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CHAPITRE II LES LOIS DE L'HABITUDE

Il ne suffit pas d'énoncer d'une manière générale, comme le font beaucoup de psychologues, que l'habitude s'acquiert par des actes, et que son développement est en raison directe de leur répétition. L'important est bien plutôt de savoir à quelles lois cette répétition elle-même est soumise pour avoir tous ses effets. Or, ces lois sont de deux sortes, selon qu'elles concernent Vhygiène de l'âme, ou règlent V exercice de ses facultés. Je voudrais consacrer ce chapitre à les étudier à ce double point de vue. Il n'est guère de sujet plus intéressant à la fois et plus important, mais je dois ajouter qu'il n'en est guère non plus dont on s'occupe moins. On ne m'en voudra donc pas d'insister quelque peu.

Hygiène de l'âme

Hygiène physiologique. Les lois de l'hygiène corporelle, bien comprises et bien observées, sont

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de nature à produire et à conserver la santé physique ; ainsi en est-il des lois de l'hygiène morale par rapport à la santé de l'âme. De même qu'on peut définir la santé du corps, VéqidUhre de ses fonctions physiologiques, je ne vois aucun inconvénient à définir la santé de l'âme, Véquilibrc de ses fonctions morales. Dans ces conditions, ii sufiit de jeter un coup d'œil sur la façon dont les lois de l'hygiène corporelle doivent être appliquées, qui assureront à notre tempérament physique l'équilibre de ses fonctions, pour deviner du même coup l'attitude que nous devons prendre, hygiéniquement parlant, si nous tenons à sauvegarder la santé de notre âme. Mon intention n'est pas de faire un cours d'hygiène ; la plupart de mes lecteurs pourraient m'en remontrer sur ce point. Mais parce que nous ne pouvons juger de la vie de l'âme qu'au moyen d'analogies tirées de la vie du corps, je suis bien obligé d'entrer dans certains détails relatifs au bon fonctionnement de la vie organique, pour indiquer à quelles conditions les facultés de l'âme sont appelées elles-mêmes à bien fonctionner. Or, s'il faut en croire les sommités de la science, la santé du corps dépend avant tout de l'équilibre des deux fonctions suivantes : cdle de respiration et celle de nutrition. Il n'y a pas de vigueur physique sans l'assimilation, par nos poumons, d'un air pur, et, par notre estomac, d'aliments sains. De prime abord, on pourrait croire que rien n'est plus facile que de fournir à notre corps ces « principes de vie » dont il a besoin. Il n'en est

rien. Sans doute ce n'est ni l'air pur, ni les aliments sains qui nous manquent, mais c'est nous qui la plupart du temps manquons à toutes les lois de l'hygiène pour nous les procurer. Un étudiant se trouve momentanément dans sa chambre, dont les fenêtres n'ont pas été ouvertes, je suppose, depuis la veille. Il se met à sa table de travail. Au bout de quelque temps, il a l'impression que ça ne va pas ; il ne se sent pas en train ; sa tête s'alourdit ; son sang s'échauffe. Que faire ? Peut-être lui suffirait-il d'ouvrir ses fenêtres pendant quelques minutes, afin de renouveler l'air vicié par une respiration prolongée. Mais ouvrir une fenêtre, c'est être obligé de se déranger, d'interrompre la lecture d'un journal amusant, d'un roman séduisant, d'une thèse d'examen particulièrement ardue, ou rompre la trame de je ne sais quel rêve sentimental, auquel on tient plus qu'à l'air pur dans les poumons. Alors l'étudiant mal à l'aise préfère ne pas se déranger, ou, s'il se dérange, ce sera peut-être pour aller flâner au dehors, et perdre à des riens un temps fort précieux. Il eût été si simple cependant de se procurer un peu d'air pur. Le corps s'en fût mieux porté, l'intelligence se fût réveillée, et la volonté surtout se fût affermie par cet effort sur elle-même, pour s'arracher à son indolence naturelle. Mais voilà, nous dédaignons ce qui est simple; nous méprisons, parce qu'elles sont petites, cette multitude d'actions qu'on accomplit des centaines de fois par jour, lorsqu'on a à cœur de mettre un tempérament

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sain au service d'une âme saine : mens sarui in corpore sano. Cependant, il serait bon d'y songer, la santé corporelle, comme la santé" de l'âme, sont à ce prix.

