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F. W. Fœrster, L'École et le Caractère, p

DuGAS. — Caractère. 14

aïO L'ÉDUCATION DU CARACTÈRE

soumet; elle frappe à son image, elle imprègne de son esprit, de ses idées, de ses mœurs le commun des hommes; elle tend à multiplier les caractères elïacés et neutres, chez lesquels toute distinction originale a disparu. Il n'y a pas de société antique ou moderne, religieuse ou laïque, qui n'ait son conformisme, qui ne pèse de tout son poids sur la conscience et les actes de l'individu, qui ne soit par conséquent l'ennemie-née des caractères indépendants et libres, dont elle sent l'hostilité sourde, dont elle juge la soumission à ses lois toujours incomplète. Aussi les grands caractères, ceux qui ont un nom dans l'histoire (Socrate, les Stoïciens, les Jansénistes, etc.) apparaissent-ils comme des insurgés contre l'ordre social de leur temps et les époques favorables à l'éclosion des caractères (Napoléon, etc.), sontelles celles de désorganisation sociale ou les temjis de révolution. Si donc l'éducation est une influence que la société exerce sur l'individu, il n'y a pas d'éducation du caractère, puisque le caractère consiste à réagir contre cette influence, ou à s'y soustraire, et si l'on veut qu'il y ait une éducation du caractère, il faudra entendre cette éducation dans un sens spécial, comme ne portant pas atteinte à l'individualité, puisque c'est dans l'individualité que le caractère réside. On tiendra pour mauvaise toute éducation qui se proposerait pour but ou simplement qui aurait pour effet d'effacer les traits individuels et qui ne laisserait subsister que les caractères communs ou sociaux, ethnique, national, familial, etc. Une telle éducation serait mauvaise en soi et dans

ses effets, du point de vue moral aussi bien que psychologique. Elle serait mauvaise en soi si, comme nous le croyons, il n'est pas vrai que la société ait le droit d'imposer ses formes, c'est-à-dire sa mentalité, ses croyances, ses mœurs, ses institutions et ses lois à l'individu, sans que celui-ci ait à user contre elle du droit de critique, à revendiquer contre elle son indépendance. Nous n'avons pas besoin de nous réclamer de la doctrine libertaire, de l'individualisme anarchiste de Stirner ou de Nietzsche pour contester à la société le pouvoir et le droit de décréter la justice ou plutôt de déclarer que son intérêt est la justice ou le droit. Gomme on l'a dit très bien, « les besoins d'une société déterminée ne peuvent pas servir de norme dernière à la pédagogie morale... Ce n'est pas à l'évolution sociale qu'il appartient d'imposer au caractère un but vers lequel il tendrait nécessairement; au contraire ce sont les idéals éternels de l'âme qui doivent devenir le fatum de l'évolution sociale et lui marquer sa direction ^ »

Une éducation qui prétendrait substituer aux A^olontés autonomes, aux caractères indépendants et libres de simples valeurs sociales, c'est-à-dire des instruments au service d'une profession ou d'une autre tâche sociale quelconque, des esprits modelés suivant un type unique, des volontés mues par une pensée commune, ne serait pas seulement mauvaise en soi, mais encore désastreuse dans ses effets. Elle serait analogue à la « paix

i. Fœrster, L'École et le Caractère.

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romaine », obtenue par la dévastation et la ruine des pays conquis {ubi soUtudinem faciunt, ;Mcem appellant); elle réaliserait un ordre extérieur par l'anéantissement des personnes morales. Mais fort heureusement cette éducation n'est pas possible, ou du moins elle ne peut pas être poussée très loin; on ne peut faire qu' « un être donné devienne autre qu'il n'est » ; l'individualité se maintient toujours en dépit de l'éducation. Cela ne veut pas dire d'ailleurs qu'il n'y ait qu'à « laisser l'individualité se développer librement » et qu'aucune éducation du caractère ne soit possible. Mais de même que tout tempérament comporte une hygiène et une thérapeutique appropriées à sa nature, de môme tout caractère appelle une éducation conforme à ses aptitudes et à ses dispositions; toute âme est un bloc à sculpter, dont la forme et les dimensions commandent celles de la statue. En un mot, l'éducation doit « se contenter de développer les aptitudes d'un individu donné » en dirigeant « sa pensée et son vouloir vers la formation morale ». C'est en cela qu'elle est morale, non matérielle, qu'elle est une éducation proprement dite, non un simple dressage. L'éducation morale a en effet sur toutes les autres ce privilège de faire appel au principe interne, au caractère, et de ne jamais être, de ne pouvoir devenir une confiscation du caractère. C'est l'adhésion de la volonté individuelle aux influences subies, aux habitudes contractées qui donne à celles-ci leur caractère moral : la moralité est donc une œuvre essentiellement personnelle, elle est elle-même la manifestation la plus haute

