Paul BouRGET. Ibicl
Elles sont assez connues. La littérature d'aujourd'hui n'est pleine que de ces descriptions ou de det^criptions de ce genre. Ce qui importe davantage, c'est d'étudier les causes du vice impur dont nous devons juger les effets pour y remédier.
Causes de la sensualité
Causes personnelles. — La première de toutes n'est pas difficile à trouver : c'est le foyer de misère que chacun porte en soi, la fièvre de concupiscence que nous avons héritée de nos premiers parents. Ici la religion et l'expérience sont d'accord pour crier le désespoir de l'âme enchaînée à ce « corps de mort ». Mais si toujours cette fièvre mine notre tempérament moral, si personne n'échappe à son étreinte, il y a cependant, dans la vie des peuples comme dans celle des individus, des époques de sensualité plus raffinée ou plus grossière. Il y a en particulier la crise de la jeunesse. « Chez le jeune homme où la nature tra- » vaille, et que ne gardent point les influences chré- » tiennes, la maturité de la chair produit cet envahis- » sèment subit que le P. Gratry appelle d'un mot » expressif «l'épreuve du feu». La sensualité s'éveille » et déborde ; le cœur éprouve comme une faim in- » connue faite de désirs tantôt vagues, tantôt d'une » précision effrayante, sorte de fièvre sourde au dé-
» but, et qui, chez quelques-uns, et à certaines
» heures, éclate en frénésie. Il y a des moments où,
» comme le dit énergiquement Bossuet, tout l'être
» humain se sent devenir chair. Il y a abdication de
» la pen{>ée au profit de cette chair pleine d'orgueil ;
» le corps étouffe l'âme; les sens débordent sur
» l'esprit, et la lampe intérieure s'éteint — soit
» momentanément, soit, hélas ! pour longtemps,
» sinon même pour toujours. C'est le soleil moral qui
» est éclipsé par son satellite, l'intelligence par le
» corps, la vie psychique par la vie des organes faits
» pour servir ^ ».
Causes sociales. — Mais la crise elle-même de la jeunesse reflète, dans ses manifestations sensuelles, les idées du temps et du milieu social où elle éclate. Quand les mœurs publiques agitent sans cesse la vase dont notre nature déchue a fourni le premier limon, quand la littérature sous toutes ses formes — romans, théâtre, journal — la répand à profusion ; quand la rue elle-même, par ses exhibitions scandaleuses d'affiches, de photographies et de cartes postales, en éclabousse les passants ; quand un luxe effréné y projette le rayonnement de sa lumière fausse, et les senteurs enivrantes de ses parfums artificiels ; quand enfin les gens soi-disant bien pensants ferment les yeux sur tous ces débordements, ou se contentent, à
1. Sertillan'Ges. Nos vrais ennemis. Paris, Lecoffre, 190?, p. 219.
leur sujet, d'esquisser un sourire, que veut-on que deviennent des jeunes gens de vingt ans, livrés à eux-mêmes, sans surveillance officielle, qui peuvent tout lire, tout voir, tout entendre, et respirer à pleins poumons un air aussi empoisonné ?
« I.a révélation anticipée et tout intellectuelle de » l'univers sentimental, ne (leur) permet pour ainsi » dire pas d'attendre (leur) cœur. Les lectures mal » dirigées et incohérentes, des conversations qui ne » sont pas surveillées, une promiscuité scolaire qu'au- » cun règlement ne saurait contrôler ; un nervosisme » favorisé par un régime trop sédentaire, tout » conspire à un éveil prématuré d'imagination, » contre lequel le frein religieux prévaudrait seul... » Le résultat est que l'adolescent se trouve initié à » toutes les ardeurs, à toutes les subtilités, à toutes » les perversions — il faut bien l'avouer — de la vie » passionnelle, à un âge où il n'a vraiment éprouvé » que les puériles émotions d'une existence d'éco- » lier ^ ».
Supposons maintenant qu'un jeune homme, victime depuis le collège de ces influences néfastes, une fois entré dans l'Université, soit accaparé par des groupes dont la conduite est réglée par les maximes courantes, pleines d'indulgence à l'égard du vice impur, et nous pourrons entrevoir la débâcle. Ou bien il subira docilement l'ascendant de jeunes gens riches qui, non