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CHAPITRE IV

DU ROLE DE LA GRACE A L'ÉGARD DES PASSIONS DANS L'ÉDUCATION DU CARACTÈRE.

Voici d'un mot où nous en sommes de notre analyse. Trois éléments bien différents doivent concourir à l'éducation du caractère : l'intelligence, la volonté, les passions.

L'intelligence nous montre d'abord le but à atteindre, l'idéal à réaliser, qui est, dans l'espèce, l'idéal chrétien. D'elle-même la volonté tend à cet idéal : mais la force lui manque pour assurer sa royauté sur tout le domaine de notre sensibilité. Car le péché a introduit dans ce domaine de terribles ferments de discorde. Les émotions de toutes sortes qu'y soulève le vent des passions ne subissent pas naturellement l'ascendant de l'idéal et regimbent contre la domination volontaire. Cela ne veut pas dire que notre volonté soit totalement impuissante à maîtriser les élans passionnels, surtout lorsqu'on les envisage, non dans leur ensemble, mais à l'état isolé. Car alors notre liberté serait coupée jusque dans sa racine. Mais il n'en reste pas moins que ce travail de maîtrise de soi, par l'intermédiaire de la volonté, est un travail difficile.

Et c'est alors qu'il nous faut user de pimdence dans la guerre aux passions. Celles-ci sont en effet des mouvements spontanés et violents de la sensibilité qui s'originent en nous à une foule de prédispositions héréditaires ou acquises, et se renouvellent aux sources vives et toujours jaillissantes des sens, de l'imagination, des idées.

Si nous n'étions pas plus maîtres du cours de nos idées et de nos perceptions sensibles que nous ne le sommes des prédispositions naturelles à telle ou telle passion, la lutte pour la vie morale serait une entreprise chimérique.

Mais, de fait, il dépend de nous d'imprimer des directions différentes à nos sensations, à nos imaginations, et qui plus est, de les maintenir, en recourant aux lois psychologiques de l'attention, de l'association. Il s'en suit que nous atteignons les passions dans leurs sources immédiates, et que nous pouvons par conséquent les orienter d'elles-mêmes. Toute l'habileté, dès lors, consistera à associer une idée, relativement inférieure, mais capable de soulever des passions, à des sentiments élevés.

C'est à la réflexion méditative qu'il appartient de multiplier des associations de ce genre, sous la lumière de l'idéal chrétien, et l'on voit assez ce qui va en résulter pour la volonté par rapport à ce même idéal. La tendance naturelle qui l'y porte, en empruntant leur élan aux passions que maintenant il attire, s'en trouvera décuplée.

Ce sera alors pour la volonté une tâche relativement facile, dans la suite, d'assurer la royauté de l'idéal chrétien sur toutes nos énergies. Car ses sentiments se fortifieront au contact des passions, et, par une sorte de choc en retour, les passions se nwraJiseront au contact des sentiments volontaires. Rien n'est plus propre à assurer en nous l'équilibre moral que cet échange continuel de lumière et de force, et je ne crois pas qu'au point de vue naturel il faille, pour devenir un homme de caractère, compter sur d'autres ressources.

Ce n'est pas tout à fait la même chose lorsque nous nous plaçons au point de vue surnaturel. Voilà pourquoi je désirerais indiquer rapidement le rôle de la grâce à l'égard des passions dans l'éducation du caractère.

La nature et la grâce

Que de fois déjà n'ai-je pas répété qu'il y a une harmonie parfaite entre l'idéal de l'homme et l'idéal du chrétien, qu'au fond l'idéal chrétien, c'est tout simplement l'idéal humain, mais transposé, poussé à sa limite, avec un surcroît divin de lumière et de force, qui nous permet de nous hausser jusqu'à lui.

Au point de vue naturel, la lumière de notre intelligence a pour but, dans la purification des passions, de dégager les principes directeurs de notre conduite.