Je viens de parler de l'hygiène de la respiration ; on peut en dire autant et plus de l'hygiène alimentaire. Tous ceux qui s'occupent spécialement de ces questions s'accordent à reconnaître qu'en général, de nos jours, on mange et on boit trop, et que le travail énorme que les organes dépensent à s'assimiler toutes ces choses est très nuisible à l'ensemble de l'organisme, et ne manc^ue pas d'avoir son retentissement débilitant jusque dans la vie intellectuelle, et même dans la vie morale. Faut-il donc devenir « végétarien », faire partie des sociétés d'abstinence, s'en tenir aux boissons dites hygiéniques ? Ce sont là autant de remèdes violents qui ne s'imposent pas nécessairement à tout le monde, et c'est encore, si l'on veut, un idéal qui n'a pas le don de séduire les jeunes gens en particulier.

A mon avis, il existe des remèdes plus nécessaires, et dont ceux-là mêmes qui prônent les « grands remèdes », ne se montrent pas toujours assez soucieux. Ils consistent à se surveiller tous les jours dans la façon de se nourrir et de se récréer ; à ne pas boire et à ne pas manger, sans tenir compte de l'état général de sa santé, du travail intellectuel que l'on a à fournir, ou encore du repos que l'on doit prendre. Mais c'est là une sujétion dont s'accommode fort peu notre volonté paresseuse. Nous n'aimons pas

« vivre de régime », même dans le sens le plus large du mot, parce qu'il en coûte à notre inertie, et que vivre de régime c'est tout le contraire de se laisser vivre. Or à vingt ans on aime « se laisser vivre », entraîné que l'on est par l'ardeur de son tempérament, par l'insouciance du lendemain, par les compagnons de plaisir, et par ces mille et mille circonstances de la vie sociale, qui semblent autoriser toutes les licences, au détriment de l'hygiène la plus élémentaire.

Hygiène morale. — Si maintenant nous passons du domaine physiologique au domaine moral, nous nous heurtons aux mêmes préjugés. Plus encore que le corps, l'âme a besoin de respirer dans une atmosphère pure, et de se nourrir d'aliments sains, parce que les conséquences des maladies de l'âme ne sont pas comparables à celles des maladies corporelles. Au surplus la santé de l'âme est des plus délicates; un rien peut l'endommager, et cela pour toujours. Et cependant combien de jeunes gens qui passent une bonne partie de leurs journées, de leurs soirées surtout, dans une atmosphère morale irrespirable, lourde, de tous les miasmes du scepticisme et de la sensualité ! On les voit courir un peu partout, là en particulier où les principes de la vie facile sont en honneur ; une grande partie de leur force d'âme se dissipe dans des fêtes, dans des salons, dans des spectacles. Ce n'est pas qu'ils veulent le mal pour le mal : la plupart vous

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avoueront, aux heures de sincérité, que cette existence leur pèse, que leurs convictions s'en ressentent, que leur cœur est à l'étroit, que leur âme étouffe. Mais il faudrait faire un effort pour s'arracher à ces contraintes sociales, se secouer un peu, et rompre en visière à des habitudes de mollesse invétérées. Ils n'en ont pas le courage. Si encore, par manière d'antidote, ils nourrissaient leur intelligence et leur cœur, de pensées saines et de sentiments fortifiants ! Mais voyez-les à l'œuvre. Ils continuent au dedans la vie énervante et éparpillée du deliors. Beaucoup ne travaillent pas, ou ne travaillent que médiocrement, deux mois tout au plus avant l'échéance des examens. En revanche, ils dévorent tout ce qui leur tombe sous la main, et principalement les fadaises du jour, les romans alléchants. Au lieu de chercher un remède au vide de leur cœur, dans des affections légitimes et nobles, de se préparer, par un lent travail d'épuration morale, à leur rôle futur d'époux et de père, ils préfèrent entretenir toutes sortes de rêves, multiplier les relations de surface, et gaspiller, au hasard des rencontres, la provision de sentiments élevés et délicats qu'ils ont faits au foyer. Tout cela, parce qu'il en coûte de lutter contre des passions naissantes, de réagir contre ses aises, d'user de préservatifs, de s'entourer de précautions minutieuses, de vivre en un mot de régime, dans la façon de nourrir son intelligence de vérité, et son cœur de sentiments virils. Il en est dans le nombre, je le sais, qui remettent à

