CHAPITRE I LES PASSIONS ET L'IDÉAL CHRÉTIEN
Peut-être ne sera-t-il pas inutile en abordant la seconde partie de ce travail, qui est à coup sûr la plus importante, de nous rappeler dans quels termes précis se pose désormais le difficile problème de l'éducation du caractère.
D'un côté, nous sommes en possession de l'idéal auquel nous devons tendre. Mais cet idéal, à la manière d'un puissant réflecteur, se borne à projeter sur nous sa nappe de lumière, et à nous indiquer le chemin. A l'extrême opposé, dans la région ténébreuse et agitée de la sensibilité, nous nous heurtons à des forces violentes et aveugles qui, abandonnées à elles-mêmes, nous lanceraient dans toutes les directions à la fois.
Si l'idéal par lui-même était de taille à dominer ces forces, à les soumettre à son influence directrice, le problème de l'éducation du caractère serait vite résolu. Malheureusement l'expérience nous montre que, par elle-même, une idée, fût-ce l'idée chrétienne,
est sans efficacité sur la brutalité de nos penchants.
C'est alors qu'intervient la volonté. Il n'y a pas de doute que la volonté soit destinée à nous faire réaliser l'idée chrétienne.
Mais comment s'y prendi-a-t-elle ? Détachée en effet de cet idéal, en naissant, de par les conséquences du péché originel dont nous héritons tous, elle n'éprouve plus pour lui le même attrait, les mêmes sentiments d'amour. Pour s'attacher à lui, pour l'aimer, pour le vouloir enfin, elle a besoin du secours divin de la grâce. Mais encore la grâce ne nous dispense-t-elle pas de l'effort personnel.
Guéris par le Baptême, nous n'en restons pas moins des convalescents, qui ne peuvent recouvrer toute leur énergie qu'au grand air de l'action. Or, quelle action est de nature à secouer la volonté de sa torpeur, à rendre plus de vigueur à ses sentiments, plus d'intensité à son amour de l'idéal divin qui la sollicite ?
L'action de cet idéal, peut-être ? Mais nous avons vu qu'il n'a pas plus de force sur la volonté, pour la faire vouloir, qu'il n'en a sur les poussées passionnelles, pour les modérer.
Alors nous voilà au rouet, et l'éducation du caractère est un leurre ? Non, ce n'est pas un leurre, car le remède est au sein même du mal.^
Notre volonté, j'y insiste, est une puissance sentimentale. L'amour en fait le fond. Or, l'amour appelle l'amour. Au lieu d'ordres lumineux, mais froids.
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qu'on lui présente des ordres chauds, émus, colorés de passion, et on la verra de suite obéir, et mettre tout son « cœur » à les exécuter, à en imprégner tous nos actes.
N'y a-t-il pas moyen de souder à l'idéal chrétien des passions fortes, des élans chevaleresques, capables d'exciter ainsi la volonté, et de la faire vouloir efficacement ? Ce moyen existe, et la volonté ellemême a le pouvoir de le réaliser. Ce n'est au fond qu'une question de tactique, ce qu'Aristote appelait déjà l'art de philosopher avec les passions.
Mais avant d'indiquer dans le détail en quoi précisément consiste cet art, je suis bien obligé de dire un mot de la nature des passions.
Les Passions
Pratiquement, les passions désignent les émotions agréables ou désagréables c^ue nous subissons constamment dans la région sensible de l'âme. Quand on parle du feu des passions, c'est au caractère spontané, violent, de ces émotions que l'on fait allusion. Il suffit parfois de peu de chose pour allumer ce feu : une rencontre, un souvenir, une image, comme il suffit d'une étincelle pour faire sauter une poudrière.
Les moralistes attachent le plus souvent une signification défavorable à ce mot de passion, celle d'un
dérèglement, d'un excès. li y a, en effet, des passions qui peuvent devenir déréglées et excessives, lorsqu'on en abuse. Mais ce n'est pas une raison pour jeter l'anathème aux passions quelles qu'elles soient. Comme on peut abuser des meilleures choses, il n'y aurait, de ce chef, plus rien de bon au monde.
Les passions sont donc des émotions agréables ou désagréables de la sensibilité. Voici sous quelles formes générales ces émotions se traduisent; je n'y insiste que pour mémoire.