Or, ce dégagement ne se fait pas sans difficulté. Car les passions, comme toutes les forces instinctives, sont plutôt réfractaires à la lumière ; et les esprits les mieux éclairés avouent qu'à certains moments, au plus fort de la bataille, les violentes poussées de la sensibilité voilent en quelque sorte à leurs propres yeux la netteté des principes auxquels ils s'étaient fiés jusque-là, pour assurer en eux l'équilibre moral. A ces moments-là, nous ressemblons à des voyageurs qui veulent refaire, la nuit, en sens inveree, un chemin difficile parcouru pendant le jour. Ce chemin leur est connu ; tous les détails en sont fixés dans leur mémoire et leur imagination. Ils savent qu'à tel endroit, il y a un précipice à éviter; à un autre endroit, une borne à consulter. Mais les ombres de la nuit trompent parfois les yeux les plus perspicaces et les plus habitués à l'obscurité. Ce voile épais que la nuit tend sur toutes choses cache aussi les abîmes et estompe les points de repère les plus sûrs. Alors, désemparé, le voyageur prudent n'a d'autre alternative que de rebrousser chemin ou de se munir d'une lumière. Lorsqu'il s'agit de se frayer le chemin du devoir, dans la nuit obscure des passions, il ne saurait être question de rebrousser chemin ; car nous sommes tous tenus d'aller de l'avant. Notre unique ressource est donc de nous guider à la lumière des principes naturels les mieux établis et les mieux adaptés à notre nature particulière. Mais dans le vase fragile que nous sommes, cette lumière n'est pas tou-

jours à l'abri des coups de vent. Elle vacille, et peut même s'éteindre.

LA FOI. — Dans ce cas, cjue ferions-nous, si la lumière divine, si la Foi ne venait à notre secours ? Du moins cette lumière, allumée au foyer divin, ne risque-t-elle pas de s'éteindre aussi vite. Dieu ne nous demande c^u'un peu de bonne volonté, pour l'entretenir en nous d'une manière constante.

Et que nous fait-elle voir, la Foi ? Oh ! ce n'est pas encore le plein jour, avec son soleil ruisselant de lumière ; mais ce n'est déjà plus la nuit noire. La Foi, c'est, au-dessus du soleil de la raison qui s'éclipse parfois et souvent se cache derrière le nuage des émotions passionnelles, la petite étoile qui scintille toujours, et éclaire d'un ra3'on magique le chemin de notre vie, met en relief les lois morales d'après lesquelles nous devons nous guider, nous renseigne sur les précipices à éviter, sur les détours à prendre, les exemples à imiter, met notre faiblesse à nu, et nous montre en même temps où est notre vraie force.

Qu'elle est pénétrante cette lumière de la Foi, lorsqu'on veut bien s'abandonner à son rayonnement ! Au premier abord, il semble que ce soit toujours la nuit. Mais peu à peu, l'œil de l'âme s'adapte à ces saintes ténèbres; il suit l'étoile de la Foi partout où elle le conduit. Et où le conduit-elle ? Non plus dans les régions abstraites de la philosophie, mais dans

les régions les plus concrètes de la vie chrétienne. Comme autrefois les Mages, elle nous mène à la crèche, pour y contempler l'idéal du chrétien, incarné en la personne du Fils de Dieu ; elle nous oriente ensuite à travers toutes les routes où le Christ a cru devoir s'engager, et où II nous a demandé de le suivre ; elle nous fait assister à ses luttes intérieures contre les passions ; elle nous le montre obéissant en tout à la volonté de son Père, jusqu'à la mort. Puis, lorsque le Christ est remonté au ciel, l'étoile de la Foi continue de nous éclairer ; elle met en pleine lumière les exemples vivants du Christ que nous ont laissés les saints ; enfin, elle pénètre jusqu'au plus profond de notre conscience où elle dissipe les ignorances, les malentendus, les arrière-pensées, les lâchetés de toutes sortes dont nous sommes couturaiers. Elle nous oblige à réfléchir, à nous connaître, sans chercher d'excuse dans notre faiblesse ou notre aveuglement. Car, et c'est là la grande puissance de la Foi, elle nous apprend que si, sans Dieu, nous ne pouvons rien faire, à cause surtout des suites du péché, par contre, avec Dieu, nous pouvons tout. La lumière divine appelle ici la force divine ; à la Foi correspond la charité.

Avec la Foi, nous f^avons à n'en pas douter, et toujours, cd que nous devons et pouvons faire ; avec la Charité, nous pouvons le faire. Comment cela ?

La Charité. — A saint Paul qui se plaignait d'être

en butte aux violences des passions, d'être, comme il disait, souffleté par Satan, Dieu a répondu : Ma grâce te suffit.

