‹ L'éducation du caractèreChapitre 23 sur 38 · Paul BoiTRGET. Op. cit · texte numérisé non relu

Paul BoiTRGET. Op. cit

stimulés par le souci de l'existence, et gâtés par les habitudes molles du foyer, passent sottement leur adolescence à préparer la nullité de l'âge mûr ; ou bien il se mêlera aux pessimistes par faiblesse, à tous les découragés d'avant le combat, aux paresseux de tout acabit, aux dilettantes ingénus et blasés, qui l'exhorteront à ne rien faire, l'entraîneront à la brasserie, et lui faciliteront les occasions de débauche. Telles sont, brièvement résumées, les causes éloignées et prochaines qui donnent naissance, chez les jeunes gens d'aujourd'hui, à l'égoïsme émotif dont nous avons parlé, et les livrent sans merci à la tyrannie de la chair. Il nous reste maintenant à noter les principaux effets d'un pareil sensualisme, quitte à signaler ensuite les remèdes qui sont de nature à le combattre, et à l'empêcher d'accumuler ses ruines.

Les effets de la sensualité

On ne peut nier que la sensualité, sous toutes ses formes, soit par excellence un vice anti-social. La valeur morale d'une société lui vient en effet de la moralité de ses membres. Si ceux-ci sont corrompus, comment se pourrait-il que la société elle-même échappât à la corruption ? Des zéros ajoutés à des zéros ne formeront jamais un nombre. Par contre, il peut arriver — et cela même arrive souvent — que

la corruption individuelle dépende de causes sociales. J'ai parlé plus haut des conditions de la vie moderne qui s'opposent le plus à l'éducation du caractère. Ce n'est pas le moment d'y revenir ; mais il est manifeste que les causes sociales de corruption individuelle se sont multipliées de nos jours dans des proportions effrayantes. Or, ce qui me frappe à la fois et m'afflige, lorsque j'en viens à analyser les principales d'entre elles, c'est que le « mal moral » auquel elles ont donné naissance semble relever bien plutôt de nos progrès que de nos reculs. A force, par exemple, de prôner la science, et de lui assigner un but exclusivement utilitaire, nous en sommes arrivés peu à peu à ne plus l'envisager que comme un instrument merveilleux de plaisir, une source intarissable de jouissance. Du coup, l'axe de la moralité s'en est trouvé déplacé. Sans doute, on n'a jamais autant parlé de désintéressement, d'altruisme, de solidarité, qu'à l'heure actuelle ; il n'est pas un orateur attitré de meetings ou de réunions publiques d'allure officielle, qui se croit dispensé d'y faire allusion ; c'est aux heures surtout où les formules stéréotypées et les mots sonores, mais creux, ont chance d'impressionner les foules, qu'on y revient avec complaisance. Mais, si l'on daigne y regarder d'un peu près, et soulever seulement du bout des doigts ce masque humanitaire, on sera effrayé de la somme d'égoïsme qu'il recouvre. Je ne vais pas jusqu'à prétendre que tout soit sincère ou faux dans ces protestations d'amour et de dévoue-

ment à l'égard du prochain, qui s'élèvent de tous les points de la société à la fois ; je veux même croire à la sincérité de la plupart d'entre elles. Mais que d'illusions cependant, et que d'élans généreux dépensés en pure perte par ceux-là même — et ils sont légion ! — qui annihilent en pratique ce à quoi ils semblent tenir le plus en théorie !■ C'est là une idée à laquelle je reviens sans cesse ; le lecteur voudra bien me le pardonner, et me permettre d'en montrer encore une fois la valeur et la portée, en parlant principalement des effets anti-sociaux de Vêgoisme sensuel^ et des remèdes dont ils sont susceptibles.

Effets physiques. — Nous nous devons à la société corps et âme ; elle a le droit de compter sur toutes nos forces, et de nous demander de ne les point gaspiller. Or, la sensualité est un véritable gaspillage de forces ; aucun vice ne mine plus sûrement le corps, n'amoindrit davantage l'intelligence, et ne sèche le cœur avec plus de rapidité. La sensualité est donc bien un vice antisocial. Il est à remarquer d'abord — car en matière aussi délicate on ne saurait être trop précis — qu'il y a sensualité et sensualité. Pour le moment, je ne parle pas de ces défaillances individuelles et passagères, auxquelles notre tempérament physique, notre nature déchue, et jusqu'au milieu lui-même où nous vivons, prennent une si large part, mais qu'avec un peu d'énergie et d'habileté une âme noble, éprise d'idéal, peut facilement réduire à leur

minimum, sinon les prévenir totalement. La sensualité que je combats ici est celle à laquelle un jeune homme s'abandonne presque sans lutte, ou qu'il cultive pour elle-même, en ne lui épargnant aucune satisfaction, sorte de ver impur qui s'attaque de préférence aux fleurs fraîchement écloses, boit sournoisement leur sève, et dévore leur tige. Il suffit de regarder un peu attentivement les jeunes gens qui en sont les victimes. En dépit de tous les artifices dont ils usent pour atténuer aux yeux des autres leur délabrement, ils sont facilement reconnaissables à leur corps affaibli, excédé par la jouissance, à leur démarche molle, à leur front sans noblesse, à leur regard sans clarté.

