MoxTESQriEU. Esprit des Lois, 1. XIV, ch. ii
avec notre tempérament physique individuel. D'après la prédominance de certains de ses éléments organiques, chaque tempérament prédispose à telle ou telle pat^sion. Or, cette prédominance est un fait qui ne dépend pas de nous. Il ne dépend pas de nous d'être bilieux, nerveux, sanguin ou lymphatique ; d'être enclin à la colère, à la paresse, à la crainte, à la sensualité, ni même à la tristesse ou à l'exubérance.
Mais alors à quoi donc se ramène le pouvoir de notre volonté sur les passions, si toutes ces causes extérieures et intérieures lui échappent ?
Causes prochaines. H est plus considérable
qu'on ne le pense. Remarquons, en effet, que nos tendances héréditaires, tout comme les éléments organiques qui donnent à notre tempérament physique sa physionomie particulière, ne constituent pas les passions proprement dites, mais sont uniquement des prédispositions plus ou moins éloignées à telle ou telle passion. Je me les représente volontiers comme autant de magasins de poudre qui, sans une étincelle, ne sauraient éclater.
Sans doute, il y a malheureusement trop de cas où un vent de folie, joint au hasard des circonstances, peut diriger sur eux cette petite étincelle qui les fera sauter, et bouleversera en un moment notre organisme moral, en nous ensevelissant sous leurs ruines.
Mais, dans la majorité des cas, nous sommes
maîtres de l'allumer nous-mêmes, j'allais dire de mettre le feu aux poudres, et, en nous y prenant bien, de faire sauter ainsi qu'à la dynamite, les obstacles de toutes sortes qui s'interposent entre notre volonté et l'idéal chrétien.
Comment cela ? Par la direction que nous imposerons à nos perceptions sensibles ou imaginatives, et à nos idées. Car on ne peut nier que ces perceptions et ces idées elles-mêmes, par l'intermédiaire des images auxquelles elles se réfèrent, ne jouent un rôle prépondérant dans l'évocation des passions, celui de l'étincelle tombant à l'improviste sur des réserves de poudre, ou autres matières inflammables. Elles remettent devant nos yeux, sous les couleurs les plus vives, l'objet qui nous attire, ou nous repousse, suscite notre amour ou notre haine, provoque nos désirs ou nos aversions, nous jette dans la joie ou l'abattement, inspire notre espérance ou cause notre désespoir, nous gonfle d'audace ou de colère. Or, l'expérience prouve que, dans bien des cas, nous sommes maîtres des perceptions sensibles, des imaginations, et surtout des idées qui sont de nature à allumer en nous le feu des passions.
J'en veux par exemple à quelqu'un à qui momentanément je ne pense pas. Tout à coup, je le rencontre au détour d'une rue. Cette vue soudaine me fait bondir ; je gesticule ; je frappe, bref, je me mets en colère.
Il n'a pas dépendu de moi de rencontrer mon
adversaire ce jour-là, puisque je ne songeais pas à lui. Cependant, s'il habite la même ville que moi, et si, par ailleurs, je connais ses allées et venues, il dépendra de moi à l'avenir de me soustraire à sa vue, ou de le fuir quand je l'apercevrai de loin.
A une vitrine de librairie s'étalent des cartes malsaines, mais je l'ignorais. La vue soudaine de ces « malpropretés « provoque en moi des mouvements de mensualité violents. Je n'en suis pas responsable. Mais encore suis-je maître de repasser demain par un autre chemin, et surtout ne suis-je pas obligé de me procurer de ces cartes, pour les étaler sur les murs de ma chambre, ou les glisser dans mon tiroir. Et ainsi de toutes les représentations Imaginatives capables d'éveiller en moi des passions endormies ou mal éteintes.
Je dirai la même chose des idées elles-mêmes. Par nature, la pensée est soumise à un va-et-vient continuel. Mais le jeune homme réfléchi, observateur, studieux peut acquérir un grand pouvoir sur elle. Il sait que telle idée, par l'intermédiaire des images auxquelles elle s'appuie, soulève d'émotions irrésistibles sa sensibilité, et le met dans un état d'infériorité morale notoire ; libre à lui de passer alors à une autre idée, ou de créer une diversion par la lecture, la i^romenade, le jeu, la conversation.
Le pouvoir de notre volonté sur nos perceptions et sur le cours de nos idées nous fournit donc un pouvoir indirect sur les passions auxquelles ces idées
et ces perceptions donnent naissance, dont elles sont comme les causes prochaines .
C'est plus qu'il ne nous en faut pour résoudre la question que j'ai soulevée au début de ce chapitre : Notre volonté peut-elle associer l'idéal chrétien à des émotions sensibles capables d'éveiller en elle des sentiments correspondants, et d'assurer ainsi sur toutes nos énergies la royauté de cet idéal ?