Et je crois bien c|u'elle suffit ! Car la grâce, c'est Dieu autant qu'il peut être en nous ; la grâce, c'est l'action divine elle-même enveloppant la nôtre de ses énergies infinies, sans la détruire ; la grâce, c'est la main d'un ami tout-puissant prenant la nôtre, pour nous aider à monter jusqu'à lui.

Et si Dieu est avec nous, qui sera contre nous ? Ecoutons ce noble défi de saini^ Paul : Qui me séparera de la Charité du Christ ? Mais rien au monde, sur la terre ni dans le ciel, n'était capable de l'en séparer. Car la volonté de l'apôtre ne faisait qu'un avec la volonté div?ne ; par le fait même, elle lui empruntait de sa toute-puissance, bénéficiait de son élan infini.

Il en sera ainsi de nous, si nous le voulons. Mais faisons bien attention à ceci : la perspective d'user, par la grâce, de la force même de Dieu, pour réaliser notre idéal de chrétien, ne nous dispense pas d'user de la force des passions dont nous avons parlé. Dieu tient à ce que nous agissions comme s'il n'était pas là, bien qu'il soit là toujours. Il fait en sorte que sa grâce vienne en aide à notre nature, mais II exige que notre nature agisse de concert avec la grâce. Il nous prodigue les moyens surnaturels, mais ce n'est pas au détriment des moyens naturels.

Quand nous avons fait naturellement tout ce que

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nous avons pu pour discipliner nos passions après nous être servis de leur élan spontané, nous avons la consolation de penser que nous ne sommes pas seuls pour accomplir cette besogne ingrate. Dieu est avec nous ; Il agit en nous ; nous nous mouvons en Lui.

Il me semble que ce sentiment de la présence de Dieu en nous, et de l'appui réel qu'il nous accorde dans nos luttes intérieures, est de nature à redonner du courage aux plus lâches.

L'exemple d'un ami vertueux est déjà si efficace, lorsque nous sommes sur le point de rouler dans l'abîme! Et cependant ce n'est là qu'un exemple, un appui moral, une force qui vient du dehors, mais s'arrête au seuil de notre conscience. Et lorsqu'il s'agit d'avoir Dieu avec soi et en soi pour nous prêter main-forte, en toutes circonstances, même les plus difficiles, nous désespérerions d'arriver à la réforme de notre caractère, à la maîtrise de nous-même, au gouvernement de notre vie morale !

Le désespoir serait ici une lâcheté ; car, je le répète, si Dieu est avec nous, qui sera contre nous ?

Le monde des passions est un monde turbulent qui, laissé à lui-même, paraît n'obéir à aucune loi. Nos différentes passions, comme autant de comètes folles, ont l'air d'y décrire leur courbe à leur guise, sans souci de leurs voisines. Mais c'est là une simple illusion d'optique. En réalité toutes no« passions se ramènent à l'une d'entre elles, autour de laquelle elles gravitent, et qui joue de ce chef à leur égard le rôle d'un centre d'attraction. J'ai nommé la passion de l'égoïsme.

Il n'y a guère de mot, dans notre vocabulaire, qui sonne plus mal que celui-là, et telle est l'influence des mots sur la direction de notre pensée, qu'il nous est difficile de distinguer entre égoïsme et égoïsme, et d'admettre par exemple qu'il est permis d'être égoïste dans le bon sens du mot. Ce mot peut-il donc avoir un bon et un mauvais sens ? Eh oui, à côté de l'égoïsme qui est haïssable, il y a place pour un égoïsme louable ; à côté de l'égoïsme-passion, il y a l'égoïsme-vertu, qui n'est bien souvent qu'une transposition intelligente du premier.

L'égoïsme passionnel est haïssable, pourquoi ? Parce qu'il consiste à ramener tout à soi, à n'envisager les personnes et les choses que sous l'angle étroit de nos caprices, à n'apprécier le monde que dans les limites forcément restreintes et mesquines où nous pouvons l'utiliser et le faire servir à nos desseins.

Au contraire l'égoïsme vertueux est louable, parce qu'en dépit des apparences, il est généreux, et à la racine de tous nos mouvements désintéressés.

Il ne faudrait pas croire que j'oppose l'une à l'autre ces deux façons d'être égoïstes par pur amour du paradoxe. Le paradoxe, si paradoxe il y a, n'est que dans les mots ; il n'est pas dans les idées. Je vais essayer de le démontrer.