plus tard une conversion éclatante. Alors, sous la pression des événements, en face des nécessités de la vie, ils se rangeront, comme ils disent ; ils feront machine arrière, et étonneront le monde par l'honnêteté de leurs mœurs et la force de leurs convictions. Quelle utopie dangereuse ! Il en va de la santé de l'âme connne de la santé du corps. Quand on a passé sa jeunesse à la miner, en vivant dans des milieux délétères, en s 'intoxiquant chaque jour comme à plaisir ; quand on a rompu de toutes manières, par des abus criants, l'équilibre des fonctions essentielles à la vie, ce n'est' pas du jour au lendemain qu'on se refait^ ni qu'on rétablit l'équilibre rompu.

Gymnastique de l'âme

C'est déjà beaucoup, pour entretenir une santé physique florissante, de prendre garde aux lois élémentaires de l'hygiène corporelle. Toutefois cela ne suffit pas ; il faut y ajouter l'exercice musculaire. Tout le monde s'étend là-dessus. Mais quels exercices ? C'est ici qu'on ne s'entend plus. Doit-on s'en tenir à des exercices modérés et réguliers qui, en assouplissant peu à peu les muscles et en les fortifiant, facilitent le bon fonctionnement des organes essentiels de la vie, et maintiennent la santé dans un état d'équilibre stable; — ou bien faut-il recourir à ces

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sports violents qui, pratiqués sans mesure, centuplent, j'en conviens, la force musculaire, mais le plus souvent au détriment de l'économie générale ? Le fait est que de nos jours on en est arrivé, dans certains milieux, — la remarque n'est pas neuve — à confondre ces deux choses si différentes : la santé et la force musculaire. Il me semble cependant qu'une pareille confusion pourrait être facilement évitée, et qu'à vouloir y regarder d'un peu plus près le problème à résoudre se pose en termes très simples. La santé corporelle a-t-elle une valeur en soi^ et peut-elle être recherchée pour elle-même ; ou au contraire n'a-t-elle qu'une valeur relative^ qui lui vienne uniquement de ses rapports étroits avec la santé de l'âme ?

Les sports. — Pour ma part, je ne suis pas de ceux qui pensent que le but de la vie ici-ba&, soit de se bien porter, ni d'égaler, en force musculaire, les athlètes de la foire. Dans ces conditions, les exercices qui s'imposent à nous ne sont pas difficiles à trouver ; les plus simples seront les meilleurs, s'il est vrai qu'ils contribuent à augmenter la capacité respiratoire de nos poumons, qu'ils facilitent à travers l'organisme le transport d'un sang riche, et provoquent en nous un vif et énergique travail d'assimilation. La première loi de l'exercice musculaire est donc ce que j'appellerais volontiers la loi des infiniment petits. En vertu de cette loi, il n'est pas nécessaire à un jeune homme, soucieux à juste titre de sa santé, de

faire appel à des exercices compliqués et violents, sinon de temps en temps, et par manière de jeu. Mieux vaut au contraire pour lui qu'il s'en tienne à des procédés simples, calqués sur ceux de la nature, et dont la répétition finira par établir en lui l'équilibre des dispositions physiques. Car à la loi des infiniment petits, qui détermine la matière des exercices corporels, il faut ajouter la loi de continuité, qui règle leur forme. Cette dernière loi est comme l'âme de la gymnastique corporelle. Si l'on cesse en effet de s'exercer par lassitude, si même on se relâche tant soit peu de ses efforts, avant d'être arrivé à un complet résultat, on perdra en très peu de temps toute la réserve d'énergie que l'on aura mis longtemps à acquérir. Par contre, si l'on persévère, si l'on a de la méthode^ à la longue, loin de fatiguer, ces exercices deviendront une habitude, un besoin, une seconde nature.