Il est clair que si nous sommes maîtres, dans une large mesure, du cours de nos perceptions et de nos idées, il suffira de souder Vidée chrétienne à des idées de perception que j'oserai appeler passionnelles — puisqu'elles provoquent en nous des mouvements de passion, — pour lui communiquer de leur vigueur^ de leur souffle, et enflammer du même coup la volonté en sa faveur.
C'est à cela que se ramène l'art de philosopher avec les passions. Cet art exige beaucoup de réflexion et d'énergie. Nous allons y revenir.
L'utilisation des passions
Par la direction qu'elle impose à nos perceptions et à nos idées, notre volonté a sur nos passions un pouvoir réel, quoique indirect. C'est tout simplement le pouvoir cjue possède un individu raisonnable d'empêcher sa maison de flamber, en se donnant la peine
de surveiller lui-même de très près son foyer.
Il n'est pas du tout requis d'éteindre en nous le fo3er des passions, pas plus qu'il n'est nécessaire de se passer de feu pour s'assurer contre l'incendie. Ce serait naïf à la fois et tout à fait maladroit.
Mais nous sommes tenus d'avoir l'œil sur les passions qui nous sont propres, et de les empêcher d'éclater à tout propos et mal à propos.
A cet effet, il nous suffira de les orienter dans une direction bien déterminée, et de les faire servir aux besoins les plus pressants de notre vie morale, de la même manière qu'une maîtresse de maison utilise son feu pour subvenir à tous les besoins domestiques. C'est en cela, je le répète, que consiste l'art de philosopher avec les passions. Il s'agit maintenant de voir comment, pratiquement, nous pouvons exercer cet art en fonction de l'idéal chrétien luimême. La façon dont nous répondrons à cette question nous donnera la clé de toutes les difficultés relatives au problème de l'éducation du caractère.
Le problème. Voici, je suppose, un étudiant qui, lancé dans la vie, veut y faire quelque chose. On n'imagine pas, en effet, un étudiant qui s'en viendrait à l'Université, y suivre des cours pendant plusieurs années, avec le dessein de ne rien faire un jour.
Il veut être médecin, avocat, notaire, professeur, peu importe. Ce quelque chose qu'il veut faire a pour lui la valeur d'un idéal, et non pas seulement d'un
idéal entrevu, séduisant à l'imagination, mais d'un idéal voulu ^ aimé.
Or, que se passe-t-il en nous, toutes les fois que nous nous remettons volontairement en présence de notre idéal, ou que les circonstances en évoquent le souvenir dans notre esprit ? N'est-il pas vrai que nous nous sentons tout feu et flamme pour l'atteindre ? Il se produit alors autour de cet idéal aimé, comme une concentration de toutes nos forces vives, de nos passions principalement. L'amour que nous lui portons nous donne des ailes pour nous élever au-dessus d'autres amours qui, en nous rivant à la terre, au domaine de la sensualité, paralyseraient le meilleur de nos énergies, et nous tiendraient captifs. Que si par tempérament ou par hérédité nous sommes enclins à la colère, nous n'avons pas de peine à en détourner le courant impétueux sur les difficultés sans nombre qui s'opposent à notre marche en avant, comme on fait d'un torrent, en lui ménageant des issues. Sommes-nous, au contraire, timides, craintifs de notre naturel, peu à peu, par une sorte d'autosuggestion, à force de songer aux joies d'un succès, à la honte d'un échec, nous payons d'audace. L'espérance de réussir nous soutient, et toute notre vie, principalement nos études, s'en ressentent.
Bref, la volonté de faire quelque chose, d'acquérir une belle position dans le monde, de nous créer enfin notre place au soleil, joue à l'égard de nos passions le rôle de l'aimant à l'égard des innombrables cou-
rants du barreau de fer doux. Elle attire à elle les plus propres à la féconder ; « elle les dirige dans le même sens, détruit les conflits, et de ce qui n'était qu'amas incohérent, elle forme un courant discipliné, d'une force centuplée^ ».
Car il est évident que la volonté à son tour, sous le coup des passions qu'elle a éveillées, orientées, ramassées autour de l'idéal à réaliser, ne peut que vibrer à leur unisson.
La méthode. — La grosse difficulté pour elle, à raison de sa faiblesse originelle, c'est précisément de prendre son élan et de s'envoler à tire-d'aile dans la région de l'idéal. Mais dès qu'elle a emprunté cet élan à des passions favorables, elle le communique à tous nos actes. Voici même ce qui arrive de plus surprenant et d'admirable à tous points de vue. Secouée de sa torpeur par les passions, transportée par elles, la volonté leur rend en énergie éclairée et constante ce qu'elles lui ont donné en force aveugle, et comme par secousse. C'est-à-dire que nous faisons volontairement, d'une manière intelligente, ce que nous avons commencé de faire par une sorte d'instinct, sous le coup d'émotions passionnelles violentes, mais passagères. De ce chef, notre vie devient une, et relativement stable.
Combien d'étudiants ne doivent-ils pas d'avoir