L.'amour de soi est à l'origine de toutes les passions. Comme c'est là une source qui coule à jets continus, il n'y a pas une seule passion qui ne vienne s'y alimenter.
« La haine qu'on a pour quelque objet, remarque » Bossuet, ne vient que de l'amour qu'on a pour » un autre qui lui est contraire. Je n'ai d'aversion » pour cjuelqu'un que parce qu'il m'est un obstacle » à posséder ce que j'aime.
» Le désir n'est qu'un amour qui s'étend au bien » qu'il n'a pas. La joie n'est qu'un amour qui s'at- » tache au bien qu'il a.
» Li^aversion et la tristesse sont un amour qui » s'éloigne du mal par lequel il est privé de son bien, » et qui s'en afflige.
» L,^ audace est un amour qui entreprend, pour » conjurer la perte de l'objet aimé, ce qu'il y a de » plus difficile ; et la crainte est un amour désolé » de ce qu'il s'en voit privé à jamais, ce qui cause
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» un abattement dont on ne peut se relever.
» La colère est un amour irrité de ce qu'on veut » lui ôter son bien, et se venge sur le coupable. » Eniîn, ôtez l'amour, il n'y a plus de passions; et » posez l'amour, vous les faites naître toutes^. »
Amour, désir, joie, haine, aversion, tristesse, audace et crainte, espoir, désespoir, colère, voilà ce qu'on peut appeler la gamme des passions. Mais de même qu'avec toutes les notes de la gamme musicale, on peut faire de la bonne ou de la mauvaise musique, de même avec les notes passionnelles, on peut faire, au point de vue moral, de la bonne ou de la mauvaise besogne.
Tout dépendra de la moralité de l'objet vers lequel elles nous entraîneront. Par elles-mêmes, en effet, les passions ne sont ni bonnes, ni mauvaises, puisque la bonté ou la malice morale ne commencent qu'avec l'intervention de la volonté intelligente.
De même encore, dit saint Grégoire, que le fer mis au feu prend la forme que le forgeron lui donne, et, se pliant à l'usage qu'il lui destine, devient une noble épée ou un outil vulgaire, ainsi les passions. Soumises à la volonté de l'homme, elles deviennent à son gré des instruments de vertu ou de vice, selon qu'il les soumet à la raison ou subit leur empire, en dehors de la raison.
Si c'est un avantage d'avoir une excellente santé,
1. BossCET. Connaissance de Dieu et de soi-même, ch. I, n» 6.
de bons yeux, des muscles solides et un cerveau bien équilibré, ce n'en est pas un moindre d'avoir un cœur chaud, une nature ardente, une âme passionnée enfin, à condition, bien entendu, que les passions, si fortes soient-elles, se bornent à servir et ne prétendent pas commander.
Les jeunes gens surtout les sentent bouillonner en eux, ces passions. Tant mieux, s'ils sont disposés à s'en servir comme il faut. Car ces émotions sensibles, qui sont particulièrement l'apanage de la jeunesse virile, peuvent devenir les ressorts vivants de notre conduite. Habilement dirigées et entretenues, elles fournissent à l'homme de caractère une sorte d'entraînement que les obstacles n'arrêtent pas. Cette touche sensible, cette effervescence que la passion met dans l'amour, est un puissant mobile de la volonté, et un précieux auxiliaire de la vertu.
Sentiments et Passions
Mais il y a à cela une condition qui domine toute la question de l'éducation du caractère, c'est à savoir l'accord possible des passions avec les sentiments propres à la volonté.
Nous trouvons en effet dans la volonté une gamme de sentiments correspondant à la gamme des passions. La volonté aime, désire, jouit ; elle hait, elle
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se détourne, elle souffre ; elle espère et elle désespère ; elle est craintive ou elle est audacieuse ; elle est calme, ou elle se fâche.
Mais tandis que les passions, pour chanter ou pour se plaindre, pour rire ou pour pleurer, vont aveuglément mendier leurs inspirations dans les biens de toutes sortes que les sens et l'imagination leur présentent sous les couleurs les plus vives, les sentiments ou émotions de la volonté ne se jettent au contraire sur leur proie qu'à la lumière de l'intelligence.
