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CHAPITRE M LA SENSUALITÉ

Dans le chapitre précédent, nous avons vu qu'il est urgent d'établir une distinction capitale entre l'égoïsme-passion et l'égoïsme-vertu. Le premier est l'ennemi-né de la vraie solidarité; le second, au contraire, en est la source. Aimons-nous d'une façon animale, et nous n'aimerons les autres que pour nous," par contre, aimons-nous d'une façon raisonnable, et nous nous aimerons pour les autres. C'est à nous de choisir. Pour ma part, et dans l'unique but de faciliter ce choix, je voudrais terminer la seconde partie de ce travail par une analyse, brève sans doute, mais loyale, d'une des formes les plus perfides et les plus débilitantes de l'égoïsme passionnel. Il s'agit de la sensualité, dont le moins qu'on puisse dire est qu'elle met en danger la vie sociale elle-même en s'attaquant aux forces vives des individus. J'essayerai d'abord d'en signaler la nature et les causes ; de cette façon on en saisira mieux les funestes effets; et les effets une fois connus, ce ne sera plus qu'un jeu d'indiquer les remèdes qui s'imposent à tout jeune homme soucieux de sa dignité personnelle, et du bonheur d 'autrui.

Nature de la sensualité

Les vieux ont l'innocente manie de louer le temps de leur jeunesse ; ils vivaient sous l'âge d'or, nous vivons dans un siècle de fer ; laudator temporis acti. J'ai sur les vieux cet avantage — si c'en est un ! — de ne pouvoir parler que de mon temps. Or, ce temps mérite la louange à la fois et le blâme. On ne saurait trop le louer par exemple d'avoir mis en honneur et en circulation les sentiments humanitaires, le dévouement à la cause du prochain. Il semble qu'un grand courant de solidarité se soit emparé aujourd'hui de tous les hommes, et contribue à les rapprocher de plus en plus les uns des autres en groupes compacts et solides. Mais, par une de ces étranges anomalies qui déroutent la logique la plus avertie, il se trouve qu'à aucune époque non plus le culte de l'individualisme, l'analyse morbide du moi, aient été poussés aussi loin que de nos jours. Individualisme et socialisme — je prends ici le mot socialisme dans son sens le plus large — apparaissent nettement comme les de'ix pôles autour desquels évolue la pensée moderne. De là cet état d'équilibre instable qui caractérise nos sociétés, et dont fatalement elles seront les victimes. Rien ne sert de propager en théorie des idées généreuses que l'on s'acharne à combattre dans la pratique. Or, pratiquement, le

culte de l'individualisme est la négation brutale des idées de solidarité; l'analyse morbide du moi est un des maux qui minent le plus sûrement les entreprises actuelles de régénération sociale. On ne compte plus, parmi nos contemporains, ceux qui, au lieu de se regarder vivre pour devenir meilleurs, ne vivent que pour se regarder vivre.

La jeunesse tout particulièrement e«t en proie à cet état d'âme qu'un psychologue très estimé et très fin appelle « l'égoïsme émotif ». Aussi bien, ne saurait-on trop la prémunir contre lui, contre « ce » dangereux appétit de l'émotion, ce goût de com- » pliquer le cœur savamment pour y éveiller un » frisson nouveau, cette tendance à se vivisecter » l'âme par curiosité, par lassitude précoce, et par » incapacité d'éprouver devant la vie des impressions » fraîches et durables ^ ».

Les formes sensuelles que peut revêtir, dans un jeune homme, cet égoïsme émotif sont multiples. Il y en a de cachées, et il y en a d'apparentes. Je ne parlerai point de ces hontes solitaires qui ne nuisent à la société qu'en s'attaquant aux individus. Lacordaire signalant un jour les effets de ce qu'il appelle le sens dépravé, nous a dépeint « ces hommes qui, » à la fleur de l'âge, à peine honorés des signes de » la virilité, portent déjà les flétrissures du temps ; » qui, dégénérés avant d'avoir atteint la naissance

1. Paul BouRGET. Préface de VAccalmie, roman de Pierre Gérard Francis Laur, Paris.

» totale de l'être, le front chargé de rides précoces, » les yeux vagues et caves, les lèvres impuissantes à » peindre la bonté, traînent sous un soleil tout jeune » une existence caduque^ ». C'est qu'en effet — l'expérience le prouve — il n'est rien comme le vice de la chair pour désorganiser l'être humain, et le réduire à l'état de a cadavre ».

Mais à côté et très souvent en plus de ces hontes solitaires, existent les hontes sociales. Toutes s'originent à un égoïsme féroce. Le jeune homme qui s'y livre considère tout au point de vue de ses propres inclinations et ne se fait même pas une idée des ruines qui l'entourent et dont il est lui-même trop souvent responsable. Habitué, en effet, à ne penser qu'à lui, à tout rapporter à lui, il perd peu à peu le respect des personnes et foule aux pieds tout ce qui lui paraît inutile ou opposé à la satisfaction de ses désirs et de ses appétits. Souvent, il croit encore aimer et il n'aime que lui ; il a le mot d'amour sur les lèvres, et déjà il n'a plus de cœur. «) Quelles » souffrances un homme de cette espèce peut répan- » dre autour de lui ! Avec quelle promptitude il » s'attache et se détache ! Combien il est incapable » du don de soi-même et de la foi en autrui ^ ! »

Il est inutile que je m'attarde à décrire dans le détail les formes variées que l 'égoïsme émotif est en état d'inspirer à la sensualité d'un jeune homme.

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