Egoïsme passionnel

D'abord il faut nous rappeler qu'il y a deux hommes en nous : l'homme animal et l'homme raisonnable ; l'homme-chair, et l'homme-esprit. Tous les deux nous appartiennent en propre, et leur coexistence elle-même donne à notre nature sa véritable originalité. Ce n'est pas encore assez dire qu'ils coexistent ; en réalité ils se compénètrent, au point de ne faire qu'un, dans l'unité inviolable de la conscience, du moi. De ce chef, tous les deux

sollicitent notre amour, bien qu'ils n'y aient pas droit au même titre. Car l'animal, en nous doit céder le pas à l'homme, et la chair se plier aux légitimes exigences de l'esprit. De là vient la différence que je signalais entre l'égoïsme-passion et l'égoïsme- vertu.

En obéissant exclusivement à la passion de l'égoïsme, nous favorisons en nous le moi animal, le moi brut ; nous n'assignons à nos désirs d'autre horizon que celui de la jouissance pure et simple, du plaisir sous toutes ses formes, même les plus dégradantes, les plus vile«. Par contre, en cultivant la vertu de l'égoïsme, nous développons en nous le moi raisonnable, le moi vraiment humain ; nous taillons dans le bloc informe de nos énergies morales la statue vivante de l'homme de caractère, de l'homme qui s'élève au-dessus de lui-même, au détriment de la bête, et s'applique à devenir une personne, en cessant peu à peu d'être une chose.

De ces deux égoïsmes, quel est celui qui est surtout propre aux jeunes gens ? Pour répondre à cette question, le mieux est de consulter l'expérience. Or, l'expérience nous montre qu'un jeune homme a des passions avant d'acquérir des vertus. Et la chose se conçoit de reste, lorsqu'on songe que, pour avoir des passions, il suffit de s'abandonner aux mouvements spontanés de la sensibilité, tandis que la vertu requiert l'intervention réfléchie et constante de la volonté. La vertu a sans doute pour objet propre de moraliser les passions, de les purifier ; mais cela même

ne prouve-t-il pas qu'il existe une priorité des passions sur la vertu ? J'en conclus qu'un jeune homme, du seul fait qu'il est jeune, et n'a pas encore eu le temps de transformer ses passions en vertu, est en butte à la passion de l'égoïsme, qui renferme toutes les autres en germe.

Cependant les jeunes gens ont la réputation d'être généreux. Connnent donc concilier cette générosité avec un pareil égoïsme ? La générosité des jeunes gens est réelle, mais, à bien des égards, elle est plus apparente encore que réelle. Si l'égoïsme lui-même prend en eux les allures de la générosité, c'est toujours à leur jeunesse qu'ils le doivent, à leur besoin de vie, à leur exubérance. Comme toute force vitale un peu intense, la passion de l'égoïsme obéit à deux mouvements, l'un de force centrifuge, en vertu duquel nous allons mendier au dehors tout ce dont nous avons besoin pour alimenter notre vie, l'autre de force centripète, qui fait que nous ramenons tout à nous. Ainsi opère la pieuvre lorsqu'elle déploie ses tentacules pour saisir sa proie, et les replie pour en jouir. Mais ces deux mouvements ne sont au fond que les deux phases d'une même passion.

Le jeune homme, en effet, précisément parce qu'il est jeune, n'a pu faire encore sa provision de vie. Son intelligence, son cœur, sa sensibilité sont des facultés toutes neuves, qui ne demandent qu'à prendre contact avec le réel pour se l'assimiler et s'en rassasier. Voilà pourquoi la jeunesse est ouverte à

ÊGOISME ET ALTRUISME 121

tout, et se jette sur tout avec avidité. L'élan spontané qui l'emporte vers le dehors, dans toutes les dii-ections à la fois, le besoin de vie intense qui éclate dans son regard, et y allume je ne sais quelle flamme d'enthousiasme, les frémissements de sa sensibilité qui la font ressembler à une harpe, docile au moindre souffle, et en tirent de merveilleux accords, tout cela a quelque chose de séduisant, et peut donner le change à des esprits superficiels- Les jeunes gens ont l'air de se donner, alors que bien souvent, et le plus inconsciemment du monde, leur unique but est de prendre ; ils paraissent se détacher d'eux-mêmes, alors que, tout naturellement, ils cherchent à s'attacher autrui. La passion de l'égoïsme, chez les jeunes, prend donc volontiers le masque de la générosité. Et comme nous aimons la vie plus que tout, et là surtout où elle se manifeste avec éclat, nous ne nous donnons pas toujours la peine de remonter à la source de ses manifestations les plus séduisantes pour nous les expliquer.