Sans doute, en se détournant de l'idéal chrétien qui s'impose à son activité, la volonté peut aussi se repaître de biens sensibles, ou plus exactement, nous pouvons, par son intermédiaire, saturer notre corps de jouissances, aux dépens de l'âme, mais ce sera toujours en connaissance de cause, Uhrement^ sinon raisonnablement . Il s'en suit qu'adoptées par notre volonté, pour ou contre l'idéal chrétien, nos passions reçoivent d'elle leur empreinte morale ; elles deviennent bonnes ou mauvaises au contact de ses vouloirs, et, par un choc en retour très compréhensible, communiquent à ses sentiments, sous une forme plus intense, la bonté ou la malice qu'elles en ont reçues.
Toute la question est donc de savoir dans quelle mesure des sentiments chrétiens anémiés, dégonflés d'amour, comme ceux de notre volonté déchue, peuvent aller puiser dans des passions fortes, mais aveugles, un peu du souffle vital qui leur manque, et qui permettra ensuite à la volonté régénérée, attachée
solidement à l'idéal chrétien, de régner en maîtresse sur toutes nos énergies.
Notre âme est comme un orgue à deux claviers, celui des passions sensibles, et celui des sentiments volontaires. Pouvons-nous, pour me servir d'un terme technique, accoupler ces deux claviers, de telle sorte qu'une note émotionnelle de la sensibilité entraîne la note correspondante de la volonté ou réciproquement ? Si oui, l'éducation du caractère est possible. Car le caractère, ai-je remarqué plus haut, est une harmonie de l'âme ; or, l'accord de la volonté et de la sensibilité est justement ce en quoi doit consister cette harmonie.
Quand donc à force d'habileté et de persévérance nous serons arrivés à connaître à fond notre instrument, à accorder beaucoup de passions fortes avec nos sentiments chrétiens, à assurer, au moyen de solides habitudes, leur déclanchement presque automatique, alors nous n'aurons plus à craindre les difficultés. Nos doigts courront comme d'eux-mêmes sur le double clavier avec une agilité surprenante ; les accords toujours plus riches et plus sonores se multiplieront ; notre vie tout entière ne sera plus qu'une longue succession d'actes harmonieux, s'enchaînant les uns aux autres, ineffablement, et formant, par leur continuité même, le grand poème du caractère.
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Les Passions et l'Idéal chrétien
Les passions sont donc des mouvements, des soubresauts de la sensibilité qui, sous forme d'amour ou de haine, de désir ou d'aversion, de crainte ou d'audace, de joie ou de tristesse, nous portent spontanément vers des biens sensibles, ou nous en éloignent.
Avant de voir si notre volonté est en état de souder pratiquement ces émotions passionnelles à rifléal chrétien, pour aviver, fortifier en elle l'amour lui-même de cet idéal, et fonder sa royauté absolue, nous devons résoudre une question préalable. Est-ce que l'idéal chrétien, bien loin de pouvoir s'accommoder des passions, n'a pas au contraire pour fonction propre de les supprimer, et d'établir son empire sur leurs ruines ?
Car enfin, l'idéal chrétien consiste à vivre d'une vie divine, d'une vie surnaturelle par essence, et donc de plus en plus dégagée de la matière. Or, l'objet des passions est tout matériel : il s'adresse uniquement à nos sens ; il les met en émoi, et plus rémotion sensible qu'il éveille en nous est spontanée, violente, plus nous nous éloignons, semble-t-il, de ces hauteurs divines où resplendit l'idéal chrétien.
Des réponses fort différentes ont été données, dans le cours des siècles, à cette question que je soulève
en ce moment. Qu'on me permette de rappeler ici d'un mot les principales, afin de mettre mieux en lumière celle que je crois la plus conforme à la doctrine catholique.
L'idéal stoïque. — Les Stoïciens, dans l'antiquité, pour des raisons que je n'ai pas à discuter en ce moment, ont soutenu que les passions sont radicalement mauvaises, et qu'en efïet l'idéal de l'homme, — a fortiori l'idéal du chrétien ! — est de les sécher, si je puis dire, dans leur source.
