Ibid., p
au caractère, si le caractère ne se sert lui-même de tous ces apports étranj^ers, ne s'en nourrit, n'en fait sa substance, ne les incorporel soi. Tous les dons physiques et intellectuels peuvent être perdus et le sont en effet si ne s')'^ joint la volonté d'en tirer parti, l'appropriation de ces dons, leur rattachement au moi ou à la personne. C'est donc le caractère individuel qui donne aux acquisitions de l'éducation leur prix; ce ne sont pas ces acquisitions qui forment le caractère; elles lui profitent, lui servent de matière, de soutien et d'appui; elles lui sont l'occasion de s'affirmer, de se manifester et de se produire, mais elles ne le constituent point. Le caractère, en un mot, tire parti des ressources de l'éducation, mais il ne relève pas lui-môme de l'éducation; l'éducation le suppose et, venant à le rencontrer, lui fournit le moyen de développer ses virtualités, mais il n'est pas vrai de dire qu'elle le suscite et le crée. Il n'y a pas à proprement parler d'éducation de caractère, ou l'éducation du caractère, si elle existe, ne peut être que négative et indirecte, c'est-à-dire qu'elle ne peut que préparer les voies au caractère et l'y laisser ensuite s'enga}j;er seul, jyroprio motu.
En termes métaphysiques, le caractère existe en soi et par soi; il s'appartient tout entier; il est cause de lui-même et de ses changements. Son attribut essentiel, sa vertu propre est l'indépendance. 11 serait contradictoire qu'il fût le produit de l'éducation, car alors il ne s'appartiendrait plus, n'existerait plus par lui-même; et d'autre 'part, l'éducation, qui produirait une volonté
indépendante, se surpasserait, opérerait un miracle, une création e nihilo.
Cependant le caractère a-t-il vraiment une existence absolue et l'éducation, en ce qui le concerne, est-elle un pur néant? Non. Le caractère naît, se développe et l'éducation peut l'empêcher de naître ou l'aider à naître, arrêter ou favoriser son développement. Elle peut d'abord l'étouffer en son germe. C'est ce qui arrive quand on impose à l'enfant des habitudes ou qu'on lui communique d'autorité des principes, qu'on lui crée une mentalité d'emprunt et factice, c'est-à-dire quand on en fait, d'une part, un automate et de l'autre, un fanatique. Pour cela il suffit derencontrer une volonté faible, docile, maniable, ou même de laisser périr par arrêt de développement une volonté normale, de l'annihiler et de la confisquer systématiquement.
Il est plus difficile et plus rare de produire le résultat inverse, de faire appel à la volonté et à la raison individuelles, d'en stimuler et encourager l'éclosion, de sympathiser avec elles et de les éclairer. Cependant, au lieu d'être accaparante et enveloppante, au lieu d'être une tutelle étroite et mesquine, une mainmise sur la volonté de l'enfant, rien n'empêche que l'éducation ne soit « un acheminement à l'être raisonnable par la raison d'autrui » (Renouvier), un acheminement à la liberté par la discipline et la règle. Elle serait alors une éducation réduite au minimum, réservée et discrète. Elle ne prétendrait point se substituer à la personnalité, décider
pour elle et à sa place, lui dicter sa conduite, mais elle s'appliquerait au contraire à dégager et à développer la raison ou la volonté individuelle et l'abandonnerait ensuite à elle-même, lui ferait crédit. L'éducation, ainsi entendue, pourrait encore être dite négative^ par opposition à celle qui consiste à réglementer la conduite, à entrer dans le détail minutieux des actes, à ne rien demander ni confier à la volonté, à lui tout imposer, à le traiter comme nulle ou négligeable, mais elle ne laisserait pas d'être réellement positive ou efficace. On peut en effet appeler l'éducation « négative », lorsqu'elle respecte l'individualité, « positive», lorsqu'elle la confisque ou tend à la détruire, mais il ne faudrait pas cependant donner à croire que l'éducation n'a d'effet que lorsqu'il s'agit de détruire et qu'elle est impuissante à rien fonder.
En réalité son action est la même dans les deux sens. Le mal qu'elle cause ne dépasse pas le bien qu'elle peut faire. Ainsi elle ne doit pas porter seule la responsabilité des défaillances ou des perversions du caractère. La volonté aussi s'abandonne et se trahit elle-même ; elle est toujours à quelque degré complice des déformations qu'elle subit. Inversement la volonté individuelle n'a pas tout l'honneur de l'énergie et de la fermeté non plus que de la sagesse et de la réflexion qu'elle montre ; elle a pu être dirigée, éclairée et guidée; elle doit ses qualités, elle se doit elle-même en partie à l'éducation. Il est artificiel et contradictoire d'attribuer à l'éducation un pouvoir dangereux, néfaste et de lui refuser une
action bienfaisante. Ou elle n'a pas de pouvoir du tout; ou, si elle en a un, il est à deux fins.
