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DU CARACTÈRE EST POSSIBLE

I. Éthologie négative. — L'éducation doit respecter l'individualité; non seulement elle ne doit pas l'entraver sous prétexte d'adaptation à la vie sociale, ni substituer au caractère propre ou individuel un caractère commun, familial, national, etc.; mais encore elle doit favoriser le développement de la personnalité ou l'autonomie, bien plus le développement de V individualité, chaque homme ayant, du point de vue moral aussi bien qu'intellectuel, son originalité, sa vocation, ses dons.

L'éducation du caractère doit être distinguée de celle de l'intelligence, avec laquelle elle n'a manifestement aucun rapport, si l'intelligence s'exerce dans Tordre matériel ou industriel, mais à laquelle elle semble liée, si l'intelligence s'exerce dans le domaine de la science désintéressée ou de l'art. Le caractère et l'intelligence ont beau avoir des qualités et conditions communes, ils sont de nature différente. Ils peuvent s'aider ou se nuire, selon les cas; l'intelligence ne contribue au développement du caractère que si le caractère la dirige et s'en sert à cet effet. — L'éducation du caractère est de même distincte de la culture physique. — Donc le caractère ne relève que de luimême, est causa sui.

II. Éthologie positive. — Toutefois l'éducation n'est pas entièrement sans action sur le caractère. Elle peut en entraver, elle peut donc aussi en favoriser le développement. On a : 1° à prendre conscience de son caractère, 2° à le fortifier, et à l'affermir. De là une double éducation du caractère parla culture intellectuelle et l'exercice de la volonté. Mais cette éducation suppose la libre adhésion du moi. Le caractère, c'est la volonté se voulant avec suite ou volonté continuée; c'est aussi et surtout la volonté ne relevant que d'elle-même ou autonome.

Toute question a ses limites. Celles du problème étho-

logique sont bientôt atteintes quand on n'en veut rien dire qui ne soit suffisamment établi et pratiquement utile. Certes, à ne considérer que son importance, l'éducation du caractère paraîtra toujours trop négligée, mais, si on tient compte de ses difficultés propres, on ne s'étonnera point, on trouvera même bon qu'elle n'ait pas toujours été poussée fort loin, d'autant qu'en cet ordre la réserve s'impose et que le zèle imprudent peut être plus à craindre que la simple négligence ou le laisser faire. L'éducation en effet, en ce qui concerne le caractère, peut toujours aller contre son but, et être une confiscation de la volonté de l'enfant, alors qu'elle n'en veut être que la confirmation et le développement.

Voyons donc d'abord si une telle éducation est possible et en quel sens, à quelles conditions et dans quelle mesure.

L'éducation du caractère suppose que le caractère n'est pas, dès l'origine, tout ce qu'il est, ne naît pas tout formé, mais qu'il est, et reste toujours modifiable.

En effet, considérons un homme à deux époques de sa vie; il n'est plus le même à nos yeux, et lui-même ne se reconnaît plus; la transformation qui s'est opérée en lui a pu être lente, insensible, passer inaperçue; elle a pu au contraire être brusque, soudaine; mais toujours elle a été réelle et profonde. C'est ainsi (|u'on distingue un caractère enfant, un caractère d'Jiommc, etc. Et l'évolution du caractère n'est pas propre à la jeunesse, elle se poursuit toute la vie : je ne suis plus ce que j'étais il y a vingt ans. et rien ne me prouve et au contraire tout me

donne à penser que je ne serai plus dans dix ans ce que je suis présentement.

Mais de ce que le caractère change, il ne s'ensuit pas qu'il soit tout changement, qu'il n'ait pas un fond immuable; l'éducation du caractère aurait donc des limites naturelles, à supposer même qu'elle consiste à modifier réellement le caractère inné, et non pas simplement à le dégager et à le fixer.

