Payot. L'Education de la volonté, p
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au monde, les hommes n'eussent pas péché! » La connaissance pure et simple de la Loi divine, bien loin de les faire vivre, les a donc tués.
Mais nous-mêmes, — j'en appelle ici à l'expérience quotidienne — faisons-nous toujours le bien que nous connaissons ? Tenons-nous toujours les résolutions que nous avons prises, uniquement parce que nous les avons prises ?
Qui donc, parmi nous, à l'heure même où sa raison et sa Foi, déployant toutes grandes leurs ailes, s'efforçaient de l'emporter vers les sommets, vers l'Idéal, ne s'est pas senti brusquement arrêté dans son sublime élan, et parfois peut-être entraîné dans l'abîme du mal, du péché, par le poids lourd de l'animalité ? Nous ne sommes pas que des intelligences ; nous sommes aussi pétris de matière. Et tant que la matière n'aura pas été domptée en nous par une lutte persévérante de tous les jours ; tant que nous ne serons pas parvenus, à force d'énergie, à l'imprégner de cet idéal que la Foi nous propose et nous impose ; à la plier à ses exigences, à l'y habituer, nous n'aurons rien fait, ou à peu près rien, pour l'éducation de notre caractère.
Dieu ne nous demande pas seulement de brûler de l'encens sur l'autel de l'Idéal. Ce qu'il nous demande, c'est de nous constituer ses victimes, en l'incarnant en nous, en nous l'assimilant, en lui sacrifiant de gaieté de cœur tout ce qui pourrait en ternir l'éclat. Mais pour cela, il ne suffît pas seulement de le con-
naître, il faut surtout l'aimer. L'amour de l'idéal, mais un amour vrai et efficace, pratique et non platonique, voilà dans l'ordre de l'action, le premier mot de l'éducation du caractère.
Idée-lumière et Idée-force
L'idéal le plus élevé, si nous nous contentons de le regarder, ne peut contribuer à la réforme de notre conduite, à l'éducation de notre caractère. Et cependant quiconque entreprend de mettre un peu d'ordre dans sa vie morale, de hiérarchiser ses passions et ses sentiments, d'assurer la domination de sa volonté sur ses sens, a besoin d'un idéal. L'expérience est là qui le prouve. Comment résoudre ce dilemne ? Théoriquement, la solution ne souffre pas de difficulté ; pratiquement, c'est autre chose, comme nous le constaterons dans la suite.
Pour le moment, je m'en tiendrai à la question théorique ; nous allons donc voir à quelle condition générale il est possible d'assurer la royauté de l'idéal dans l'éducation du caractère.
Idéalistes et matérialistes. En fait d'éducation, comme en fait d'instruction, dès qu'on parle de réformes, il existe toujours des gens tout prêts à se porter d'un extrême à l'autre. Sous prétexte, par
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exemple, qu'il ne suffit pas de concevoir un idéal pour en subir aussitôt l'influence directrice, beaucoup d'éducateurs ne veulent plus en entendre parler. Et voici à peu près leur raisonnement. Nous n'avons à notre disposition que deux moyens d'éducation morale : l'esprit, et le corps, les exercices intellectuels, et les exercices physiques. Etant donné l'inefficacité des premiers, nous devons nous rabattre sur les seconds. D'où l'importance de plus en plus grande accordée aux exercices physiques, aux sports de toutes sortes, dans les programmes universitaires.
Il y a du vrai dans ce raisonnement. J'estime pour mon compte que le corps doit avoir sa part, et une large part, dans la réforme des mœurs. Nous verrons plus tard à quel titre. Mais, en attendant, il est bien permis de remarquer que la gymnastique corporelle, si bien réglementée qu'on la suppose, ne saurait résoudre à elle seule le problème à coup sûr très complexe de l'éducation morale. « On peut faire » des hercules avec de bons exercices gymnastiques, » mais on ne voit pas très bien en quoi ces exercices » développent les qualités c^ue doit cultiver l'éduca- » tion : Initiative, persévérance, jugement, maîtrise » de soi-même, volonté, etc. ^ »
Entre les idcalistcs d'une part, et les matérialistes d'autre part, entre ceux qui tiennent malgré tout pour l'enseignement livresque de la morale, et ceux
1. Gustave Le Box. Pitychologie de VEducafiou, 1. II, ch. VI, p. 165.
qui mettent une confiance absolue dans les sports, n'y a-t-il donc pas place pour une solution moyenne? Je le crois, et voici comment je le prouve. Pour devenir un caractère, il faut être éclairé à la fois et fort, savoir d'avance où doivent converger toutes nos énergies, et pouvoir effectuer cette convergence. Que l'idéal par lui-même nous éclaire, cela est incontestable. Toute idée est une lumière. Mais n'est-il pas possible de transformer l'idée-lumière en idéeforce ^ ?
