CHAPITRE II
TACTIQUE DE LA VOLONTÉ A L'ÉGARD DES PASSIONS DANS L'ÉDUCATION DU CARACTÈRE.
L'idéal du chrétien n'est pas d'éteindre en son âme le feu des passions, mais de savoir s'en servir. Tous les psycholoiïues s'accordent à reconnaître que le propre d'une passion bien dirigée est d'aiguiser l'intelligence et de décupler l'élan volontaire. «Rien de grand ne se fait sans la passion », a dit Pascal. Elle est la source des nobles actions, des belles découvertes, des dévouements héroïques.
Au contraire une passion mal dirigée aveugle l'intelligence. En exaltant l'imagination au détriment du jugement, elle paralyse la réflexion, ou fausse notre appréciation. En outre, elle finit par dominer la volonté qui, de force dirigeante qu'elle doit être, devient force assei~vie. Enfin, ai-je besoin d'ajouter que le contre-coup d'une passion dominante, dans le système nerveux qu'elle surexcite, dans l'organisme, qu'elle ébranle, peut souvent être fatal, nous mener à la folie ou. à la mort ?
Nous avons déjà noté que la qualité morale des passions est toute entière subordonnée à l'orientation qu'on leur donne. Dans une âme chrétienne, par exemple, il y a place pour des amours chastes et des
haines légitimes ; pour des désirs violents et de saintes colères ; pour des joies et des tristesses permises ; pour de sublimes audaces et des craintes salutaires.
Mais il s'agit de savoir dans quelle mesure exactement nous sommes en état d'associer à l'idéal chrétien ces différentes passions, de manière à renforcer les sentiments de la volonté qui nous porteront à sa conquête.
Je ne nie pas qu'une idée, comme l'idée chrétienne, lorsqu'elle tombe dans une âme ardente à l'accueillir, attire à elle, par un double et mystérieux phénomène d'endosmose que nous étudierons, les passions propres à la féconder. C'est un fait d'expérience. Elle s'en nourrit en quelque sorte, s'en fortifie, et d'autre part la netteté de l'idée passe dans les passions, leur donne, non la vigueur, mais Vorientation.
Cependant nous avons remarqué que ce pouvoir d'attraction n'appartient pas à l'idée pure, mais à l'idée voulue. Les passions ne vont pas non plus d'elles-mêmes se souder à cette idée ; car leur objet premier est tout autre ; il est d'ordre sensible.
Finalement, c'est donc à la volonté qu'incombe la tâche d'opérer cette soudure. En vertu de son amour initial du bien divin, et dans le but d'augmenter cet amour, elle ira s'abreuver à la source vive des passions. Il y a là une réserve d'énergie qui ne demande qu'à être utilisée. Insensible aux ordres froids, décolorés de l'idéal, la volonté travaillera à faire passer
en lui l'étincelle des passions qui allumera ses propres sentiments à son égard. Ou mieux encore, pour reprendre ma comparaison de tout à l'heure, la volonté s'ingéniera à accoupler le clavier des passions à celui des sentiments personnels, de façon à ce que le chant spontané et vibrant des émotions sensibles en l'honneur de l'idéal chrétien, éveille en elle le besoin de se mettre à l'unisson et de faire de tous ses actes comme autant d'accords harmonieux, dont l'enchaînement ininterrompu aboutira à la composition du caractère.
La volonté et les effets physiologiques de la passion
Mais la volonté a-t-elle sur les passions ce pouvoir d'orientation que nous venons d'indiquer ? Toute la question est là, et nous devons, dès maintenant, y répondre.
Au premier abord, avouons-le, la spontanéité, la brusquerie des mouvements passionnels semblerait indiquer que notre volonté n'a aucune prise sur eux. Il paraît, en effet, bien difficile à un homme en colère de se maîtriser sur-le-champ. Pareillement, lorsque la sensualité éclate comme un coup de foudre, rien ne serait plus téméraire parfois que de vouloir l'attaquer de front. L'histoire ne nous dit pas que nos ancêtres, en tirant naïvement des flèches contre
l'orage, comme pour s'en moquer, l'aient empêché d'éclater sur leurs têtes, et de les foudroyer.
Il en est de la passion, surtout en cas de crise violente, comme d'une rivière « c^u'on peut plus aisément détourner C[ue l'arrêter de droit fil ^ ».
C'est dire que le pouvoir direct de notre volonté sur les émotions de la sensibilité est faible, si même il est appréciable. Mais n'avons-nous pas en revanche un pouvoir un peu moins indirect ?
Pour le comprendre, il faut distinguer dans la passion entre les effets physiologiques par lesquels elle s'exprime habituellement, et les causes de toutes sortes dont elle dépend.
Physiologiquement parlant, la passion est une « commotion organique », un trouble dans la circulation du sang, dans les mouvements respiratoires, dans les battements du cœur. Ce trouble se traduit par des gestes, par des cris, par- des mouvements de tout genre.
Sur le matériel physiologique essentiel de la passion qui comprend la plupart des organes non soumis à la volonté, le cœur principalement, nous n'avons aucune maîtrise directe par les moyens psychologi- C[ues. Nos seuls moyens d'action sont extérieurs, et relèvent de la thérapeutique. Il ne m'appartient pas de les indiquer ici.
1. Bosst'ET. De la cu-nnaissance de Dieu et de soi-même, ch. m, § 19.
Mais il n'en est pas de même pour tout ce qui, dans le matériel de l'émotion, est musculaire.
« Lorsqu'une émotion bouillonne en nous, nous pouvons refuser de la laisser se traduire au dehors. La colère a besoin^ pour s'exprimer, des poings fermés, des mâchoires serrées, de la contraction des muscles de la face, d'une respiration haletante . quos ego ! Je puis ordonner à mes muscles de se détendre, à ma bouche de sourire, je puis modérer les spasmes respiratoires. Mais si je n'ai pas essayé d'éteindre les premières manifestations encore faibles, de l'émotion naissante, si je l'ai laissée grandir, mes efforts ont chance d'être inutiles, surtout si, du dedans, la volonté nie parvient pas à envoyer au secours d'autres émotions telles que le sentiment de la dignité personnelle, la crainte d'un éclat '^ », que sais-je ?
La volonté et les causes de la passion
Ausi bien notre influence réelle à l'égard des passiona porte-t-elle bien plutôt sur leurs causes que sur leurs effets. Et encore, parmi ces causes qui sont multiples, faut-il distinguer entre les causes éloignées et les causes prochaines.