L'insistance que je mets à détailler ainsi les lois de l'exercice corporel a sa raison d'être. D'abord il y va de notre santé phj'sique, et c'est déjà quelque chose. Au surplus cette gymnastique simple, mais méthodique^ est d'un appoint énorme pour l'éducation du caractère. On a dit d'elle très justement qu'elle est comme « l'école primaire de la volonté ». Enfin elle peut servir de modèle à la gymnastique de l'âme, dont la santé est soumise, toute proportion gardée, aux mêmes lois que la santé du corps.

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Loi des infiniment petits. — Tous les psychologues s'entendent également sur la nécessité des exercices spirituels. Mais où l'accord cesse de régner entre eux, c'est lorsqu'il s'agit de déterminer le genre de ces exercices. J'ai connu le temps où l'on faisait exclusivement consister les exercices spirituels proprement dits dans la lecture quotidienne d'un chapitre de piété ou d'ascétisme. Il me semble cependant que le véritable exercice spirituel doit être une action plus encore qu'une lecture, et qu'au surplus cett€ action ne doit jamais être interrompue.

L'âme a des facultés un peu comme le corps a des membres. Puis donc que les habitudes morales sont aux facultés de l'âme ce que les muscles sont aux membres du corps, il est urgent de les fortifier. Leur développement facilitera à l'âme les fonctions morales de respiration et de nutrition, dont nous avons parlé. Il est clair qu'un jeune homme en possession de saines et solides habitudes s'arrachera de lui-même, et sans difficultés, aux milieux débilitants, et éprouvera le besoin d'une nom-riture morale fortifiante.

Mais comment développer de telles habitudes ? Par l'exercice, en s'astreignant tous les jours à l'observation de lois très simples, mais rigoureuses, et dhihord à la loi des infiniment petits. Dans le domaine moral, les jeunes gens n'ont pas à chercher loin ; leur tâche quotidienne est toute tracée ; leurs devoirs d'étudiants catholiques tout indiqués, jour

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par jour, heure par heure. Ou ils ont des dispositions naturelles à acquérir de bonnes habitudes, ce qu'on est convenu d'appeler des vertm de tempérament, et rien n'est alors plus aisé que de les mettre en valeur et de les moralise)'; ou ils sont venus au monde avec des dispositions vicieuses, et c'est dans ce cas de leur part une question d'énergie à la fois et de prudence que de les neutraliser, et de leur en substituer de meilleures.

Loi de continuité. — Je suppose par exemple qu'un étudiant soit enclin de son naturel à la tempérance. Il lui sera facile, dans cette hypothèse, d'orienter de pareilles dispositions dans le sens de l'idéal chrétien, et d'en faire bénéficier sa volonté. Sa volonté à son tour, en s 'inspirant du même idéal, imprimera à ces dispositions naturelles son empreinte morale, et les changera en vertu. Tel autre au contraire est enclin, par tempérament, à la sensualité ; il est victime sur ce point de dispositions héréditaires, ou acquises. Que faire ? Certains étudiants sont partisans à ce sujet des grands remèdes, des remèdes amers ; ils vont jusqu'à parler de froc et de cloître. En théorie, c'est là un très beau geste, j'en conviens, mais qui n'est pas toujours pratique. Pratiquement, il y a les remèdes moins séduisants, et malgré cela très efficaces, comme le fait de transformer une pareille passion en vertu, de convertir un amour mal entendu de soi-même en un amour bien entendu. Ici

