du principe interne ». Avoir du caractère, c'est être soi et ne relever que de soi, c'est être indépendant ou autonome. C'est aussi, mais secondairement et par voie de conséquence, être un ou fidèle à soi-même. L'indépendance est si bien le principe premier du caractère que l'unité du caractère n'est une preuve de caractère (ju'autant qu'elle se trouve jointe avec l'indépendance ou qu'elle la suppose et qu'inversement l'unité du caractère peut manquer sans que le caractère soit atteint, pourvu que lindépendancesoit ou paraisse sauvegardée.

Nous avons établi le premier point. Prouvons aussi

le second. Qu'un homme se convertisse ou se pervertisse, qu'un débauché devienne un saint ou inversement, bref, qu'il cesse d'être un, de quelque façon que ce soit, il ne laissera pas d'être et de paraître un caractère, s'il accomplit de lui-même, en toute liberté, cette évolution et l'on dira qu'il ne cesse pas d'être un en devenant autre, par cela seul qu'il est supposé vouloir être ce qu'il est dans les deux cas et que sa volonté, en changeant d'objet, ne change pas spécifiquement de nature; on déduit donc son unité de son indépendance ou de son autonomie et le caractère subsiste par cela seul que l'indépendance est respectée. La volonté foncière, la volonté qui ne cesse pas de se vouloir elle-même, alors qu'elle se réalise en des actes différents, telle est la définition du caractère. Cette volonté est une par essence; elle peut se transformer sans doute, elle peut se manifester ou s'affirmer par des actions contraires, mais elle ne fait en cela que prendre conscience d'elle-même, s'éclairer, se dégager; elle garde sa maîtresse forme, à savoir son indépendance, et c'est là ce qui constitue son unité.

En résumé l'indépendance et l'unité du caractère ne se séparent point. Elles sont distinctes, mais solidaires. L'une s'exprime par 1 autre. C'est l'indépendance du caractère qui en fait l'unité et c'est l'unité du caractère qui en marque, pour ne pas dire qui en ])rouve l'indépendance. L'unité de caractère, il va sans dire, doit être réelle et non apparente, doit être un accord foncier de la volonté avec elle-même, et non une simple attitude prise vis-à-vis des autres ou de soi-même. Il suit de là

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qu'elle n'est pas une unité factice comme celle d'un bloc, réalisée du premier coup d'une façon définitive et complète, mais une unité de composition ou de coalition, qui admet des éléments successifs et divers, ou encore une unité de direction et de tendance, l'unité d'une loi qui préside à un changement ou mieux à une évolution. Cela revient à dire que l'unité du caractère est une unité interne, indépendante des événements et des influences externes, indépendante aussi des passions, des habitudes, et de tous les phénomènes psychiques autres que la volonté proprement dite, « ce sanctuaire impénétrable de l'âme que rien ne peut violer ». Le mot le plus clair pour désigner le caractère est donc celui d'unité, mais ce mot n'a lui-même un sens philosophique et profond qu'autant qu'il veut dire indépendance.

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