de la personnalité, sa forme achevée et parfaite, elle a pour nom 1' « autonomie ». Toute éducation qui n'est pas morale nous reste étrangère, n'atteint pas notre fond et inversement toute éducation morale, en tant que telle, est personnelle, intime. Il n'y a donc point d'éducation du caractère, si par là on entend l'action d'un esprit sur un autre; mais il y a éducation du caractère, lorsqu'il y a appel à la bonne volonté individuelle et que cet appel est entendu.

Toutefois nous n'irons pas avec Kant jusqu'à identifier la moralité et l'autonomie, conçue comme le développement de la personnalité. Ou plutôt nous ne prendrons pas comme synonymes la personnalité au sens kantien et le caractère. La personnalité en effet, c'est l'être raisonnable, essentiellement le même en tous les individus; c'est le caractère humain, non le caractère individuel. Nous croyons que si chaque homme est tenu de réaliser en lui l'idéal humain (universel), il ne l'est pourtant que selon sa nature et selon ses forces. Nous croyons que le devoir doit être mesuré à la taille de chacun, et prendrions volontiers en ce sens la parole du Christ : Il y a plus d'une demeure dans la maison de mon père. Autrement dit, chacun a sa vocation morale, ses qualités propres, son originalité dans le bien, ses vertus à lui. Peut-être n'a-t-on le droit de demander moralement à un homme que ce qu'il peut donner ; il est certain en tout cas qu'on n'en obtient jamais plus. Il ne sert point de fermer les yeux sur ce relativisme moral, si choquant qu'il paraisse. Il vaut mieux l'accepter,

pourvu, bien entendu, qu'on n'aille pas enfermer d'avance dans un cercle étroit, jugé infranchissable, celui qui n'a pu encore développer sa nature et déployer ses dons. On évitera ainsi ce qu'on pourrait appeler l'hypocrisie de ces attitudes morales par lesquelles chacun déguise son caractère vrai. N'as-tu pas honte, disait, je crois, Sénèque, à un jeune homme trop appliqué à bien faire, de vouloir être plus sage que tu n'es? N'as-tu pas honte de forcer ton talent, de vouloir dépasser ton caractère ? La première qualité morale, en effet, et celle qui est la condition de toutes les autres, est d'être soi. Il est vain de chercher à se donner les vertus dont on est exclu par nature, s'il en est de telles; ainsi il est aussi vain pour tel homme de chercher à être généreux et brave qu'il le serait pour lui de prétendre ajouter un pouce à sa taille ou changer la couleur de ses cheveux. Que cet homme cultive les qualités morales qui lui sont propres et les porte au plus haut degré de vigueur ou de force; cela vaudra mieux pour lui que de se traîner dans l'ornière de la moralité courante, moyenne et à la portée de tous. Ce n'est pas faire tort à la morale que delà concevoir comme réalisée sous des formes diverses, hétérogènes, individualistes. Ce serait avoir une bien pauvre idée de l'ordre de la nature que de le vouloir réduit aux espèces supérieures des êtres vivants; c'est de même avoir une idée puriste et mesquine de l'ordre moral ou « du règne des fins » que de ne pas admettre, si j'ose dire, la richesse de cette faune morale de l'humanité, qui se compose des héros, des saints, si divers

entre eux, et des simples braves gens, lesquels reflètent tous à leur manière, comme un miroir brisé, l'idéal humain supérieur, à supposer que cet idéal lui-même soit un et non multiple. En résumé, l'éducation du caractère ou le développement de la personnalité se concilie avec l'éducation morale ou plutôt celle-ci consiste uniquement pour chacun de nous dans l'acquisition des vertus qui lui sont propres ou des vertus de son caractère.

