Lacordaire. Conf. de Notre-Dame, 1844, 22® Conf
Mais supposons un instant qu'il nous soit permis de lui vouer un amour exclusif, sans tenir compte de la subordination nécessaire des exigences de la chair aux lois de l'esprit. Même dans cette hypothèse absurde, il n'est pas prouvé que l'égoïsme sensuel soit le dernier mot de la sagesse. Epicure lui-même enseignait qu'il est plus .sage de préférer aux plaisirs violents et passagers de la luxure, des plaisirs délicats et durables. De telle sorte que l'amour bien entendu du corps, à l'envisager en lui-même, condamne déjà, et absolument, la sensualité.
Que dire alors, lorsqu'au lieu de considérer le corps comme une réalité indépendante, qui a sa vie propre, nous le considérons dans ses rapports avec l'âme ? Il est clair, de ce point de vue, que même les plaisirs corporels légitimes, ceux qui s'attachent à la santé physique, à l'harmonie des organes, à la finesse et à la complexité des impressions nerveuses, n'ont pas leur fin en eux-mêmes ; ils sont subordonnés aux joies supérieures de l'intelligence et du cœur. Dès lors, tout ce qui, dans ces plaisirs, est de nature à corrompre ces joies, ou à les entamer, doit être écarté impitoyablement. Il ne s'agit plus pour un jeune homme de tout voir, de tout lire, de tout entendre, de tout faire, mais de ne faire, de n'entendre, de ne lire et de ne voir que ce qui €>st en mesure d'ennoblir son intelligence, et de dilater son cœur.
Culture intellectuelle Notre devoir de chrétien
et d'honnête homme, est d'abord de développer notre intelHgence ; il n'y a de perfection humaine qu'à ce prix. Nous n'avons pas tous une vocation intellectuelle, de façon à cultiver l'étude pour elle-même, c'est certain ; tous cependant, nous avons la vocation d'être aussi intelligent que possible. Si donc l'étude pour elle-même ne nous séduit pas, du moins pouvonsnous l'ordonner à nous créer un avenir honorable. Il n'y a pas d'étudiant qui n'ait au cœur au moins cette ambition-là ! C'est déjà un bon remède contre la sensualité. Car l'ambition a ceci de particulier qu'elle attire à elle les énergies propres à la féconder et repousse les autres dans l'ombre. Un jeune homme qui se fait chaste par ambition, ne peut manquer de s'attacher ensuite à la chasteté pour elle-même, lorsqu'il en aura goûté l'indicible charme.
Culture morale. — ?\îais nous ne devons pas seulement être chaste dans le dessein de cultiver notre intelligence; il nous faut l'être surtout pour élargir notre cœur. Un honnête homme, en effet, à plus forte raison un chrétien, doit être un homme essentiellement bon, c'est-à-dire que sa bonté ne doit pas avoir d'autres limites que celles que la raison et la Foi lui assignent. Or, s'il n'y a rien comme l'amour désintéressé des autres qui soit capable d'étouffer l'amour intéressé de nous-même, j'ajoute aussitôt, pour compléter ma pensée, que rien non plus comme l'amour chaste et désintéressé de nous-même n'est capable de
nous faire aimer les autres avec désintéressement ; alors nous les servons au lieu de nous en servir ; nous les aimons pour eux-mêmes au lieu de les aimer pour nous. Tout à l'heure, je parlais de l'épouse qui doit s'asseoir un jour au foyer. A ce propos, je sais des jeunes gens qui ont dû de rester chastes au respect que d'avance ils lui portaient, à l'amour désintéressé qu'ils lui avaient voué. Cela ne suffit pas sans doute à un chrétien pour rendre sa chasteté méritoire, mais de pareils motifs de chasteté, lorsqu'ils tombent dans un cœur sincère, l'acheminent lentement vers l'idéal suprême qui s'impose à notre activité totale, et qui, par sa seule vertu, nous purifie.
Encore un coup, nous ne sommes pas des anges, et il faut en prendre notre parti. Mieux vaut, selon moi, arriver jusqu'à Dieu par des chemins détournés qui aboutissent à Lui, que de ne pas oser franchir d'un bond et en droite ligne, la distance qui nous en sépare. C'est dans ce sens aussi que l'amour des hommes, de tous ceux qui sont nos frères en humanité et en divinité, peut nous conduire à l'amour de Dieu. On peut être de son temps en essayant de se mettre dans le courant de solidarité qui le traverse, en aimant les autres pour la part d'humanité qui est en eux comme elle est en nous, puis finir par s'élever audessus de son temps en les aimant en outre pour la part de divinité qui les enveloppe, comme elle nous enveloppe, nous. De là à l'amour de Dieu pour Luimême et par-dessus toutes choses, il n'y a qu'un pas.
et, ce pas une fois franchi, nous sommes sauvés. Car, aimant Dieu pour Lui-même, nous aimerons les autres et nous-même pour Lui. Nous redescendrons avec sécurité la pente que nous aurons gravie avec peine ; ayant goûté une bonne fois des joies célestes, nous apprécierons à leur juste valeur les joies terrestres ; auprès du ciel, la terre nous apparaîtra trop petite ; la nostalgie des sommets nous guérira de la hantise des bas-fonds. Ainsi fait le voyageur, lorsque l'amour de la montagne lui a permis d'en escalader les pics. Soudain, sa vue s'est démesurément agrandie ; le ciel est devenu plus profond ; et l'horizon sans bornes. A ses pieds s'étendent les collines et les forêts silencieuses. Il entend monter des cités comme un murmure de voix humaines. A ce moment une indicible joie envahit son cœur, la joie d'être pour un instant détaché des détails de la terre, et, dans son isolement sublime, de pouvoir d'un regard la dominer toute.