L. Pral, oav. cité, p
pendant des hommes, en les faisant dépendre de lui, le « surhomme », 1' « homme de proie » serait seul un caractère. Telle est en effet l'idée que le vulgaire se fait du caractère, de la personnalité. Mais quoi! suffit-il de dominer les hommes pour être maître de soi? Dominer les hommes, ce n'est pas même ne point dépendre d'eux, car le pouvoir, au sens matériel du mot, ou la force, n'appartient pas à l'individu isolé ; il est aux hommes qui se prêtent mutuellement appui, aux hommes coalisés. Le puissant et le fort, loin d'être indépendant, est le plus dépendant des hommes, celui qui dépend du plus grand nombre d'hommes. Si les hommes se liguent pour le pouvoir, se recherchent pour s'asservir, pour s'élever les uns au-dessus des autres, ils ne se rendent pas libres, ils ne suivent pas leur caractère, à moins que leur caractère ne tienne tout entier dans la passion du pouvoir, ne soit que cette passion. En réalité il y a plus d'une façon d'abdiquer sa personnalité, de renoncer à être soi; c'en est une très réelle, encore qu'on ne la reconnaisse pas assez, que celle qui consiste à vouloir s'élever au-dessus des autres, puisqu'on n'y arrive d'abord qu'en dépendant d'eux, puisqu'ensuite on les prend alors pour juges de sa conduite, qu'on vit pour l'opinion, non pour soi, qu'on recherche moins les biens qu'on désire que ceux par lesquels on excite l'envie, qu'on recherche la fortune par exemple, non pour en jouir, mais pour éblouir, qu'on ne peut plus être heureux que de la façon dont les hommes jugent qu'on doit l'être et finalement que de l'idée qu'on donne aux autres qu'on est heureux ou qu'on peut l'être.
Le vrai caractère est tout autre ; il consiste à s'affranchir des autres hommes, il est le développement d'une vie intérieure et personnelle. Faut-il entendre par là la vie égoïste? Non pas. L'égoïste en effet est esclave de lui-même, de ses instincts, de ses passions, par lesquels il est encore par surcroît esclave des autres. Le caractère consiste à être, non pas seulement soi, mais maître de soi. « Etre soi » est une expression équivoque et peut vouloir dire accepter sa nature, ou plutôt la subir, suivre son caprice, se laisser enliser dans ses habitudes. Mais accepter d'être ce qu'on est naturellement ou ce qu'on est devenu, subir le joug de son tempérament ou de ses habitudes, c'est renoncer vraiment à être soi, c'est renoncer à se connaître, à se juger, à « se faire ». Certes la tentation est grande de s'en tenir à son être présent ou à son être passé, plus généralement de considérer son être comme désormais fixé, de regarder son caractère comme définitif, de ne plus remettre en question les principes de sa conduite, de considérer sa vie comme assise et d'en jouir comme d'une situation de tout repos. C'est ainsi qu'on se représente souvent en fait le caractère : son attribut essentiel serait l'immutabilité. Mais la vérité est que le caractère n'est pas un « état », mais un « progrès ». Il est un idéal qui grandit à mesure qu'il se réalise. Nul n'a le droit de dire : « mon caractère », si par là il entend : « le caractère que j'ai présentement et que je ne veux plus changer ». Notre caractère, c'est nous tout entier, avec nos aspirations et nos vœux, avec notre idéal, et non pas seulement notre être
empirique, nos passions et nos faiblesses. Notre caractère, c'est ce que nous avons à être et non pas seulement ce que nous sommes. Il suit de là que le caractère échappe à toute définition, étant la synthèse de ce que Prat appelle « le caractère empirique » et la « personne morale » ou plutôt la marche progressive de l'un vers l'autre. L'éthologie bien entendue confine à la morale. Il suit de là que le caractère vrai est de la nature du devoir : il ne se rencontre pas; nous ne nous réalisons jamais tout entiers; nous sommes tous des êtres incomplets, faute de savoir ce que nous pouvons et ce que devons être, et, le sachant, faute de bonne volonté et de courage pour nous rendre tels. Les théories de l'éducation du caractère ont presque toutes le défaut d'en réduire l'objet, de la mettre à trop bas prix; la vraie théorie du caractère ne serait autre que la morale, appropriée toutefois à la nature de chacun, individualisée. Cette théorie à son tour paraîtra peut-être décourageante, parce qu'elle place trop haut l'idéal à atteindre. Mais il faut remarquer d'autre part que nul n'existe ni peut être heureux qu'en soi ; ceux qui vivent autrement et cherchent le bonheur au dehors ne font que s'étourdir. Donnez-leur tous les biens qu'ils convoitent, l'orgueil de l'ambition satisfaite, les plaisirs du luxe et de la fortune; ils n'en sentiront pas moins le dégoût d'eux-mêmes et l'amertume d'une vie qui ne peut se déguiser sa vanité et son néant. Ainsi l'obligation de réaliser son caractère et de vivre sa vie (en donnant à ce mot son vrai sens) paraît être le fondement de la morale et sa première vérité. Elle ne se
déduit pas de la morale, elle est ce qui y conduit ou suffirait à y conduire au besoin.
