Payot. Ouv. cité, p. 135 sq
paradoxal ; cependant le fait est là, incontestable. Si la vertu est l'habitude de faire le bien, a-t-on dit, elle finit par devenir une sorte de routine d'où la liberté est bannie.
En diminuant l'effort, elle diminue du même coup le mérite, et la moralité de nos actes s'en trouve entamée. Conclusion : acquérons le moins possible de bonnes habitudes. Nous voici encore une fois en présence d'une de ces théories livresques contre lesquelles on ne saurait trop s'élever, tant leur influence est pratiquement débilitante. Il est très vrai qu'un acte vertueux est d'autant plus méritoire qu'il exige d'effort de la part de celui qui l'accomplit, et qu'il est le produit de sa liberté. Mais la question n'est pas là. Toute la question au contraire est de savoir s'il est possible à un homme de bonne volonté, que le devoir talonne pour ainsi dire sans trêve ni merci, de dépenser à chaque instant de son existence, sans s'épuiser jamais, ni se décourager, la même somme d'efforts qu'il a dû produire au début de sa vie morale. A cette question, l'expérience commune répond sans hésiter : non, cela n'est pas possible. Pour oser soutenir le contraire, il faut ou bien avoir perdu le sens de la réalité, ou bien n'avoir jamais eu à lutter soi-même contre un tempérament indocile, à réagir contre des passions violentes, à vaincre certaines tentations, à s'accrocher à certaines circonstances. La seule perspective d'avoir à renouveler continuellement la lutte, dans les mêmes conditions, sans
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jamais reprendre haleine, suffirait à décourager les plus braves.
L'habitude et la liberté. — Aussi bien, de l'avis des meilleurs psychologues, la bonne habitude qu'on s'est donnée à soi-même, loin de diminuer la liberté, l'accroît. « On en parle bien à tort, écrit l'un d'eux, » comme si elle faisait succéder à l'effet moral, seul » méritoire, une vertu automatique sans prix, une » sorte d'utile et heureuse routine. C'est le contraire » qui a lieu. Cette infaillibilité acquise, ou plutôt » conquise, est le plus haut degré du mérite, et c'est » la plus haute liberté ^ «. Nul n'est vraiment libre, redisons-le encore, s'il ne mérite de l'être. Or, on le mérite justement par l'habitude morale. Celle-ci est, à la lettre, le ressort de notre activité libre, pour toutes sortes de raisons, dont la principale est qu'elle s'acquiert par des actes volontaires sans cesse répétés, et qu'alors, sous sa poussée bienfaisante, nous prenons tous les jours un peu plus possession de nous-même, ce qui est, on l'avouera, le point idéal auquel doit tendre l'éducation du caractère.
Cependant, objectera-t-on peut-être, il est notoire qu'en diminuant l'effort, l'habitude diminue la conscience ; nous voici donc acculés à une pratique instinctive, machinale, du devoir. L'objection n'est pas nouvelle, et, pour y répondre, je n'irai pas jusqu'à