Il en va un peu des jeunes gens comme des aveugles récemment opérés de la cataracte. Faute d'expérience et de réflexion, ils voient sur le même plan tous les biens cjui impressionnent leur regard ; ils n'ont pas encore eu le temps d'acquérir cette notion de perspective qui, plus tard, lorsqu'ils se seront heurtés aux difficultés de la vie, leur permettra de situer tous ces biens à leur place respective, de les hiérarchiser. Faut-il leur en vouloir ? Evidemment non. car ce

serait leur reprocher d'être jeunes. Mais encore est-il bon de les avertir, de façon à ce que leur jeunesse ne se perpétue pas au delà des limites permises. Il est urgent de leur montrer qu'il y a moyen, dès maintenant, de convertir en vertu cette passion de l'égoïsme, propre à leur âge, en la transposant, en l'orientant vers l'idéal de l'honnête homme et du chrétien ; qu'au fond il ne s'agit là que d'un déplacement d'énergie, et non d'une déperdition ou d'un gaspillage de forces; qu'il n'est pas question le moins du monde de se haïr eux-mêmes, mais bien de s'aimer davantage et mieux.

Egoïsme vertueux

Comment donc devra s'opérer cette conversion ? De la façon que j'ai dite, en soudant au désir réel, mais combien inefficace, que nous avons de devenir des hommes honnêtes, la passion qui nous pousse instinctivement à rechercher les satisfactions animales. Tout honune porte en son cœur — à moins d'être déjà taré en naissant — le désir d'être quelqu'un, de développer sa vie, d'en reculer à l'infini les horizons. Or, comment être quelqu'un sans réaliser l'idéal de l'honnête homme ; comment développer sa vie humaine sans échapper aux étreintes de l'animalité ; où trouver, pour déployer toutes ses énergies

d'âme, un horizon plus étendu que celui de la vie chrétienne ?

Nous avons, je suppose, des passions dont les frémissements nous tourmentent ; nous sentons le besoin de vivre qui nous aiguillonne ; nous rêvons de dépasser notre petite taille de cent coudées et plus ? Qu'à cela ne tienne ? N'étouffons pas ces passions dans leur germe, en supprimant en nous tout égoïsme. Aimons-nous au contraire de toutes nos forces, mais aimons-nous comme il faut. « Charité bien ordonnée, a dit l'apôtre, commence par soimême. » Aimons en nous ce qui élève et non ce qui avilit ; aimons le devoir, et non le plaisir ; soumettons-nous au joug de la raison et de la Foi, et non à la tyrannie de la chair. Ne nous laissons pas aller au courant de nos passions, sans réagir, mais au contraire appliquons-nous à diriger ce courant. Au lieu de nous enlizer dans le ruisseau quelque peu boueux de la sensualité, jetons-nous bravement à la nage dans le large fleuve de la vertu. Il nous faudra sans doute, surtout au début, pour nous maintenir à la surface, lutter contre des difficultés de toutes sortes, et jouer vigoureusement des muscles. Mais ce sport, j'imagine, en vaut bien d'autres. Nous nous ferons des muscles « spirituels «, en utilisant nos facultés, c'est-à-dire — et c'est ce que je me propose de démontrer sous peu — en acquérant de solides habitudes morales.

Les habitudes morales, autrement dit les vertus,

sont en effeb à Tâme ce que les muscles vigoureux sont au corps. Plus l'âme s'applique à les fortifier, à les développer, plus elle a de chances de salut. Ces chances, il dépend de nous de les multiplier, non pas, je le dis encore en passant, par la suppression en nous de tout égoïsme, mais par la conversion intelligente à la fois, et morale de l'égoïsme-passion en égoïsme-vertu, de l'amour-propre mal entendu, en charité « bien ordonnée ».