Idée-force. — Théoriquement, rien n'est plus facile; il suffit de la vouloir, autrement dit de l'aimer. Notre force à nous réside finalement dans notre volonté. Je suppose donc qu'une fois éclairés par l'idéal chrétien, nous ne nous contentions pas de le regarder, mais que nous nous portions vers lui de tout l'élan de notre volonté, au point de nous l'assimiler, d'en vivre, d'en imprégner tout notre organisme moral, croit-on qu'à ce moment-là cet idéal, sans cesser pour cela d'être une lumière, ne sera pas devenu du même coup une force ?...
L'idée-force n'est donc pas seulement l'idée uwe,
1. J'ai expliqué longuement ailleurs que toute idée et toute sensation inclinent à l'acte correspondant aussi longtemps qu'un obstacle n'intervient pas. Cela ne contredit pas ce qui est affirmé ici, mais le complète. Car si l'idée incline à l'acte, cela tient à l'appétit naturel (volontaire ou sensitif) qui se déclanche en face de toute représentation, et non à la représentation elle-même. (Cfr. Education de la conscience, S™» et 3™e partie.)
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comme certains psychologues le prétendent à tort, mais l'idée voulue. Ce sont les idées voulues, aimées, qui sont tout ensemble les inspiratrices et les soutiens de toute activité prolongée, dans une direction donnée.
Considérons le soleil. Il joue dans la nature à peu près le rôle qui revient à l'idée-force ainsi comprise dans l'éducation du caractère. Sa lumière l'éclairé toute, en même temps que sa chaleur la fait vivre. Sans la lumière du soleil, la nature demeurerait enveloppée de ténèbres, effroyablement triste.
Mais supposons qu'illuminée par lui, drapée en quelque sorte dans son rayonnement, la nature n'en reçoive pas de chaleur. Alors c'est la mort à bref délai : c'est l'hiver perpétuel. Toutes les énergies qui sont enfouies dans son sein, et ne demandent qu'à éclater, s'y épuiseront vite, et finiront par s'éteindre.
On peut dire la même chose, toute proportion gardée, de l'idéal chrétien par rapport à notre nature morale.
S'il se contente d'y projeter, jusque dans ses derniers recoins, l'éclat de sa froide lumière, sans l'imprégner de sa chaleur, nous serons sans doute renseignés sur notre état d'âme, mais nous demeurerons impuissants à y remédier. Or, nous ne sommes pas au monde uniquement pour nous connaître à la lumière de l'idéal chrétien, mais pour vivre de cet idéal, et le faire passer tout brillant dans chacun de nos actes. Et puisque le seul moyen de changer sa
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lumière en chaleur, c'est de le vouloir, de l'aimer, voulons-le donc, aimons-le, étreignons-le de toute la force de nos sentiments, afin qu'il ne nous échappe pas.
L'expérience chrétienne. — Tout cela, je l'avoue, est très clair en théorie. Mais en pratique, comment s'y prendre pour faire descendre l'idéal chrétien des hauteurs sereines de l'intelligence dans la région chaude du cœur ? C'est moins clair.
Il ne s'agit pas ici de nous illusionner, et de croire que l'entreprise soit des plus faciles. Elle ne l'est pas du tout.
Rappelons-nous plutôt ce qui s'est passé au lendemain de la création. La chute de nos premiers parents est un fait qui domine toute l'histoire de l'humanité, et dont le retentissement dans chacune de nos consciences est trop douloureux pour que nous nous dispensions de l'analyser et d'y chercher un enseignement pratique ^ .
La foi nous apprend qu'Adam et Eve furent créés dans un tel état d'équilibre moral, que leur volonté, sous les irradiations qui lui venaient de l'intelligence,
1. L'expérience chrétienne, basée sur le fait de la chvtc, ne fait qu'accentuer l'expérience naturelle. C'est pourquoi j'y insiste ici. Natnrellcinent, un oro-anisme moral où l'esprit doit maîtriser la chair exige une intervention continuelle de la volonté dans le domaine de la sensibilité. Celle-ci ne saurait se spiritualiser rrelJo-mcme, à la seule lumière de l'idéal; d'oii la nécessité de l'intervention volontaire, aussi bien chez l'homme que chez le chrétien.
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n'éprouvait pas de peine à maîtriser la chair.
