‹ L'éducation du caractèreChapitre 10 sur 38 · Helvétius · texte numérisé non relu

Helvétius

vertu, comme la philosophie ou les mathématiques, ne peut pas s'enseigner.

On serait tenté de croire que notre société moderne a fait bon marché de pareilles utopies ? Il n'en est rien ; c'est plutôt le contraire qui est vrai. On en est encore à professer aujourd'hui, dans la plupart des milieux universitaires, que l'éducation du caractère peut se faire avec des manuels et des préceptes appris par cœur. A peine commence-t-on à revenir d'une si évidente erreur, et à chercher les moyens de remplacer les manuels. En attendant, on se borne à proclamer très haut, à grand renfort d'éloquence, et dans un style plus ou moins châtié, les bienfaits inappréciables d'une bonne éducation.

L'expérience. — H serait grand temps qu'on mît ordre à un pareil état de choses et si, pour ma modeste part, je réussissais jamais à convaincre sur ce point en particulier quelques-uns de mes lecteurs, je m'estimerais heureux.

D'abord, comment prétendre qu'il suffise à un jeune homme de connaître le bien pour le pratiquer ?

Je n'ignore pas qu'on a longtemps prôné la théorie de Vidée-force^ et qu'on a essayé de démontrer, par des argumentations fort subtiles, que l'idée toute nue, à la condition seulement d'être une idée un peu élevée, ce que nous appelons un idéal, peut beaucoup, sinon tout, por elle-même^ pour l'éducation du caractère.

Rien de plus désastreux, au point de vue moral.

l'idéal et l'éducation du caractère 55

qu'une pareille théorie. Je vois bien que l'idée par elle-même est une lumière, mais je ne vois pas aussi bien comment, par elle-même, elle serait une force. L'idée, c'est le phare allumé sur la côte ; mais quand on est en pleine mer, ballotté par la tempête, croit-on qu'il suffise de regarder le phare pour pouvoir atterrir ?

Or, lorsqu'il s'agit de vivre moralement, chrétiennement surtout, nous sommes toujours à la merci d'une tempête. Il y a en chacun de nous des courants de passions qui menacent de nous entraîner à la dérive. Et alors, pour leur échapper, il suffira de nous rappeler l'idéal sublime auquel nous devons tendre ? Ah ! bien plutôt, la vue de cet idéal, si nous n'avons pas au fond de nous-mêmes de quoi réagir, de quoi lutter contre le soulèvement des flots, nous paralysera, et nous fera lâcher les rames de lassitude avant de nous en servir.

Pour que l'idée toute nue, même l'idée du bien, fût une idée-force, il faudrait que, par le seul ra5onnement de sa lumière, elle communiquât de l'énergie à notre volonté, et maîtrisât l'élan désordonné de nos passions. Or cela n'est pas. L'idée, sans doute, nous attire, nous fascine ; elle nous incline à vouloir, mais elle ne fait pas par elle-même que nous voulions. S'il en était autrement, comment expliquer que l'idéal chrétien ait eu ses martyrs à la fois et ses dilettantes; que les uns aient consenti à mourir pour

lui, alors que les autres, tout en l'admirant, tout en l'exaltant, se soient refusés à en vivre ?

Non seulement un idéal, aussi grand qu'on le suppose, ne peut rien par lui-même sur notre volonté, mais il est sans force sur la brutalité des penchants. « Que l'on compare, par exemple, la croyance « psittacique », purement intellectuelle, de la bourgeoisie des petites villes, avec la croyance sentie d'un chartreux. Parce qu'il sent la vérité religieuse, ce dernier peut lui faire le sacrifice absolu de soi, se priver de ce que tout le monde prise, accepter la pauvreté, les macérations, le régime de vie le plus dur. Le bourgeois, chez qui la cro3^ance est d'ordre intellectuel, va à la messe, mais n'a aucune répugnance pour l'égoïsme le plus laid. Il exploite sans pitié une pauvre domestique qu'il nourrit mal, tout en exigeant d'elle un travail exténuant^ ».

J'ai donc cru de mon devoir d'attirer l'attention des jeunes gens sur ce point. Il est nécessaire d'avoir un idéal : la question n'est pas là. Mais à quelle condition cet idéal aura-t-il une influence efficace sur l'éducation de notre caractère : voilà la vraie question. Or, — je le répète — un idéal ne peut rien par lui-même sur la conduite de notre vie, si nous nous contentons de le regarder.

C'est saint Paul, je crois, qui a prononcé cette parole terrible : « Si Dieu n'eût pas révélé sa Loi

Page 1