La fausse solidarité

« Charité bien ordonnée commence par soi-même ». En énonçant à l'instant ce premier principe de vie chrétienne je me réservais d'ajouter et de démontrer qu'en réalité le plus sûr moyen d'aimer les autres, c'est encore de commencer par nous aimer nousmêmes comme il faut. De fait, qu'est-ce qui nous rend insociables, et nous isole dans un cercle mesquin de sympathies intéressées, au mépris de toute solidarité ? Une seule chose, l'amour exclusif de notre moi animal, de notre moi brut. Lorsqu'on n'assigne à ses désirs personnels d'autre horizon que celui de la jouissance pure et simple, il est assez logique en effet de ne voir dans les autres que des instruments de plaisir, de se servir d'eux au lieu de les servir, de les ramener à soi au lieu de se donner à eux. Il

ne manque pas de gens cependant qui osent parler encore à ce sujet de solidarité. C'est, en tous cas, une solidarité haïssable, qui a ses charlatans, comme la vraie solidarité a ses apôtres. Son but, quoi qu'on en dise, n'est pas de parfaire Vhomme en nous, mais de satisfaire Vanimal ; son idéal n'est pas d'aimer les autres pour eux-mêmes, mais de les aimer exclusivement pour nous.

Plus que tous les autres, en vertu même de l'égoïsme-passion qui est le propre de leur âge, les jeunes gens sont tentés de confondre cette solidarité d'apparat avec la solidarité vraie, de prendre pour de « l'altruisme » ce qui n'est au fond que de l'égoïsme. Lo fait de vivre côte à côte les illusionne parfois au point d'assimiler à un simple frottement d'épiderme la fusion des âmes. Aussi bien est-il urgent de dissiper cette illusion en séparant nettement la « camaraderie! » extérieure de « l'amitié » intérieure, de la franche et chrétienne solidarité.

Un des grands obstacles, comme une des grandes ressources de la vie d'étudiant — tout dépend du point de vue auquel on se place pour l'envisager — c'est précisément la vie en commun. Il existe dans chaque Université un certain nombre de jeunes gens, que tout invite à s'associer. Mais il faut distinguer entre associations et associations. Il y en a d^ officielles, et qui se forment sous les influences multiples de race, de langue, d'éducation, d'idées, que sais-je ? De celles-là, je n'ai rien à dire, sinon qu'elles méri-

tent beaucoup d'encouragement, et sont appelées, la charité aidant, à stimuler les énergies individuelles. Mais à côté de ces associations officielles, il en est d' officieuses f qui m'inspirent moins de confiance, lorsque je prends garde aux raisons qui président à leur formation. Un jeune homme entre à l'Université. Sa première impression, en arrivant, est d'être « dépaysé ». D'instinct, il cherche, parmi toutes ces figures nouvelles qu'il dévisage, si par hasard il ne rencontrera pas ce qu'en langage d'étudiant on nomme élégamment « un pays ». Des « pays », il en trouve, — on en trouve toujours, même er> exil ! — au besoin le désir d'en trouver lui en « crée ». Le voilà donc tout de suite, du jour au lendemain, engagé dans un groupe dont il lui faudra subir les goûts, les allures, la manière de vivre ou « de ne pas vivre », sans pouvoir toujours s'arracher à ces sujétions. Tant mieux si le groupe en question est ce qu'il doit être. Mais s'il ne l'est pas ? Or, il arrive souvent qu'il ne l'est pas. Autour de lui, cet étudiant rencontrera donc, sous des figures amies, les plus sûrs ennemis de son avenir. Je suppose que ce jeune homme soit naïf — qui ne l'est pas à vingt ans ? — quelque peu vaniteux, et de caractère faible. Voici ce qui arrivera à peu près certainement. Sa vanité le soumettra docilement à l'opinion publique, c'està-dire à l'opinion des camarades « émancipés » dont il est venu grossir le groupe, et principalement des pires d'entre eux, de ceux qui ont presque toujours

l'ensemble des qualités qui en imposent aux esprits superficiels et aux volontés faibles, c'est à savoir l'audace, une allure décidée, un ton tranchant, et des gestes d'orateur en rupture de « sainteté » et de dévotion. Peu à peu, les mauvais exemples aidant, il finira par se cautériser la conscience, et acceptera aveuglément conune une vie idéale, comme la vie par excellence de l'étudiant, la vie la plus énervante, la plus vide, la plus sotte qu'il soit possible d'imaginer. Que si, par intervalles, sa conscience se soulève de colère, comme un volcan mal éteint, il en étouffera les cris, non par goût personnel peut-être, mais par complaisance pour ceux qu'il admire — ou qui l'intimident — jusqu'à les imiter servilement ; son intelligence, son cœur, sa santé elle-même, tout finira par y passer.