Or il faut bien que l'éducation ait quelque pouvoir sur le caractère, car le caractère n'existe pas par lui-même d'emblée; il a à se constituer, à se faire, à se conquérir par degrés et dans cette conquête entre une part de hasard, de chances heureuses, parmi lesquelles est au premier rang l'éducation. Le caractère sort des ténèbres de l'inconscient; longtemps il se cherche, s'ignore; l'éducation de l'intelligence amène le caractère à prendre conscience de lui-même; la volonté a aussi son éducation propre; on l'exerce à se dominer, à se vaincre; elle se consolide et s'affermit par l'exercice. En un mot, le caractère n'est pas, mais se fait, et ne se fait pas tout seul, au moins entièrement. Il est l'œuvre de la volonté individuelle, mais celle-ci a besoin d'être soutenue par les circonstances, par l'appel et l'encouragement d'autres volontés. L'homme est d'abord un être faible et aveugle et ne devient pas de lui-même énergique, raisonnable et sage. L'éducation est précisément le passage heureusement ménagé de la faiblesse à la fermeté du vouloir, de l'aveuglement à la raison.
Pour que le caractère fût vraiment autonome, échappât à toute éducation ou influence, il faudrait qu'il possédât par nature les qualités qu'il a à acquérir, ou seulement qu'il connût d'avance les qualités qu'il doit avoir et les moyens de se les donner. Or il arrive tard à cette connaissance de soi et n'y arrive même jamais entièrement. On peut dire qu'il se cherche toujours. Il est vrai qu'on
DuGAS. — Caractère. 15
peut faire partir de l'avènement à la conscience et à la raison l'origine du caractère. Mais le caractère aura alors une préhistoire, qui explique son histoire môme, la prépare et l'annonce. L'éducation trouvera place au moins à l'origine du caractère.
Ce qui est vrai, c'est que l'éducation du caractère est de nature spéciale : elle ne peut rester étrangère à celui qui la reçoit, elle suppose, elle exige l'adhésion de sa volonté; elle est et doit être consentie, si bien que le caractère paraît diriger la direction qui lui est imprimée. En ce sens on peut dire que le caractère se confond avec la volonté ; on est ce qu'on veut être, moralement parlant; le caractère représente le fond inexpugnable de l'être, le sanctuaire impénétrable du cœur que rien ne peut violer. Quelles que soient les influences subies, le caractère n'est pas en lui-même atteint ; il agit sous ces influences ou réagit contre elles, et il consiste dans cette attitude prise en face des circonstances, des personnes et des choses.
Le caractère est donc la volonté même. Mais il est aussi l'œuvre de la volonté, ou plutôt il est la volonté se formant elle-même, causa mi. Il est la volonté cherchant à réaliser son unité, son accord avec soi. Il faut distinguer la volonté générale et les volontés particulières, d'un mot, la volonté et les volitions. Les volitions sont changeantes, comme les sentiments et les désirs d'où ils procèdent; à mesure qu'on poursuit un but et qu'on l'atteint, le point de vue se déplace; les fins réalisées cessent de paraître désirables, et la volonté se
porte vers de nouveaux objets; une passion s'éteint, une autre s'allume. Sommes-nous donc un simple chaos d'apparences ou de phénomènes changeants? Non, quelque chose en nous demeure, ou du moins nous essayons de reformer la trame sans cesse rompue de notre existence, d'établir l'accord de nos tendances et l'unité systématique de notre conduite, en un mot, nous essayons de fonder, j'allais dire de sauver notre caractère, de le sauver des naufrages successifs de notre vie. Quand on dit que le caractère est la volonté même, il faut entendre la volonté, non telle qu'elle se produit et se manifeste dans un acte isolé, mais telle qu'elle ressort de l'ensemble des actes, ou mieux encore la volonté recueillie en elle-même, telle qu'elle aspire à être et non pas seulement telle qu'elle est. Il ne faut pas confondre en effet ce qu'on A^eut au fond avec ce qu'on paraît vouloir et ce qu'on fait. Le caractère n'inspire pas toujours la conduite; il s'y reflète et s'y traduit donc aussi toujours imparfaitement. Ainsi nous pouvons vouloir séparément tels ou tels actes, bien plus, chacun des actes de notre vie, et ne pas vouloir, si on peut dire, la somme ou la résultante de ces actes, la vie qu'ils nous font, le caractère qu'ils nous donnent. Inversement nous pouvons vouloir telle fin et répugner aux moyens qui y conduisent; nous pouvons vouloir, par exemple, être laborieux, appliqués à notre tâche, ponctuels à la remplir, et avoir horreur du travail, aimer à suivre notre fantaisie et notre caprice. Dans les deux cas, la volonté fondamentale et le caractère ne font qu'un; la volonté qui s'aban-
donne et se trahit est un caractère faible, la volonté, qui triomphe des penchants, est un caractère ferme et constant. Mais, faible ou fort, le caractère est toujours la volonté foncière.
