FoiiLLÉE. Le caractère et Vintelligence, p
N'avoue-t-il pas qu'il était porté à l'excès par les passions de l'amour, lui qui vécut chaste ? Ne reconnaissait-iil pas que le physionomiste Zopyre avait raison de lui attribuer bien des inclinations grossières, qu'il avait réprimées par sa volonté ? Et Kant n'a-t-il pas réalisé dans sa vie entière l'impératif catégorique ? « Je dormais, dit-il, et je rêvais que la vie esl: beauté ; je me réveillai et je vis qu'elle est devoir. » Comment s'est-il réveillé, sinon par l'action de l'idée ?... Un Augustin, entraîné, lui aussi, par son tempérament, vers tous les plaisirs, n'en devient pas moins, sous l'influence de l'idéal conçu et aimé, un des types de la sainteté. »
L'influence de l'idéal sur l'éducation du caractère est si grande qu'on peut soutenir, sans paradoxe, que, dans bien des cas, la qualité philosophique de tel ou tel idéal importe peu.
D'aucuns peuvent le traiter scientifiquement de vaine chimère ; le fait est cependant qu'à sa lumière, vraie ou fausse, certaines âmes se transforment.
Il en est de l'idéal, au point de vue de son influence morale, un peu comme de certaines hypothèses scientifiques. Ce n'est pas à leur valeur théorique qu'il faut d'abord les mesurer, mais à leur valeur pratique et utilitaire. Ceci soit dit en passant, pour répondre aux objections de prétendus savants qui ne daignent même pas prendre en considération l'idéal chrétien, sous prétexte qu'il échappe, en lui-même^ théoriquement, aux prises de la science, et ne rentre pas dans
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les cadres étroits de leurs conceptions a priori.
On pourrait d'abord leur prouver que c'est à cet idéal qu'est due cependant la transformation morale de la société humaine, à partir du jour où le Christ est venu le révéler au monde. Et devant ce fait, tout savants qu'ils sont, et précisément parce qu'ils le sont, ou croient l'être, ils devraient s'incliner. On s'incline toujours devant un fait.
De plus, il ne serait pas très difficile de leur démontrer, pourvu toutefois qu'ils n'y missent pas de mauvais vouloir, que la valeur pratique de l'idéal chrétien est elle-même en raison directe de sa valeur théorique ; que, scientifiquement parlant, son existence est hors de conteste, et qu'au surplus il est impossible d'expliquer son merveilleux ascendant sur les âmes, sans faire appel à son caractère surnaturel.
Mais à quoi bon nous lancer dans la polémique ? Je ne m'adresse pas ici à des savants, mais à des croyants. Il suffira donc que je leur rappelle brièvement en quoi consiste l'idéal chrétien, pour qu'aussitôt ils s'appliquent de toutes leurs forces à le réaliser en eux, à se l'assimiler, à en vivre.
L'idéal chrétien
D'abord, pour être chrétien, il faut être un honnête homme ; mais le meilleur moyen que nous ayons d'être
cet honnête homme, dans toute la force du terme, c'est encore de vivre en chrétien : l'idéal surnaturel tient tout entier dans ces deux propositions.
Pour être chrétien, il faut d'abord être un honnête homme. Qu'est-ce à dire un homme honnête ?
Le surhomme. — On a beaucoup parlé, dans ces dernières années, de la morale du surhomme. Le mot surtout a fait fortune. Mais sait-on bien au juste ce qu'il signifiait dans la pensée de Nietzsche qui l'a inventé ?
Le voici. L'un des caractères qui distinguent le plus profondément la morale du surhomme de la morale de l'homme, telle qu'elle a été admise en général jusqu'à ce jour, c'est que celle-ci s'adresse à tous les hommes sans distinction, tandis que l'autre doit, par son essence même, demeurer l'apanage de l'élite.
La morale naturelle — celle de l'homme — est résolument démocratique, en ce sens qu'elle impose le même idéal de vie morale à tous les hommes, jeunes ou vieux, riches ou pauvres, savants ou ignorants. La réalisation de cet idéal est sans doute susceptible de degrés, mais, dans ce qu^il a d'essentiel, cet idéal est le même pour tous.
Nietzsche, au contraire, croit à l'inégalité nécessaire des hommes, même, j'allais dire surtout, au point de vue moral. La morale du surhomme est essentiellement aristocratique. Dans la société divisée
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en castes bien définies, ayant chacune leurs privilèges, leurs droits, leurs devoirs, elle exclut la caste inférieure, celle des petites gens, des médiocres, de tous ceux qui ont pour vocation naturelle d'être un rouage de la grande machine sociale.
La morale du surhomme n'est pas la morale des petits, des esclaves, des exploités, de ceux qui entretiennent à leurs dépens la caste supérieure. Elle est la morale des maîtres, des « créateurs de valeurs », de ceux qui donnent l'impulsion à tout l'organisme social, et doivent jouer sur la terre, parmi les hommes, le rôle que tient Dieu dans l'univers, tel que nous, chrétiens ou philosophes, nous le concevons. C'est pour les maîtres, et pour eux seuls, qu'est faite la morale du surhonîme.
Non seulement cette morale est aristocratique, mais elle est anti-idéaliste, en ce sens que le surhomme n'accepte point, comme nous, d'idéal tout fait, pour y conformer sa vie, mais qu'il crée son idéal h lui, en toute liberté, en toute indépendance. Insoucieux du bien et du mal, de la vérité et de l'erreur, il crée sa morale ^.