Est-ce là de la solidarité, je ne dirai pas de chrétien, mais d'honnête homme ? Ce n'est même pas de la camaraderie. Ou, si c'est de la camaraderie, il faut avouer qu'elle a de tristes façons de s'exprimer. Dieu merci, tous le« groupes d'étudiants n'en sont pas là, ni tous les étudiants qui, par malheur, sont attirés dans de pareils groupes, n'en arrivent jms toujours à ces extrémités. Mais le nombre, malgré tout, de ces jeunes gens qui sont venus à l'Université pour agrandir l'horizon de leur existence et ne réussissent qu'à le fermer complètement, est assez considérable pour justifier ces avertissements et ces protestations. « Briller comme brillent les jeunes

gens qui mènent la vie de plaisir, écrivait lord Chesterfield à son fils, c'est briller comme fait le bois pourri dans l'obscurité ^. »

Je veux bien faire la part de toutes les faiblesses et de toutes les misères inhérentes à notre nature complexe et déchue; j'y ai d'ailleurs assez insisté. La grande majorité des jeunes gens qui s'amusent n'ont jamais réfléchi à la direction de leur propre vie ; ils sont entraînés comme en un tourbillon par les circonstances extérieures ; ballottés par tous les vents des pasf^ions ; et victimes parfois d'une éducation malsaine, ou tout au moins superficielle. Quant à l'étudiant « bien élevé » qui se fourvoie parmi eux, il peut arriver qu'au début il n'y ait pas vu malice. Mais enfin, s'il est intelligent, il ne tardera pas à se rendre compte de sa méprise ; il s'apercevra du vide de ces cœurs auxquels il s'est imprudemment donné ; du néant de ces intelligences aux prises avec des préjugés absurdes. Et s'il s'en aperçoit, il me semble que noblesse oblige. Ce n'est pas parce que des jeunes gens ont des préjugés absurdes que moi, qui ai conscience de cette absurdité, j'irai me soumettre à leur façon, de voir ; sacrifier ma liberté, ma santé, les joies fécondes du travail et de la vertu, pour éviter leurs sarcasmes ou mériter leur admiration !

Pourquoi donc, dans la masse de ces « fourvoyés intelligents », y en a-t-il si peu qui affichent leur

1. Lettres de lord Chesterfield à son fils. Lettres de septembre-octobre, 1748.

indépendance, essayent de se soustraire à d'aussi folles suggestions, et échangent cette vie de plaisirs faciles contre une vie de bonheur réel ? Ah ! c'est qu'il faudrait faire un effort pour cela, donner dans cette muraille de préjugés un coup d'épaule vigoureux, se frayer, au milieu des ronces et des épines, un chemin praticable, et leur égoïsme — la passion de l 'égoïsme qu'ils n'ont pas encore convertie en vertu — ne le leur permet pas. Ils préfèrent se bercer d'illusions et croire qu'ils se donnent à leurs camarades, alors qu'ils prennent d'eux ce qu'ils ont de pire. Pourvu que la façade soit sauve, qu'importe l'intérieur! Qu'importe aussi qu'ils s'associent pour s'entre-tuer moralement, si du moins ils ont l'air de vivre !

Je ne vois qu'un remède à cette situation : substituer à la passion de l'égoïsme, l'égoïsme vertueux, la charité « bien ordonnée », qui nous sauvera, et, en nous sauvant, garantira du même coup le salut de nos camarades.

La vraie solidarité

On ne peut nier qu'à côté de la solidarité fausse, qui n'est qu'une contrefaçon de l'égoïsme passionnel, de l'amour-propre mal entendu, il y ait place, dans le cœur des jeunes gens, pour une solidarité réelle

et de bon aloi. La jeunesse est sans contredit i'âge des amitiés nobles, dont l'influence se fait sentir sur toute la vie. Mais il y a à cela une condition indispensable que voici. Pour aimer les autres d'un amour spontané, généreux, désintéressé, un jeune homme doit commencer par s'aimer lui-même généreusement et avec désintéressement, c'est-à-dire qu'il doit subordonner en lui le moi animal au moi raisonnable, la brute à l'homme.