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un travail méthodique s'impose ; la loi des infiniment petits appelle la loi de continuité. Pas de prétendus efforts héroïques qui bien souvent épuisent en même temps qu'ils découragent, mais des efforts sérieux, répétés, persévérants : D'abord il s'agit de discerner, dans notre façon de vivre, à quoi s'originent surtout nos défaillances quotidiennes. Peut-être est-ce à la lecture ? Alors ne lisons plus, ou lisons moins, ou varions nos lectures. Peut-être au théâtre ? Attendons pour y retourner que nous ne soyons plus malades, mais bien portants. Peut-être est-ce telle ou telle compagnie ? Ayons le courage d'en changer. Peutêtre enfin n'est-ce qu'une question de tempérament ? Dans ce cas consultons le médecin en même temps que notre confesseur. Mais retenons bien ceci, à savoir qu'un tempérament moral maladif — tout de même que le tempérament physique — ne se modifie pas du jour au lendemain, par des réactions violentes, mais à la longue, par des actions indéfiniment répétées. En même temps que nous écartons les occasions prochaines de chute, prenons les moyens positifs d'acquérir et de développer les vertus correspondantes. Si nous sommes sensuels, autrement dit si nous avons une tendance à cultiver l'égoïsme passionnel sous la forme brutale de la sensualité, éveillons en nous l'idée d'un égoïsme plus élevé, d'un amourpropre vertueux. Autour de cette idée, faisons naître les motifs les plus aptes à la rendre séduisante, depuis les motifs d'intérêt, comme celui de notre avenir,

jusqu'aux plus désintéressés, comme l'amour de la vertu, de la dignité humaine, le respect des autres, et la gloire de Dieu. A force d'évoquer ces raisons supérieures, la passion de l'amour sensuel dont nous sommes victimes se détachera des raisons basses que nous pouvions avoir de l'entretenir ; peu à peu elle se spiritualisera ; sans cesser de nous aimer, mais au contraire en nous aimant davantage et mieux, nous finirons par la changer en charité vraie ; notre volonté s'en trouvera décuplée, et, après avoir bénéficié des élans inhérents à toute passion un peu forte, elle lui rendra en valeur morale et en énergie durable, hahituelle, ce qu'elle aura reçu d'elle en force aveugle et passagère. Mais n'est-ce pas là un martyre continuel ^ Il est vrai, mais cette mort à soi-même de tous les instants renferme en soi de précieux germes de vie. En vertu même de la loi de continuité qui préside au développement des habitudes morales, les efforts diminuent avec la répétition des actes. On finit par rencontrer la joie là où, au début, il n'y avait que de la fatigue. Le repos naît de l'action elle-même. Plus nous agirons dans ce sens, plus nous éprouverons le besoin d'agir, et la satisfaction continue de ce besoin, nous le constaterons personnellement, nous apparaîtra comme le dernier mot de la santé de l'âme, l'épanouissement qui s'y ajoute comme à la jeunesse sa fleur.

D'après tout ce qui précède, le caractère pourrait fort bien se définir : « un ensemble d'hahitudcfi morales, intelligemment groupées autour de Vaxe volontaire ». Le lecteur peut dès maintenant entrevoir la justesse de cette définition, s'il est vrai, d'une part, comme nous l'avons observé, qu'un homme de caractère se reconnaisse à Vunitê et à la stabilité de son attitude morale, et s'il est indéniable, d'autre part, comme nous allons le voir, que les habitudes morales bien comprises soient la meilleure garantie de l'unité et de la stabilité de cette attitude. L'habitude est, en effet, à l'état fixe, ce que sont, à l'état passager, les actes qui ont contribué à l'acquérir. Il s'agit seulement de savoir quel groupe d'habitudes morales pourra contribuer à la formation du caractère, et dans quelles conditions un jeune homme devra présider pour son propre compte, à ce groupement.

L'équilibre moral

.4 priori les habitudes morales sont nombreuses qui peuvent contribuer à la formation du caractère;

Pour le constater, il suffit d'ouvrir le premier manuel venu de morale, et de jeter un coup d'œil sur le chapitre de la classification des vertus. Car, dans le langage philosophique, vertus et habitudes morales, c'est une seule et même chose. Dès lors voici la question qui «e pose, impérieuse à la fois et troublante : M'est-il permis, dans le nombre, de faire un choix, plus approprié à mes besoins particuliers, à ma mentalité, à mon tempérament, à mes goûts personnels ; ou, au contraire, suis-je tenu, en conscience, de les posséder toutes ? Théoriqueînent, il n'est pas permis de choisir parmi les habitudes morales ; et, pratiquement , personne non plus ne peut se flatter de les acquérir toutes.

