Cf. La Virilité chrétienne, Desclée, 1909 (5« mille
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Nature de l'habitude
Tout le monde ^ait ce qu'on entend en général par ce mot « d'habitude », à savoir une tendance, acquise par la répétition de certains actes, à reproduire des actes analogues avec facilité et délectation. Dès lors l'habitude morale ne serait pas autre chose que la tendance à reproduire facilement et agréablement des actes moraux, du seul fait de leur répétition. Pour faire bien comprendre cette définition, il me suffira d'indiquer le plus nettement possible la raison iVî'tre de l'habitude dans notre organisme moral.
Sa raison d'être. Prenons un enfant à l'âge de raison, au moment précis où sa qualité de chrétien l'oblige à poser des actes qui soient conformes aux règles humaines et divines qui les prescrivent. Son état d'âme n'est pas aussi simple qu'on pourrait le croire au premier abord. Je ne parle pas de l'infirmité de sa petite intelligence qui, à peine ouverte à la vérité, ne saisit de son rayonnement que ce qu'elle peut en saisir, assez sans doute pour lui permettre de faire les premiers pas dans la vie, mais pas assez cependant pour qu'il n'ait pas besoin à chaque pas d'être surveillé. Parlons plutôt de sa volonté, ha volonté d'un enfant est quelque chose de très délicat et de très fragile. Etant restée pendant de longues
années comme emmaillotée dans les langes de la sensibilité, elle ne s'en dégage qu'avec beaucoup de peine. Ce n'est pas qu'elle soit paralysée, mais elle est engourdie. Or, de même que les jambes d'un enfant ne se dégourdissent qu'en marchant, sa volonté ne se dégourdit qu'en voulant. C^est à force de vouloir^ autrement dît, de poser des actes de volonté, quHl acquerra peu à peu de la volonté.
Il ne faudrait pas croire en effet qu'un enfant, sous prétexte qu'il est jeune, et que la vie n'a pu encore lui imprimer ses tares, soit dans l'état d'un pur esprit, dont le vouloir du bien divin ne se heurte à aucune résistance. Ce serait supposer d'abord que sa volonté lui est donnée toute formée en naissant, et ensuite que ses sens, par nature, sont orientés vers Dieu. Or, nous avons vu qu'il n'en est rien. La volonté d'un enfant ne se forme qu'à la longue, au prix d'efforts sur elle-même sans cesse renouvelés, et d'actes énergiques indéfiniment multipliés. Pareillement ses puissances sensibles ne consentiront à subir le joug d'un idéal austère, tel que l'idéal chrétien, que si elles y sont préparées de longue date par la volonté; car l'éducation morale de la sensibilité est avant tout une affaire d'entraînement et d'assouplissement volontaire. Certes je n'ignore pas qu'il vient au monde des enfants dont les vertus de tempérament favorisent grandement l'éducation morale. Mais d'abord c'est une exception. Au surplus, les mieux favorisés d'entre eux ne sont pas pour cela dispensés
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d'agir. Autre chose en effet est de n'être pas porté au mal grâce à un heureux naturel, et autre chose d'être porté au bien à force de volonté et d'énergie. Il y a des gens qui demeurent vertueux parce qu'ils sont incapables de vice, et d'autres qui le deviennent malgré leurs tendances au vice. Ceux-ci sont des caractères ; les autres, pas. De tout cela je conclus qu'un enfant, à l'âge où il est mis en demeure d'agir selon la raison et la Foi, se trouve dans un état d'infériorité notoire, précisément parce qu'il est un enfant. Qui le sortira de cet état ? Qui donc coupera un€ à une les amarres sensibles qui l'attachent à la terre, et font ressembler sa petite âme à un ballon captif, incapable de prendre son essor ? La volonté, mais la volonté agissante, la volonté qui ne se repose pas une minute de ses obligations, et, sans nervosité ni lassitude, lentement mais sûrement, se nourrit, se fortifie de ses propres actes.
Il en va en effet de l'éducation du caractère comme de l'instruction. « Quand un enfant ne met pas en » pratique une règle de grammaire, observe Kant, » peu importe qu'il la récite, il ne la sait pas. Celui- » là la sait infailliblement qui l'applique, peu im- » porte qu'il ne la récite pas... Le meilleur moyen de » comprendre, c'est de faire. Ce que l'on apprend le » plus solidement, et ce que l'on retient le mieux, » c'est ce que l'on apprend en quelque sorte par soi- » même ». Il importerait fort peu à un enfant de savoir et de réciter par cœur son catéchisme moral.
s'il ne met pas en pratique les règles qu'il prescrit. Je connais des « premiers prix d'instruction religieuse » qui sont devenus depuis lors de fameux sectaires. Les règles morales les mieux sues sont celles que l'on pratique ; un homme vraiment chaste en sait plus long sur le chapitre de la chasteté — fût-il par ailleurs illettré — que l'écrivain de génie, mais débauché, qui disserte à pertq de vue sur le charme incomparable de cette vertu qu'il ne possède pas. L'action joue donc, dans l'éducation, un rôle capital, supérieur à celui de tous les- traités les mieux pensés et les mieux écrits. Or, « si c'est sous forme de » souvenirs que se dépose dans la mémoire [de » l'enfant] une partie du travail qu'il accomplit, » c'est sous la forme dliahitudes actives que se » dépose en [lui] son activité. Rien ne se perd en » notre vie psychologique : la nature est un comp- » table minutieux. Nos actes les plus insignifiants » en apparence, pour peu que nous les répétions, » forment avec les semaines, le^ mois, les années un » total énorme qui s'inscrit dans la mémoire orga- » nique sous forme d'habitudes indéracinables. Le » temps, cet allié si précieux de notre affranchisse- » ment, travaille avec la même obstination tranquille » contre nous, lorsque nous ne l'obligeons pas à » travailler pour nous. Il utilise en nous, pour ou » contre nous, la loi dominante de la psychologie, la » loi de l'habitude. Souveraine et sûre du triomphe, » l'habitude procède d'une marche insidieuse, et
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» comme sans se presser. On dirait qu'elle sait la » prodigieuse efficacité des actions lentes indéfini- » ment répétées. Un premier acte, même pénible, » accompli, sa répétition coûte déjà moins. A une » troisième, à une quatrième reproduction l'effort » continue encore et va s 'atténuant jusqu'à dispa- » raître ! Cet acte pénible au début va devenir peu à » peu un besoin, et franchement désagréable d'abord, » c'est «on non-accomplissement qui deviendra pé- » nible ^ » .
Au fond, la raison d'être de l'habitude morale, c'est donc de remédier à la faiblesse naturelle de nos facultés agissantes, de décupler leur activité, et, ce faisant, de nous lancer vers le bien comme tout naturellement. En ce sens l'habitude est vraiment une seconde nature. Mais tandis que notre première nature nous est donnée toute faite, sans que nous y soyons pour quelque chose, l'habitude est notre œuvre ; nous sommes à nous-mêmes, en l'acquérant, nos propres créateurs. Et ceci m'amène à parler du degré de moralité des habitudes morales.
Moralité de l'habitude
Il s'est trouvé des Philosophes qui ont contesté la moralité des habitudes morales. Cela peut paraître