Solidarité humaine. — Pour comprendre cela, — et un enfant le comprendrait, — il suffit d'admettre qu'entre le bien humain individuel et le bien humain social, il n'y a pas d'opposition, mais harmonie. Sans doute, le bien social, c'est le bien humain pour tous, et non pour soi seul, mais enfin c'est le bien humain tout de même ; c'est l'idéal de l'homme réalisé dans sa plénitude ; le bonheur dans toute son extension. A coup sûr, nous ne pouvons prétendre, chacun pour notre compte, au développement complet et régulier de notre moi raisonnable sans le concours des autres, dans la société dont nous faisons partie. Mais les autres pourraient-ils donc y prétendre sans notre concours ? Il s'en suit qu'en m'aimant comme il faut, en me soumettant aux dictées de ma conscience, et en me mettant de toute mon âme à l'accomplissement de mes devoirs, de tous mes devoirs cVhonnête homme, je contribue pour ma part à la réalisation du bien d 'autrui, de telle sorte que si tous

les autres font comme moi, s'ils sont tous fidèles à leur vocation d'homme, le bien social est acquis ; nous aboutissons à l'organisation d'une société idéale. J'avais donc bien raison d'ob'Server qu'il y a une façon généreuse de nous aimer nous-même, qui est en définitive la source vive d'où jaillit sans interruption le sentiment d'une franche et louable solidarité. Ce n'est pas tout. Non seulement le fait de m'aimer ainsi, humainement, contribuerait au bonheur d 'autrui, sans même que mon cœur se soulevât consciemment d'amour à leur sujet. Mais si c'est en réalité l'homme que j'aime en moi, et non l'animal, la dignité humaine, et non l'avilissement de la bête, je serai naturellement sympathique à quiconque possédera cette dignité aussi bien que moi ; son image, partout où j'en retrouverai les traits, sollicitera mon amour. Ce sera comme si je me retrouvais moi-même, incarné dans autrui; et j'aimerai ainsi les autres, tous les autres sans exception, puisque tous sont des hommes au même titre que moi. Je les aimerai comme moi-même, tout en les aimant non pour moi, mais pour eux ; ou mieux encore, en ne les aimant ni pour moi, ni pour eux, mais pour la part d'idéal humain qui nous enveloppe tous, et met à notre front cette auréole de splendeur qui nous élève au-dessus des créatures, et se trouve être notre plus beau titre de gloire.

Solidarité chrétienne Je me trompe. Au-dessus

de l'idéal humain, plane, plus resplendissant et plus complet, l'idéal chrétien. La solidarité humaine ne nous demande d'aimer nos frères qu'au nom de l'humanité qui est en eux comme elle est en nous ; la charité chrétienne nous demande de les aimer en outre au nom de la divinité à laquelle ils peuvent tous participer comme nous y participons. La solidarité humaine exige de nous que nous aidions les autres à réaliser en eux l'idéal de l'honnête homme ; la charité chrétienne nous fait un devoir de contribuer à faire d'eux non seulement des hommes, mais des dieux. La solidarité humaine ne pousse pas ses exigences au delà des horizons terrestres, et ne vise qu'à la victoire de l'homme sur les poussées de la bête; la charité chrétienne nous ouvre les perspectives du ciel, et veut que nous ajoutions à cette victoire de l'homme, en nous et dans nos frères, le triomphe de Dieu. Voilà plus C{u'il n'en faut pour arracher un jeune homme intelligent et de bonne volonté à l'égoïsme honteux, et l'engager à aimer ses camarades. Puisque c'est de lui d'abord qu'il s'agit, puisque c'est son bonheur à lui qui est premièrement en question, il ne lui sera pas difficile de transposer son égoïsme, de souder cet idéal de noblesse à toutes les passions, à tous les sentiments qui le poussent à se rechercher lui-même, de faire bénéficier son vouloir, son amour du Bien divin, de leurs élans spontanés. C'est de bonne tactique, et puis les autres en profiteront. Instinctivement il s'arrachera à ceux de

ses camarades qui tenteraient de le corrompre, et il deviendra comme un centre d'activité supérieure, autour duquel de moins forts que lui, ou de plus timides graviteront. San^s rejeter personne en dehors de l'orbite de sa charité, il lui sera permis de faire des choix, de se créer des amitiés précieuses, d'en multiplier les cercles intimes. Alors il sera devenu un homme de caractère non plus seulement dans toute la force, mais dans toute l'étendue de ce terme. Maître de lui, il sera en même temps maître des autres, non pas sans doute de cette maîtrise qui s'impose par la violence et s'expose elle-même à tous les coups, mais de celle qui séduit par la puissance d'attraction qu'elle exerce autour d'elle, et le charme qui s'y attache.

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