D'après Zenon de Citium et ses disciples, le sage devait sans doute aboutir à la domination de soi. Cependant i\ devait y aboutir, non pas à la manière d'un roi pacifique qui réforme des sujets indisciplinés, et s'assure par là leur somnission, mais à la façon d'un tyran qui les réduit à l'impuissance, et les fauche sans pitié.
Le vrai stoïcien se soustrait aux émotions sensibles, à leurs délices comme à leurs meurtrissures ; il se raidit contre leurs influences ; il ne les réforme pas, il les supprime ; et son rêve est d'arriver à l'impassibilité.
« Devant la légèreté de son peuple, la débauche et la trahison de ses capitaines, la désertion de ses soldats, le crime de sa femme, la mort de ses enfants, les scélératesses de son fils Commode, l'avilissement des caractères, la prostitution du mariage, l'insoumission des puissances, la disparition du courage,
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l'insouciance du bien public, le règne de la superstition, en un mot, devant l'effondrement et la honte de son armée, de sa famille, de son empire, Marc Aurèle se défend de toute indignation, de toute colère, de tout chagrin ; il se flatte, pareil au promontoire inébranlable que les tempêtes viennent en vain heurter, « de vivre exempt de douleur, insensible au coup qui le frappe aujourd'hui, inaccessible à la crainte de celui qui le frappera demain ^ ».
Cette solution radicale et inhumaine du problème des passions devait en amener une autre, non moins radicale, bien que diamétralement opposée. Je ne m'attarderai pas à en faire l'historiciue, elle se trouve exposée dans tous les manuels de morale.
L'idéal épicurien. — On lui donne Epicure pour père, et Rousseau pour parrain. Voici à quoi elle se ramène. Notre nature est excellente dans son fonds. Toutes les tendances qui s'y abreuvent, comme à une source d'eau pure, participent donc de cette excellence. Ce qui est mauvais et contre nature c'est bien de vouloir imposer des limites quelconques à leur expansion.
Qu'une doctrine aussi flatteuse pour nos appétits de toutes sortes ait rencontré dans la masse un accueil enthousiaste, c'était à prévoir.
« Des passions, les païens firent des dieux qui
1. Janvier. Les Passions,. 3° Conf., p. 3. Paris, Lethielleux,
eurent leurs temples, leurs fêtes, et dont le rôle fut, non seulement de donner à la terre le spectacle et le scandale de leurs désordres, mais de promouvoir parmi nous les excès personnifiés en eux. Comme si la nature pervertie n'avait pas été capable d'aller assez loin, les saturnales, les bacchanales, les fêtes de la grande déesse venaient ouvrir aux âmes les horizons d'une débauche infinie; les immortels descendaient du ciel pour aiguillonner les consciences écœurées, obliger, pour les honorer, à des orgies dont ils se proclamaient les véritables auteurs ^ ».
Que l'on substitue au mot dieu celui de science, et l'on n'aura pas beaucoup de peine à reconnaître, dans cet exposé, une certaine doctrine contemporaine de la glorification des passions. Ce que les païens ont préconisé au nom de leurs idoles, de faux docteurs le préconisent aujourd'hui au nom de la science.
En présence de ces deux thèses contradictoires, dont l'une exalte les passions sans mesure, et dont l'autre les condamne outre mesure, quelle est l'attitude qui convient à un catholique ?
L'idéal chrétien. Ne nous faisons pas illusion, Zenon et P^picure surtout ont eu parmi nous, sages et chrétiens, des disciples souvent inconscients.
Que de fois n'avons-nous pas entendu émettre
1. Janvier. Les Passions, 3« Conf., p. 5, Paris, Lethielleux,
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autour de nous, dans des milieux qui pourtant se réclament de la doctrine catholique, de ces sophismes déconcertants, dont on abuse pour couvrir les plus déplorables écarts de passion : « Il faut que jeunesse se passe ? w Et qu'est-ce que cela sinon du plus pur épicuréisme ?
« Il faut que jeunesse se passe ! » Pratiquement, cela signijfie qu'un jeune homme, uniquement parce qu'il est jeune, et non parce qu'il est homme, doit s'abandonner au courant de ses passions, sans essayer de le remonter, ou de l'orienter dans le sens d'un idéal supérieur.