Mais pour rendre précise la conception négative de l'éducation du caractère, il ne suffit pas de dire ce que, selon nous, cette éducation ne doit pas être, il faut indiquer encore ce qu'elle n'est pas et ce qu'on croit à tort qu'elle est. En d'autres termes, il faut déterminer son objet propre et la distinguer de l'éducation physique ou intellectuelle avec laquelle elle a des rapports étroits et on est tenté pour cela de la confondre.

Il est certain que lorsque nous ne songeons qu'à cultiver notre esprit ou à fortifier notre corps, nous ne laissons pas déjà de modifier notre caractère, car il n'y a pas d'action de notre vie vraiment isolée ou indépendante; toutes nos fonctions retentissent les unes sur les autres, sont solidaires.

La culture intellectuelle par exemple est la condition de la culture morale. Pour se réaliser soi-même, il faut se connaître; il faut savoir ce qu'on doit être, ce qu'on veut être et ce qu'on peut être. Mais l'éducation intellectuelle, qui ne devrait être pour l'éducation du caractère qu'un moyen, tend à se substituer à celle-ci et à se

prendre elle-même pour fin. Loin de se confondre toujours, ou tout au moins de se renforcer et de s'aider, ces deux éducations peuvent être divergentes, entrer en conflit.

Nous avons alors l'analogue de la scission opérée au cours des siècles entre la civilisation et la morale, ou plutôt nous avons là un cas particulier de cette scission. Tout n'est pas déclamation pure dans le discours de Rousseau contre la civilisation, si par celle-ci on entend surtout ou uniquement le pouvoir matériel de l'homme fondé sur la science. La civilisation peut n'être et n'est bien souvent qu'une barbarie raffinée, qu'une satisfaction des besoins matériels de l'homme et par là une extension donnée à ces besoins. Nous sommes en danger d'oublier parfois les qualités morales que la civilisation suppose et sans lesquelles elle n'est rien : « le triomphe de l'homme intérieur, la maîtrise de soi, le culte du sacrifice, l'amour. Nous vivons aujourd'hui en fils de famille, insouciants du capital amassé dans le passé, ne soupçonnant même plus les conditions morales et les efforts de volonté sans lesquels la vie n'aurait ni cet éclat ni cette sécurité. Nous goûtons ainsi les bienfaits d'une technique admirable, mais, oubliant le rapport intime qu'il y a entre elle et la culture du caractère, nous négligeons de développer méthodiquement ce qui a donné naissance à notre civilisation et nous compromettons ainsi les bases mêmes de notre existence. » La culture intellectuelle, prise en soi et abstraction faite des qualités morales très réelles, mais d'ailleurs incomplètes

et accessoires qu'elle implique, n'est pas seulement indifférente, mais « devient même positiA'ement un danger pour l'être moral, partout où elle n'est pas d'avance subordonnée à la culture de la conscience et au développement de la volonté. Son rôle n'est plus alors que celui d'une lanterne sourde maniée par des voleurs : elle n'éclaire que des désirs tendant à se satisfaire. Aristote déjà l'a dit : Ce qui fait l'importance de l'éducation morale, c'est que l'homme dont la culture est exclusivement intellectuelle dégénère en un être d'autant plus sauvage et d'autant plus désordonné qu'il est plus cultivée »

Mais c'est faire tort à la culture intellectuelle que de la considérer sous son aspect pratique ou utilitaire. Ayons-en une idée plus relevée, concevons-la comme le culte désintéressé du vrai, « au moment où le savoir cesse d'être un outil seulement et devient un objet d'art », Ne lui reconnaîtrons-nous pas alors « une influence moralisatrice », une « vertu d'ennoblissement »? Oui sans doute, mais, si elle dégage la moralité, c'est qu'elle la suppose et non pas qu'elle l'entraîne ou qu'elle la produit. « Si la haute culture moralise, a très bien dit Tarde, c'est que la moralité est la première condition sous-entendue de la haute culture, comme la première condition de la flore alpestre est un air pur... » Les grands hommes, « théoriciens, artistes, hommes de génie, étaient la fleur de l'honnêteté

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