Mais le devoir envers soi implique le devoir envers les autres. Le caractère de même implique une attitude prise ou à prendre par l'individu vis-à-vis de ses semblables et se définit par cette attitude. On ne saurait en effet se rendre absolument indépendant des autres hommes; il faut vivre au milieu d'eux, en accord et en paix avec eux. Il faut s'en défendre, il faut s'en faire respecter ou craindre. A ce point de vue on distinguera les caractères qui s'imposent et ceux qui se font agréer. Les premiers, qu'on pourrait appeler les caractères dominateurs, s'imposent ou par la force ou par l'autorité, elle-même usurpée ou réelle. Il n'est pas de caractère, si odieux qu'il soit, qui ne puisse s'imposer et d'autant plus aisément peut-être qu'il est plus odieux. Il suffit, si on peut dire, d'avoir le courage de ses défauts, de les étaler cyniquement, de se montrer toujours et obstinément tel qu'on est, pour se faire accepter comme un fléau ; on ne lutte pas contre les hommes ainsi faits, on se résigne à les subir. Leur sort toutefois est peu enviable; ils se savent haïssables et se sentent haïs. On en. dira autant des hommes qui se laissent dominer, qui n'ont pas le courage de leurs qualités, qui ne savent pas les défendre et se faire valoir; leur résignation, leur amour de la paix est une sorte de lâcheté ; ils ne peuvent être heureux parce qu'ils se méprisent ou qu'ils se sentent méprisés, même à tort. Laissons de côté les hommes qui n'existent pas par eux-mêmes, qui jouent un rôle de parade.
qui n'ont qu'une existence sociale, personnages que l'opinion fait et défait. Nous disions tout à l'heure : il suffit de se poser pour s'imposer; nous pourrions ajouter : il suffit d'en imposer pour s'imposer. Mais le caractère vrai, avons-nous dit, est le caractère qui ne relève que de lui-même et de sa conscience; dans ses relations avec les autres hommes, ce sera celui qui aura pour maxime : « Se faire valoir par des choses qui ne dépendent point des autres, mais de soi seul, ou renoncer à se faire valoir » (La Bruyère); ce sera celui qui, sans se dérober aux devoirs de la vie en commun, saura défendre ses droits, saura maintenir sa dignité, son indépendance, celui qui sera fier, sans être ombrageux, celui qui sera juste pour les autres, mais réclamera aussi la justice pour lui-môme, celui qui sera bienveillant et bon, mais sans complaisance ni faiblesse. L'épreuve du caractère est ainsi la conduite de l'individu en société. Renouvier a montré que toute la morale change de nature, par cela seul que nous vivons dans l'état de guerre; le caractère individuel, dirons-nous aussi, se déforme par cela seul qu'il s'imprègne des mœurs ambiantes et ne peut pas ne pas s'en imprégner, mais il suffit que cette déformation laisse subsister la pureté des traits individuels, compatible avec la corruption inévitable de toute société. L'éthologie nous conduit ainsi au seuil do la morale, non toutefois de la morale pure ou idéale, mais de la morale de l'état de guerre, tout empirique ou humaine.
Préface.