Alors la loi de l'hérédité ne pesait pas sur eux; sortis purs des mains de Dieu, ils étaient à l'abri de ces excitations malsaines qui nous assaillent de toutes parts. Le regard fixé sur l'idéal divin, et l'âme encore toute oonflée du souffle créateur, il semble qu'ils n'avaient qu'à déployer leurs ailes pour planer au-dessus des misères où nous nous débattons aujourd'hui, et respirer un air vivifiant dans l'atmosphère divine. Du moins il nous semble à nous, qu'à leur place, c'est cela que nous eussions fait!
Ah ! que nous connaissons mal la complexité de notre nature. L'histoire de la chute originelle est là désormais qui prouve à l'évidence que les hommes les plus attachés à leur idéal, ceux qui en ont le plus vécu, ne sont pas eux-mêmes définitivement assurés contre les défaillances... Et que dire alors des autres, des faibles, des pusillanimes, des lâches ?
Souvenons-nous toujours qu'à côté de la science du bien, il y a la science du mal ; qu'à côté du ciel, il y a la terre. Si, par notre âme, nous aspirons à vivre sur les hauteurs, par la lourdeur de notre corps, nous sommes entraînés vers les bas-fonds. Vue de trop loin, la terre cache à nos yeux ses aspérités ; elle nous envoie encore le parfum subtil de ses fleurs, mais déjà elle nous cache ses épines. Nos sens s'enivrent ; leur enivrement nous trouble ; nous oscillons quelque temps, et finalement nous perdons l'équilibre. Alors, repliant nos ailes, nous fendons les airs.
et allons nous abattre dans quelque coin obscur d'où sont montées, irrésistibles, les fausses séductions. Telle est en raccourci l'histoire de la chute originelle.
Souvenons-nous également que nous avons tous hérité des conséquences néfastes de cette chute. A ce titre, notre volonté, qui est la pièce de résistance dans notre organisme spirituel, n'a plus la même vigueur naturelle. Le ressort n'en est pas brisé, mais il est détendu. Or, le travail qui consiste à resserrer ce ressort, à lui rendre sa dureté primitive — une dureté d'acier — de manière à rétablir en nous l'équilibre rompu, à assurer la domination de l'idéal sur nos mauvais instincts, ce travail, dis-je, est un travail de géant.
Il y a bien la grâce, c'est vrai. Mais la grâce ne saurait se passer de notre concours. Il nous faut agir, sous son influence, comme si elle ne nous était pas donnée. C'est encore, à mon avis, le meilleur mo3'en que nous ayons d'en tirer profit.
Et comment agir ? A lui tout seul, je le répète, l'idéal ne peut rien. Notre volonté reçoit bien de lui sa lumière, mais elle n'en reçoit pas de chaleur. C'est à elle au contraire de lui communiquer la sienne, en s'y attachant, en s'y cramponnant de toutes ses forces. Or, notre volonté, d'une part, est affaiblie, anémiée ; d'autre part, nos puissances sensibles, profitant de cette anémie et de cette faiblesse, ont une tendance à se porter par bonds désordonnés vers le dehors, chacune de son côté, au préjudice par con-
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séquent de l'idéal total qui s'impose à notre activité surnaturelle.
Qui remédiera à cette anarchie intérieure ? Qui rétablira l'équilibre ? Nous voici arrivés au point le plus délicat de notre analyse. Sans vouloir dès maintenant donner une solution définitive, qu'on me permette cependant de la faire entrevoir.
Le remède est plus près de nous que nous ne le pensons. Je le trouve au sein même du mal.
Remarquons en effet que notre volonté est une puissance sentimentale. Elle ne demande qu'à obéir, mais elle n'aime pas qu'on lui commande froidement, sèchement. Au contraire, elle a besoin d'ordres émus, colorés de passion. Où ira-t-elle chercher ces ordres ? Mais dans nos passions elles-mêmes. Placée entre l'idéal qui la bait>ne de sa lumière, et les passions oij elle ira puiser une partie de ees élans, toute sa tactique consistera à fondre ensemble des éléments aussi disparates, à les souder les uns aux autres, à transformer l'idée-lumière en idée-force, en ordre ému, sentimental, passionné.
« Une sensibilité intense, a écrit Stuart-Mill, est )) l'instrument et la condition qui permet d'exercer » sur soi-même un puissant empire ;' mais pour cela, » elle a besoin d'être cultivée. Quand elle a reçu » cette préparation, elle ne forme pas seulement les » héros du premier mouvement, mais les héros de la » volonté qui se possède. L'histoire et l'expérience » prouvent que les caractères les plus passionnés
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» montrent le plus de constance et de rigidité dans » leurs sentiments du devoir, quand leur passion a » été dirigée dans ce sens ^ ».
1. Stuart-Mill. Assujettissement des femmes, p. 150, sqq. RiBOT. Maladies de la volonté. Paris, Alcan, 1897, p. 117, sqq.