Que peut attendre la société de pareils renforts ? Ils ne peuvent que lui nuire, d'abord en la privant d'un capital d'énergies individuelles auquel elle a un droit strict, et ensuite en/ ne lui léguant — pour acompte — qu'un sang appauvri, dans des corps d'enfants voués d'avance à toutes les flétrissures. Car, je le demande, à qui ces jeunes gens sensuels iront-ils un jour offrir leur être délabré, fatigué de luxure ? Peut-être à une épouse qui, comme par miracle, aura échappé à la contamination générale ; et c'est alors une chose affreuse de penser que cette force sera neutralisée par de telles faiblesses. Que si, au contraire, ils font choix d'une épouse victime, elle aussi, des mêmes mœurs, on peut entrevoir à quoi aboutira l'union de ces « corps de mort » dans un

effort de vie : point de famille, ou — ce qui est pis encore — de pauvi-es petits êtres, dont le vice impur, à la manière d'un vampire, aura d'avance sucé le sang de leurs veines, fait leurs fronts pâles, et leurs yeux éteints. Allez donc parler de régénération sociale à des hommes dont volontairement la vie n'est qu'un lent suicide, et qui se résignent à mourir ainsi tous les jours aux dépens des autres, à la seule condition de pouvoir vivre pour eux-mêmes !

Effets intellectuels. Les effets intellectuels de la sen<>ualité ne sont pas moins déplorables, dans un jeune honmie, que les effets physiques. N'est-ce pas un lieu commun de rappeler ici que les sens ne se satisfont qu'aux dépens de l'esprit, et que la vie dissolue du corps dissout à son tour les énergies de l'âme ? L'intelligence a besoin, pour s'épanouir, des apaisements de la chair, de l'équilibre de ses fonctions, de la pureté et de la fraîcheur du sang, du repos des nerfs. Lorsque je considère le corps dans ses rapports avec l'intelligence, dont il est l'instrument naturel, malgré moi je me rappelle ces harpes éoliennes que les anciens suspendaient aux branches des saules, et que la brise fraîche des matins d'avril, ou 1^ tiède haleine des soirs d'automne, parvenaient à faire vibrer. Si tout est calme en lui et autour de lui, si la chair n'est point trop secouée par la passion, ni le sang trop vicié, ni les nerfs trop tendus, alors l'intelligence peut, en passant comme un vent léger

sur les fibres sans nombre de ce merveilleux instrument, en tirer des accords pleins et suaves, dont la suavité et la plénitude dédommagent largement de l'âpreté et du vide des accents sensuels. Que si, au contraire, le corps est ballotté par le souffle violent de la volupté, dans ce cas, les mille et mille fibres sensibles dont il est armé — telles, sous un vent d'orage, les cordes délicates de la harpe — se tordent ou se brisent ; l'intelligence alors a beau faire, elle n'en tire plus aucun son.

Les jouissances corporelles ne sont donc pas compatibles avec les joies intellectuelles ; au surplus, celui qui se repose dans la chair est incapable de travailler de l'esprit. La chair, en efïet, ne trouve son repos que dans des excitations sensuelles de toutes sortes, tandis que, pour travailler, l'esprit a besoin d'une atmosphère de paix, « Le jeune homme qui, au retour d'une soirée, regagne sa modeste chambre d'étudiant, y entre l'imagination pleine de troubles : le contraste de ces lumières, de ces danses, de ces toilettes provocantes, et de sa pauvre chambre de travail, est mortel à la santé de l'esprit. Il n'y a pas d'impression plus décourageante pour lui, car rien ne l'a habitué à faire la critique de ces prétendus plaisirs. Il ne s'est jamais pénétré de cette vérité que, riche comme il l'est en forces et en illusions, il est incapable de voir ce qui est. Il forge de toutes pièces son monde extérieur et les personnages qu'il y fait mouvoir, et cette

» hallucination est f^i vive, qu'elle s'interpose entre » lui et la réalité qu'elle lui cache. Il n'est pas » étonnant que, par contraste, sa vie si calme, si tran- » quille, si libre, si vraiment heureuse, lui paraisse » insupportablement monotone et triste ^ » .

Que de découragés la vie de plaisir n'a-t-elle pas produits parmi les jeunes gens ! Ils étaient entrés à l'Université avec de belles espérances et une provision énorme de bonne volonté. L'avenir leur souriait. Ils seraient un jour des hommes de science qui feraient honneur à la société, et, dans la société, à leur patrie. Cela marcha bien un an, deux ans peut-être ; puis peu à peu, ils ee relâchèrent de leur ardeur. Après avoir tout donné à leur intelligence, leur corps n'avait-il pas ses droits, lui aussi ? De toutes parts ils furent sollicités, et ils cédèrent. Au début, ils cherchèrent surtout à éviter les excès ; mais la passion qu'on alimente chaque jour, fût-ce à dose infinitésimale, se joue de tous les calculs ; elle est le chancre qui envahit le corps et finit par le dévorer ; elle est le torrent qui disjoint lentement les pierres de la digue, et puis emporte tout avec lui à la dérive. Aussi bien furent-ils emportés ; la chair reprit en eux ses prétendus droits sur l'esprit, et, au lieu de jeunes gens sains, laborieux, intelligents, dont la patrie escomptait h bon droit les talents réels, nous avons maintenant devant nous des « fruits secs », c'est-à-dire des corps

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