J'ai déjà fait remarquer que la morale de l'homme, telle qu'on l'entend ordinairement, est aux antipodes de cette morale démocratique. En outre, elle est une morale idéaliste, c'est-à-dire qu'elle se règle d'après un idéal que nous n'avons pas créé, mais qui nous
1. LiCHTEXBERGER H. La Philosophie de Nietzsche. Paris, Alcan, 1905, p. 150-199.
L'Kduoatioii du Caractère 4
vient de la nature, et finalement de Dieu, par l'intermédiaire dei la nature.
L'honnête homme. — En quoi consiste cet idéal ? Il ne consiste pas à s'élever au-dessus des autres, en s'en servant orgueilleusement comme d'un piédestal, mais bien à s'élever au-dessus de soi-même. Chacun de nous porte au-dedans de soi son univers moral qui a ses lois propres, ses splendeurs et ses ombres, ses apaisements et ses orages, ses jours de soleil et ses jours de pluie. Cet univers n'est pas vide. La vérité y diffuse sa lumière, mais les passions aussi y grondent. Le nuage des passions va-t-il empêcher la vérité d'éclater, ou la vérité va-t-elle dissiper le nuage ?
L'idéal est d'établir dans notre monde moral la royauté de la vérité, de la raison, sur les agitations Cjui s'élèvent d'en bas. L'idéal est d'imprégner de lumière et de chaleur tous les coins et recoins où régnent les ténèbres et la froideur. L'idéal est de mettre ce monde dans un état d'équilibre stable, qui fera de nous des Maîtres, non pas les Maîtres des autres, de ceux qui vivent en dehors de nous, mais des maîtres de nous-mêmes, des hommes de caractère.
Le chrétien. Voilà l'idéal de Vhonnête homme. Mais, je l'ai déjà observé, le meilleur moyen que nous ayons de réaliser en nous l'honnête homme, le maître de soi, c'est encore de vivre en chrétien.
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Comment cela ? Parce que l'idéal chrétien, en se superposant en nous à l'idéal de l'homme, apporte avec lui les moyens de réaliser celui-ci dans sa plénitude \
Maintenant que nous sommes cen<^és nous connaître nous-mêmes et cjue nous savons à cjuel idéal merveilleux nous devons tendre, sommes-nous suffisamment armés pour devenir des chrétiens de caractère ? Ce serait une grave erreur de le croire.
Autre chose est d'être renseigné, à propos d'un voyage, sur le but à atteindre, et autre chose est d'atteindre ce but, surtout lorsque celui-ci présente des difficultés quasi insurmontables.
Les anciens philosophes soutenaient déjà que l'idéal de l'homme, du sage, en arrivant à la maîtrise de soi-même, en assurant la royauté de son intelliuence et des sentiments nobles, sur les poussées de la bête, consiste à ressembler à la divinité.
Dieu, en effet, est avant tout intelligence. Grâce à elle. Il est Maître de Lui comme de l'Univers. Mais cet idéal, ainsi présenté, paraît bien abstrait. Or nous avons besoin, pour agir, d'un idéal concret. La merveille du Christianisme est précisément de nous présenter cet idéal concret en chair et en os, dans la personne du Clirist, de l'Homme-Dieu. Dieu s'est
1. Cfr. La Virilité chrétienne. Lille, Desclée, 1909 (4« mille). Toute la première partie de rouvrajre est consacrée à préciser le contenu objectif de l'Idéal chrétien, dont nous n'indiquons ici que l'aspect humain, ou naturel.
ainsi fait homme pour permettre à l'homme de devenir comme Dieu.
La connaissance de l'Idéal et l'éducation du caractère
Je ne voudrais pas, après avoir exalté l'idéal chrétien, en médire maintenant. Cependant il faut bien reconnaître, étant donné la hauteur morale à laquelle il nous invite à monter, que, de prime abord, un pareil idéal est plutôt décourageant. Or, le tort de beaucoup d'éducateurs, à notre époque, est de croire qu'il suffit de faire miroiter devant les jeunes gens un idéal qui séduise leur esprit, pour assurer du même coup la réforme de leurs mœurs. Cette thèse est absolument fausse, en théorie et en pratique, et je vais à l'instant même le démontrer.
Education et Instruction. — Il y a longtemps que Socrate a soutenu pour la première fois devant les jeunes gens d'Athènes, avides d'entendre sa parole, que la pratique de la morale ne fait qu'un avec la science morale ; que le bien, dès qu'il est connu, s'impose à notre volonté ; que c'est assez de connaître ce qui nous convient le mieux, pour y tendre effectivement.
A en croire Socrate, et Platon, son disciple.
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« toute vertu est une science ^ » ; « le méchant ne fait pas vraiment ce qu'il veut, quoiqu'il fasse ce qui lui semble bon ^ » ; « la sagesse ne se sépare pas de la sage conduite ^ ».
Tous les deux soutiennent que la science véritable du bien en entraîne la pratique ; que « le meilleur » nous détermine nécessairement, et que la vertu se confond avec cette détermination nécessaire de notre volonté par « le meilleur » à réaliser. C'est aussi la pensée de Leibnitz, dont l'optimisme sur ce point est bien connu.
Au XVIIF siècle, les Philosophes de l'Encyclopédie ont repris, sous une forme moins métaphysique, ce brillant paradoxe doctrinal.
Idéologues comme il n'est pas permis de l'être, ils ont prétendu que c'est aux lois à réformer les mœurs, et non aux mœurs à réformer les lois ; qu'il suffit de retrancher d'un Code, ou de lui ajouter quelques lignes, pour changer du même coup la physionomie morale d'un peuple.
L'un d'entre eux* — mais le plus naïf, je dois le reconnaître — s'est même demandé si la différence entre les individus de la race humaine ne provient pas de la différence dans l'instruction reçue; si la
1. Aristote. Ethique à Nicomaqiie, Z, 13, 1144 b, 29 (Edition de Berlin).