D'autre part, de ce que le caractère change il ne s'ensuit pas qu'il soit en notre pouvoir de le changer. Evolution n'est pas synonyme d'éducation. Aux changements que le caractère subit de lui-même, la question est de savoir si on peut en ajouter d'autres qui ne rentrent pas dans son évolution et vont même jusqu'à en modifier le cours. Mais il est à remarquer que les êtres soumis à une évolution sont modifiables par l'art : on transforme les plantes par la culture, les animaux par le régime et le dressage. Il en sera de même et-n; fortiori du caractère de l'homme qui est plus complexe et par suite offre plus de prises aux influences du dehors.

L'éducation du caractère est donc possible. Mais en quoi consiste-t-elle ? On peut la concevoir d'abord sous sa forme la plus modeste et la plus simple, comme réduite au minimum et consistant uniquement à ne pas entraver l'évolution normale de l'être physique et moral. On peut la considérer ensuite comme l'art d'acquérir ou de faire acquérir des qualités que la nature primitive ne comportait pas, de créer des dispositions nouvelles ou des habitudes. Elle revêt ainsi deux formes distinctes,

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elles-mêmes conçues tantôt comme opposées et s'excluant l'une l'autre, tantôt comme complémentaires. La première est dite négative, la seconde, positive.

Définir l'éducation négative du caractère, ce sera dire d'abord ce que cette éducation n'est pas et ne doit pas être.

La thèse de l'éducation négative se présente d'abord à nous sous cette forme simple et engageante : il faut accepter le fait de la diversité naturelle et foncière des caractères; il ne faut pas prétendre les ramener tous à un même type, posé comme idéal et comme norme ; il faut admettre que chacun ait sa « forme maîtresse », son originalité; l'objet de l'éducation est de sauvegarder l'indépendance du caractère individuel. Mais ce principe même implique que chacun suive sa destinée, évolue selon ses lois; autrement dit, il faut autoriser et comprendre, non seulement la diversité des natures, mais encore celle des moments et des phases que chaque nature traverse. Pas plus qu'il ne faut demander à un homme d'être semblable à un autre, il ne faut lui demander d'être et de rester toujours semblable à lui-même. La tolérance, entendue comme la disposition, non pas seulement à s'accommoder des caractères, mais encore à les accepter et à en respecter l'individualité, doit s'étendre aux caractères conçus à la fois dans leur être et dans leur devenir, comme fixes et changeants; il faut reconnaître à chacun non seulement le droit d'être tel ou tel, mais encore celui de cesser de l'être, de se transformer et de se renouveler. C'est même au moment où la personnalité

évolue, traverse une crise (puberté, mariage, etc.) qu'il importe le plus d'en bien accueillir la spontanéité et qu'elle-même demande à être le plus ménagée, car c'est alors qu'elle sentirait le plus cruellement l'hostilité des autres.

Mais que devient alors l'éducation? Au lieu de former ou de réformer les caractères, elle laisse le champ libre à leur évolution; elle ne fait que leur préparer la voie, « écarter les obstacles » (Pascal) ; elle pratique l'abstention systématique et re{)Ose sur le principe de non-intervention. Qu'est-ce à dire sinon que l'éducation, telle qu'on l'entend d'ordinaire, doit être rejetée comme inutile ou même dangereuse? Il y a antinomie, en effet, entre cette éducation et le caractère : par définition, l'une est sociale, l'autre individuel. « La nature a créé des personnalités, l'éducation les supprime. » (Gurlitt.) « Pour croire à la valeur éducative de la vie de l'école » ou de la famille, ou de la société en général, « il faut n'avoir jamais saisi l'indiscutable vérité de cet aphorisme de Nietzsche. La vie en commun rend commun, Gemeinschaft maclit gemein^ » Toute éducation, autre que négative, serait funeste au caractère : elle consisterait à donner à l'enfant les habitudes ou k lui inspirer l'esprit de son milieu, à lui retirer sa vie propre et à l'adapter à la vie sociale. Mais la société ne vise point à former des caractères : les personnalités énergiques lui portent ombrage, elle entre en lutte avec elles, les brise ou les

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