Connexion des vertus. Qu'il n'y ait pas de choix possible en matière morale, la chose est aisée à comprendre. L'homme de caractère est en effet, par état, un homme de devoir. Son but est de réaliser, dans la plénitude, l'idéal de vie qui s'impose à son activité libre. Or, le devoir humain n'exclut comme tel, aucune vertu de son domaine. Il est bien plutôt le point convergent où toutes les vertus viennent se concentrer, le foyer où elles s'allument, le soleil dont elles sont les rayons. Vouloir éteindre de propos délibéré, et en ne consultant que ses préférences personnelles, tel ou tel de ces rayons, c'est s'attaquer au soleil lui-même; c'est en vouloir au foyer. Personne n'en a le droit. Au surplus, l'expé-

rience est là qui témoigne de l'inanité d'une pareille entreprise. Le jeune homme par exemple qui prendrait la résolution d'être fort, sans viser à être tempérant, ne serait ni l'un ni l'autre, parce qu'au point de vue du devoir pratique, on ne peut être l'un sans l'autre. Sa force en tout cas n'aurait que les apparences de la vertu de force. Car, dans l'hypothèse où l'exercice de cette vertu entrerait en conflit avec les exigences de la tempérance, le fait d'être volontairement intempérant l'acculerait à des faiblesses sur ce point délicat. Théoriquement parlant, nous ne pouvons donc choisir telle catégorie de vertus à l'exclusion de telle autre. J'ajoute aussitôt qu'en pratique il n'est cependant pas possible à n'importe qui de les pratiquer toutes. Un mendiant n'est pas en état de faire l'aumône ; un homme marié ne saurait être vierge ; un incapable doit renoncer à l'étude. D'où nous devons conclure que, dans certaines conditions, pour tel individu en particulier, il y a des vertus ou habitudes morales dont l'acquisition n'est pas pratiquement indispensable à la formation du caractère. Ce qui est indispensable c'est, pour chacun d'entre nous, d'être dans la disposition, le cas échéant, de les pratiquer toutes.

N'existe-t-il pas cependant un ensemble de vertus qui, en toute hypothèse, s'impose à tout jeune homme soucieux de devenir un homme de caractère ? Nous n'en pouvons douter, s'il est vrai d'un côté que nous avons tous des devoirs à remplir envers nous-même.

envers le prochain et envers Dieu, et d'un autre, que l'accomplissement intégral et constant de ces devoirs est subordonné à l'exercice régulier des vertus correspondantes.

La prudence. — Le premier devoir de l'homme raisonnable est d'agir raisonnablement. Il ne faudrait pas croire que cela aille de soi, dès le premier éveil de la raison, et en ne s 'autorisant que de formules de conduite apprises par cœur. Dans le laboratoire de la conscience, les réactions morales de l'intelligence sur une volonté paresseuse, et sur des passions violentes, ne suivent pas tout à fait les mêmes lois que les réactions chimiques. Ce n'est pas à coup de formules qu'elles s'opèrent. On réagit moralement sur soi-même à force de réflexion méditative et d'énergie contenue, en tenant compte de toutes les circonstances de personne, de temps, de milieu, d'éducation, qui donnent à chacun de nos actes libres leur physionomie morale. Or cela, comme tout le reste, est affaire d'habitude. Qu'on appelle comme on voudra cette habitude d'agir toujours raisonnablement, ou qu'on s'en tienne au nom de Prudence dont l'ont baptisée les Pontifes de la Philosophie, le fait est que nous ne l'acquerrons et la développerons qu'en nous soumettant d'avance aux deux lois qui règlent l'acquisition et le développement de toute habitude ; j 'ai nommé la loi des infiniment petits et celle de continuité. L'homme de caractère est donc avant tout