Que les passions éclatent avec impétuosité, surtout à l'époque de la jeunesse, la question n'est pas là; mais il s'agit de savoir si le seul fait d'être jeune permet qu'on se livre à elles sans contrainte, de propos délibéré. Or, rien n'est plus contraire aux enseignements de la raison et de la Foi.
Avec quoi ferons-nous un jour des hommes, sinon avec des jeunes gens ? Et quand l'idéal de l'homme consiste à maîtriser ses passions, on comprendrait que du jour au lendemain, dès qu'il aura décrété que le temps de sa jeunesse est pa^é, un jeune homme puisse, par un simple fiât de sa volonté désemparée, opposer une digue irrésistible aux flots tumultueux qu'il a volontairement déchaînés ?
Les voilà bien les résultats néfastes d'une morale toute livresque qui sacrifie de gaîté de cœur la réalité à des abstractions! Non, cent fois non, il ne faut
pas que jeunesse se passe dans le sens où le monde l'entend. Encore un coup, l'éducation du caractère n'est pas l'œuvre d'un jour. Esclave de nos passions pendant vingt ans et plus, il ne dépendra pas de nous de nous affranchir subitement de leur joug, d'en devenir les maîtres.
Est-ce à dire qu'au nom de l'idéal chrétien, nous devions viser à une impassibilité chimérique, étouffer nos passions dans leur germe, pour s'assurer la maîtrise de nous-même ?
Cette attitude stoïque, pas plus que la précédente, n'a rien d'humain ; elle est contre nature. « Qui veut faire l'ange fait la bête, » a dit Pascal, et l'expérience le prouve assez. Or, toute la force et l'attrait de l'idéal chrétien lui vient de ce qu'il est un idéal humain par excellence. La grâce ne nous est donnée que pour perfectionner notre nature. Tout ce qui est contre nature est du même coup anti-chrétien.
Je n'en veux d'autre preuve que l'exemple de Jésus-Christ, notre modèle à tous. Il suffit en effet d'ouvrir l'évangile, pour constater que le Fils de l'homme n'a pas été exempt de passions. Les vendeurs du temple, les Pharisiens, les exploiteurs du peuple ont excité sa colère ; il a pleuré sur Jérusalem infidèle ; il a pleuré sur le tombeau de son ami Lazare ; il a été secoué pendant son agonie des terribles frissons de la crainte ; il a eu, dans la dernière Cène, pour ses disciples, des notes d'une tendresse passionnée ; il a désiré d'un grand désir manger la
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Pâque avec eux ; il a aimé la souffrance ; il a eu enfin la folie de la croix.
Tout cela ne prouve-t-il pas à l'évidence que toute pat^sion n'est pas répréhensible, que l'idéal humain incarné dans le Christ ne s'adresse pas seulement à la volonté intellectuelle, mais au cerveau, aux nerfs, aux muscles, au cœur, à toutes les forces qui nous ont été prodiguées, à la chair et au sang ?
Ce n'est pas à dire non plus que toutes les passions soient bonnes, quelque direction qu'elles prennent, dans quelques excès qu'elles tombent. Sont bonnes toutes les passions qui peuvent nous aider à remporter d'assaut l'idéal que la Foi propose à notre activité ; sont mauvaises, toutes celles qui nous en détournent et paralysent notre volonté.
Voilà la doctrine catholique sur les passions. Elle n'est ni trop étroite, ni trop large ; elle est à la mesure de la vérité. Or, la vérité est que des passions fortes comme celles de la jeunesse, bien orientées, bien soudées par la volonté à l'idéal chrétien, facilitent notre ascension vers lui, et mettent dans le regard je ne sais quelle flamme, au front quelle auréole qui séduisent les hommes, et redonneraient de la vigueur aux plus lâches, et aux plus insensibles d'entre eux.
N'ayons donc pas peur des passions. Elles doivent nous servir de tremplin pour nous lancer à la conquête du caractère. Il y a sans doute à cela des conditions que nous aurons à examiner ; il y aura
toute une tactique à observer. Mais, pour se livrer à cette tactique, c'est déjà beaucoup de savoir que la vie chrétienne ne se développe pas dans un cadavre humain, et qu'il n'est pas nécessaire, — bien au contraire, — d'avoir tué l'homme en nous, pour avoir le droit de nous dire chrétiens.