‹ L'éducation du caractèreChapitre 19 sur 38 · Payot. Ouv. cité, p. 92, sq · texte numérisé non relu

Payot. Ouv. cité, p. 92, sq

fois et précises en philosophie, en mathématiques, en histoire, en droit, en médecine. Il a bien un but ultérieur, qui est d'occuper une position dans le monde, et d'y mettre en valeur ses connaissances acquises. Mais, chose étrange, ce motif général àhitîlité ne change rien au caractère spéculatif de ses connaissances. C'est même dans la mesure où un étudiant connaîtra parfaitement la philosophie, les sciences mathématiques, historiques ou médicales, qu'il réussira, et atteindra son but.

La vérité spéculative, à laquelle tendent ses études universitaires, consiste donc dans une connaissance parfaite de la réalité soumise à ses recherches. Cette vérité est absolue, la même pour tous. Qu'il change d'université autant qu'il lui plaira, ses études, pour être solides, devront aboutir aux mêmes résultats. On n'enseigne peut-être pas partout les mêmes systèmes philosophiques, mais les systèmes philosophiques ne sont pas la philosophie, et, au fond de chacun d'eux, se retrouve toujours la même préoccupation de rejoindre la vérité absolue.

Les théories de l'hyper-espace et de la métagéométrie ont pu séduire un moment les imaginations, mais je ne sache pas qu'il y ait une Université oià l'on applique ces théories à notre monde, et où le théorème du carré de l'hypoténuse en ait souffert.

En résumé, la vérité spéculative est indépendante du but pratique que nous nous proposons, et des dispositions subjectives que nous pouvons apporter

à sa recherche. Que nous voulions être avocat ou historien, que, par tempérament, nous soyons portés à la colère ou à la sensualité, nous n'empêcherons pas que deux et deux fassent quatre, et nous ne ferons pas — pour me servir d'une expression classique — qu'une porte puisse être ouverte à la fois et fermée. Rien n'est moins modifiable au gré de nos vouloirs — spéculativement parlant — que le principe de contradiction. Il se venge même de ceux qui le nient, en les obligeant à s'appuyer sur lui pour donner une apparence de vérité à leur négation.

Telle est la vérité spéculative à laquelle nous conduisent nos études. D'elle on ne peut pas dire avec Pascal : « Vérité en deçà des Pyrénées, erreur au delà. » Elle est et demeure absolue. Je ne voudrais pas affirmer que cette vérité-là n'ait pas une influence considérable sur la marche de l'humanité. Je crois au contraire que tout ce qui a été fait de grand et de durable dans le monde a été accompli par des penseurs ; que les véritables héros de l'histoire sont les grands inventeurs dans les sciences, dans les arts, dans les lettres, dans la philosophie, et non les « grands agités », les tapageurs, les hommes politiques, ni même les conquérants les plus illustres.

Cependant il faut bien reconnaître que la vérité spéculative seule n'a jamais converti personne au point de vue moral, et qu'abandonnée à son seul rayonnement elle est impuissante à moraliser les

peuples comme les individus, à créer de toutes pièces un caractère a de race », ou un caractère individuel.

Vérité spéculative et vérité pratique

Pour en arriver là, elle doit, de spéculative qu'elle est, devenir pratique^ descendre de l'absolu où elle trône, dans le relatif, pour le gouverner. C'est-à-dire qu'au lieu de nous borner à contempler la vérité du dehors, nous devons la vivre au dedans ; au lieu d'aller à elle avec notre seule intelligence, nous devons y aller avec toute notre âme, et la faire passer dans tous nos actes.

Mais notre âme, c'est quelque chose de si complexe, si l'on entend par là l'ensemble de toutes nos énergies, notre intelligence, notre volonté, notre sensibilité, avec aussi toutes les nuances qu'y introduisent dans chacun de nous l'hérédité, le tempérament, l'éducation, le milieu social, les habitudes acquises !

La vérité ne va-t-elle pas souffrir de son assimilation par tant de forces si diverses, et souvent si opposées ? Spéculativement peut-être, pratiquement non, mais à la condition, bien entendu, que nous soyons mus à son égard, dans la manière d'en vivre, d'un réel souci de son adaptation à notre manière d'être. Car c'est la grande ressource de la vérité

ahaolue de pouvoir ainsi se plier à toutes les exigences relatives de la vie. Elle n'y perd jamais rien, et nous y gagnons toujours. Il peut arriver sans doute — et cela même arrive souvent — que nous fassions fausse route, et qu'en croyant étreindre la vérité, nous embrassions l'erreur. Mais même alors la vérité n'est pas blessée, du moins comme vérité pratique, car nous n'avons ainsi agi qu'en son nom, et nous n'eussions pas agi de la sorte, s'il nous eût été donné de reconnaître notre erreur.

Pas plus au point de vue pratique qu'au point de vue spéculatif, nou^ ne sommes infaillibles à l'égard de la vérité. Cette infaillibilité est certainement le point idéal à atteindre, soit pour la connaître simplement, soit pour la vivre; mais nous n'y arriverons que par degrés, par étapes, à force de corrections et de retouches infinies. D'où le rôle immense de la réflexion méditative dans rétablissement du règne de la vérité pratique en chacun de nous. Il ne nous servirait à rien de savoir en général ce que tout chrétien doit faire pour adapter sa vie morale aux exigences de la vérité. L'important est que nous sachions comment nous devons nous y prendre, nous, dans les conditions actuelles où nous vivons, dans le milieu social qui est le nôtre, avec nos prédispositions ataviques, ou de tempérament à telle ou telle passion, à l'âge où nous sommes, en regard de la profession que nous avons choisie, dans l'état de santé ou de faiblesse qui nous caractérise.

Car rien de tout cela ne doit échapper pratiquement à Fempire de la vérité ; et puisqu'il s'agit, pour devenir un chrétien de caractère, d'écai'ter d'elle tout ce qui pourrait lui être nuisible, en la soudant aux états affectifs — passions et sentiments — qui lui sont favorables, il est donc nécessaire que nous discernions en nous tous ces éléments, que les plus menus détails de la science de, notre nature nous deviennent familiers ; que nous arrivions à démêler les rapports de tous ces phénomènes entre eux ; à scruter leur influence réciproque, leurs associations, leurs combinaisons, leur dépendance à l'égard de toutes les suggestions du dehors ou du dedans.

Nous n'y arriverons que par la réflexion méditative, à force d'observation aiguisée et subtile. C'est cette réflexion, ce retour constant sur nous-même, qui nous fera rechercher avec patience tous les motifs capables d'éveiller en nous des passions nobles, des sentiments chevaleresques ; de les associer à la pratique des idées chrétiennes ; de transformer ces idées abstraites en affections sensibles. C'est elle qui nous fera connaître à fond notre instrument, la façon de nous en servir, d'en renouveler les jeux, de les combiner, d'en rehausser ou d'en baisser le ton, suivant que la nature s'épanouira aux dépens ou au profit de la grâce ; c'est elle, en un mot, qui fera de nous des hommes de caractère, sachant où ils doivent aller, et y allant, en pleine possession d'eux-mêmes, avec, au cœur, la passion dé la vérité.

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