un homme raisonnable, qui se sert de la prudence, comme d'un phare à feux mobiles et changeants, pour éclairer l'horizon de la moralité, et ne pas se lancer à l'aveugle dans la mêlée des penchants. A la lumière de cette vertu, il acquiert toutes les autres, celles en particulier qui sont de nature à assouplir les élans spontanés de la sensibilité aux exigences permanentes de l'idéal humain. On devine que je veux parler de la force, et de la tempérance. Ces vertus s'acquièrent aussi et se développent par des actes indéfiniment, et méthodiquement répétés. Leur but n'est pas le moins du monde, comme beaucoup le croient, de supprimer en nous la sensibilité ; elles ont pour but au contraire d'en intensifier les élans, en les spiritualisant, c'est-à-dire en les faisant servir à l'accomplissement de nos devoirs d'êtres raisonnables. Nous ne sommes pas en effet de purs esprits, et nous ne sommes pas non plus de simples animaux. Notre vie devra donc consister dans un certain équilibre moral qui, tout en maintenant les droits absolus de la raison, tienne compte à la fois des exigences relatives de la chair.

Cet équilibre moral, dans les rapports continuels de la chair et de l'esprit, est l'œuvre propre des vertus de tempéi-ance et de force. La tempérance empêche la pure sensibilité de dégénérer en sensualité ; la force se charge de convertir en une possession de soi consciente, tous les premiers mouvements, d'ordre sensible, qui nous arrachent inconsciemment

à nous-même, par leur violence, et nous dépossèdent de nous-même, par leur spontanéité. D'où il suit que pour devenir un « caractère », un jeune homme doit nécessairement acquérir ces vertus.

Mais si ces vertus sont nécessaires à la formation du caractère, elles ne sont cependant pas suffisantes. L'honnête homme, en effet, dans le développement intégral de sa personnalité, n'a pas que des devoirs personnels à remplir ; il a également des devoirs sociaux, surtout à une époque comme la nôtre, où la « morale sociale » tendrait plutôt à absorber à son profit la « morale individuelle ». Or, des devoirs sociaux appellent des vertus sociales. Nous avons de nos jours créé beaucoup de mots, dans le but de caractériser ces vertus, comme ceux de justice sociale, de solidarité, d'altruisme, d'humanitarisme. Mais avons-nous assez fait pour nous adapter à la réalité qui y correspond ? Je ne le crois pas. Bien des catholiques en particulier, jusqu'à ces derniers temps, sont demeurés victimes, à l'endroit de la vie morale, d'un préjugé traditionnel, en vertu duquel cette vie est par-dessus tout une affaire de conscience intime, qui doit se régler avec Dieu, loin de la contagion du siècle, et de tout contact impur. Alors on les a vus se retirer de la mêlée, vivre leur petite vie tranquille et médiocrement honnête, dans leur tour d'ivoire, se désintéresser du progrès social qui les effrayait, et de la civilisation qu'ils méprisaient ; justes assez envers les autres pour ne pas tomber sous les coups

de la justice ; charitables avec mauvaise grâce, et se décliargeant, en aumônes, du souci de se donner soi-même au prochain, tout entier, corps et âme. N'imitons pas ces hommes que la peur de vivre a affolés, et qui ne méritent pas de vivre. La vie ne s'acquiert pas sans heurt, et ne se développe pas sans effort. Au surplus, on ne vit pas en restant attaché, par opinion personnelle, à un passé qui est moi't ; mais on vit, et doublement, en tenant compte des leçons de ce passé pour mieux s'adapter à celles du présent. Et, puisque de nos jours l'humanité est travaillée d'un besoin plus intense de justice, que de tous les points du globe les honmies tendent à s'associer les uns aux autres, dans le dessein de s'entr'aider, et de marcher la main dans la main vers un idéal plus rapproché de l'idéal humain, ne restons pas à l'écart d'un pareil mouvement ; allons au contraire de l'avant, de toute la force de nos convictions, et de toute l'ardeur de nos vingt ans. Mais pour cela ne croyons pas qu'il suffise de prononcer de beaux discours, ni d'organiser des réunions bruyantes. Il faut avant tout muscler notre volonté, en acquérant de solides habitudes de justice et de solidarité. Or, ces habitudes ne s'acquièrent et ne se développent que par des actes quotidiens ; par des réactions continuelles de l'idéal voulu, aimé, sur notre égoïsme ; par le sacrifice héroïque et constant du « moi haïssable », qui toujours s'interpose entre nos désirs et la réalité. Voilà donc un ensemble d'habitudes morales que doit