Toutefois le mot caractère est pris d'ordinaire en un sens plus étroit. C'est seulement lorsque le caractère atteint est celui que la volonté s'était proposé d'atteindre qu'il y a caractère proprement dit. C'est seulement alors qu'on a, non pas un caractère, mais du caractère. 11 suit de là que l'éducation du caractère, j)rise au sens propre, consistera à se rendre maître de soi, à acquérir la fermeté et la constance du vouloir. Il suit de là aussi que cette éducation ne deviendra possible qu'à partir du moment où l'homme aura conscience de sa volonté foncière, aura fait choix des principes qu'il prend pour base de sa vie. L'éducation du caractère sera donc toute rationnelle et volonlaire, et par là même toute personnelle ou autonome. On peut sans doute préparer de loin l'éducation du caractère; on peut donner à l'enfant de bonnes habitudes, qui seront comme le terrain favorable à l'éclosion du vouloir; mais le vouloir lui-même est toujours spontané, individuel et la discipline qu'il s'impose est aussi toujours son œuvre propre. Cela revient à dire qu'il n'y a pas d'éducation de la volonté, si on prend le mot éducation au sens vulgaire, comme désignant une action qui s'exerce du dehors ou une influence étran{2:ère.
Disons donc que le caractère se forme et se discipline de lui-même. Mais que peut-être une éducation auto-
nome? La volonté va-t-elle se donner à elle-même des chaînes, alors qu'elle ne consent pas à en recevoir d'autrui? Le caractère ne s'appliquera-t-il pas au contraire à affirmer et à maintenir son indépendance? Se lier soimême, c'est encore se lier. Descartes regardait comme déraisonnables les engagements et vœux perpétuels, si librement contractés qu'ils fussent; il y voyait une atteinte portée par notre personne présente contre notre personne à venir; il entendait réserver pour celui qui prend une résolution le droit de prendre plus tard des résolutions différentes et contraires. Le caractère lui apparaissait avec raison comme consistant à être maître de soi maintenant et toujours. Par suite il ne s'agit pas d'adopter des maximes qu'on exécute ensuite strictement, comme une consigne, mais de garder une volonté qui se dirige toujours librement selon ses lumières et ne demeure fidèle à une ligne de conduite que dans la mesure oii, comme il lui a paru juste de s'y engager, il lui paraît juste de la suivre. Qu'est-ce à dire sinon que le caractère consiste sans doute dans la fermeté et continuité, mais aussi et plus encore dans l'indépendance du vouloir et qu'ainsi l'éducation du caractère n'est qu'un effort toujours renouvelé pour s'affirmer et se maintenir dans sa volonté foncière, laquelle évolue et -»e transforme, mais ne change pas de nature et garde en tous cas et doit garder son caractère essentiel : la liberté ou l'indépendance?
Ainsi en résumé l'éducation du caractère n'est pas l'empreinte sociale mise sur les individus, l'assujettis-
230 L'ÉDUCATION DU CARACTÈBE
sèment aux mœurs communes, la confiscation de l'individu par la société, mais au contraire la culture et le culte de l'individu ou du moi, non pas du moi anarchiste, en lutte contre la société, mais du moi personnel, qui s'adapte à la société sans s'y asservir, qui la critique et la juge, qui réagit contre elle, jaloux avant tout de son autonomie ou indépendance, se rendant indépendant vis-à-vis de lui-même comme de la société, je veux dire à l'égard de ses habitudes et de ses passions, luttant contre son inertie et sa paresse aussi bien que contre l'emportement et l'aveuglement de ses désirs, maintenant au milieu de circonstances diverses sa volonté constante, restant toujours semblable à luimême, parce qu'il reste lui-même, fidèle à sa nature, appliqué à suivre sa raison, ou d'un mot, qui dit tout cela et ne veut dire que cela, libre et maître de soi.