nécessairement acquérir un jeune homme soucieux de devenir un homme de caractère. Si je n'ai pas parlé des vertus chrétiennes, c'est à bon escient. Je me propose en effet d'y revenir à loisir, et de consacrer tout un volume à la question fort délicate de V éducation chrétienne du caractère. Mon but en ce moment est tout simplement d'attirer l'attention des jeunes sur la relation étroite qui existe entre le caractère et les habitudes morales, autrement dit des vertus. L'homme de caractère est l'homme vertueux par excellence, celui en qui la réalisation de l'idéal, du devoir, a passé à l'état de besoin, de seconde nature, qu'il s'agisse de ses devoirs généraux, ou de ses devoirs d'état. On reconnaît un caractère à V unité et à la stabilité de son attitude en face du devoir. Or, sans cet ensemble d'habitudes morales que je viens de décrire, cette unité et cette stabilité seraient à tout instant compromises. Il n'y a donc pas de doute que cet ensemble-là ne contribue essentiellement, comme ensemble, à la formation du caractère.

Unité et stabilité du caractère moral

Son unité. — L'idéal moral est un, voilà qui est incontestable. Sa réalisation est sans contredit susceptible de beaucoup de nuances, et de degrés, eu égard aux différences de tempérament, de milieu, de

temps, d'éducation. Mais dans ce qu'il a d'essentiel, il est le même pour tous. C'est une sorte de tout indivisible, auquel on ne peut rien retrancher, de propos délibéré, sans le détruire, ou le dénaturer. D'où vient donc que tant d'hommes et de chrétiens, désireux de vivre cet idéal dans sa plénitude, n'y réussissent pas, et, à la place d'une vie, dont chaque acte serait marqué au coin du devoir, nous offrent le lamentable spectacle d'une vie éparpillée, déséquilibrée, sans orientation, à la merci du moindre souffle de scepticisme ou d'immoralité qui passe sur leurs têtes ? La raison de ce désarroi moral n'est pas difficile à trouver. Elle est dans ce préjugé absurde qu'il suffit de connaître un idéal pour le réaliser incontinent, et de faire preuve de bonne volonté à son égard pour acquérir du même coup de la volonté. J'ai montré qu'au contraire un idéal, si élevé fût-il, ou peut-être à raison de son élévation, est sans force par lui-même sur notre volonté débilitée, et sur la brutalité des penchants. Pour devenir un principe de vie, il doit être non seulement connu, mais voulu, non seulement une idée-lumière, mais une idée-force. Or, l'idée-force, qu'est-ce donc, en dernière analyse, sinon la vertu, l'habitude morale, acquise sous l'influence de l'idéal voulu et aimé ? Qui dit vertu dit en effet lumière et force : lumière, puisque la vertu ne s'acquiert que moyennant la raison ; force, puisqu'elle est de l'activité libre concentrée, un dépôt d'énergie laissé dans nos différentes puissances par des actes

volontaires indéfiniment et méthodiquement répétés. Lors donc qu'un honnne est entré en possession de toutes les habitudes morales que l'idéal réclame de lui pour être pleinement réalisé, sa vie morale reflète forcément l'unité de cet idéal. Il est lui-même cet idéal à l'état concret. Cet idéal vécu a fait de lui un idéal vivant, un être équilibré, un caractère.

Sa stabilité. — Au surplus, cette unité de vie, cet équilibre moral qui est la marque d'un grand caractère, est, grâce à la vertu acquise, ou mieux encore, à l'habitude vertueuse, une unité fixe, un équilibre stable. Qu'y a-t-il en effet de pluvs stable qu'une tendance naturelle ? Or, l'habitude équivaut à une tendance de cette sorte. Elle est comme une seconde nature. Elle creuse en nous un besoin d'agir dans le sens de l'activité idéale dont elle est née; une fois vertueux par habitude, nous le devenons par besoin. D'où la stabilité de notre conduite morale.

Il n'est donc pas douteux, que le caractère, dont l'unité et la stabilité «ont les notes distinctives, puisse se définir en toute rigueur de termes : un ensemble dliahitudes morales intelligemment groupées autour de Vaxe volontaire .

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