CHAPITRE IV
Le chapitre précédent répondait à cette question : V^oulons-nous être des hommes de caractère ? Si oui, ne nous contentons pas d'égrener quelques actes vertueux le long du chemin qui mène à l'idéal humain ; nous risquerions de rester en route. Au contraire, multiplions ces actes à l'infini, et avec méthode. Ainsi nous acquerrons de solides habitudes morales, qui nous mettront en possession de l'idéal aimé, et communiqueront à notre conduite de son unité et de sa stabilité.
Je vais maintenant préciser encore davantage la question, et puisque ce livre s'adresse spécialement à des hommes d'étude^ la leur formuler en ces termes : Savez-vous quel est le moyen naturel le plus sûr que vous ayez de devenir un jour des hommes et des chrétiens de caractère ? N'allez pas le chercher bien loin. Soyez des étudiants sérieux, conscients des devoirs de leur état, et qui, à force de science et de travail, en viennent à mener de front l'éducation de leur intelligence et celle de leur volonté.
Morale et science
En réalité la question que j'aborde n'est autre que la question fort discutée des rapports de la science et de la morale. Il existe à ce sujet deux préjugés, aussi détestables l'un que l'autre. Le premier se ramène à cette formule assez simpliste : IMultipliez la science, et vous multiplierez du même coup la vertu ; rendez l'instruction obligatoire, c'est la seule manière de faire des savants à la fois et des hommes. L'autre préjugé ne témoigne pas de moins de naïveté, quoic^u'il se formule de façon plus circonspecte. Ceux qui en sont imbus ne vont pas jusqu'à dire : Supprimez la science et vous verrez refleurir la vertu. Mais en partant de ce principe — si toutefois c'en est un ! — que la science enfle : scientia inflat, ils recommandent plutôt l'ignorance au profit de l'humilité, persuadés que cette vertu qui, selon eux, doit rapetisser les hommes, n'en est pas moins la plus grande des vertus. Je répète que ce sont là deux préjugés détestables, cjui ne résistent pas à l'examen. Pour fabriquer des hommes de caractère dans le sens viril du mot, il ne suffit pas en effet d'imposer aux hommes, ni de leur interdire l'instruction. La preuve en est qu'on retrouve des « martyrs du devoir » un peu à tous les degrés de l'échelle sociale, tant parmi les ignorants
que parmi les intellectuels. Il serait bien raisonnable — et donc plus humain — de rechercher dans quelle mesure, et à quelles conditions, l'éducation de l'intelligence peut oui ou non contribuer à l'éducation de la volonté. Or, j'estime, pour ma part, qu'elle le peut dans une très large mesure, et à des conditions relativement simples.
Sans doute il arrive souvent que la science enfle, mais cela ne lui appartient pas en propre. Sous ce rapport l'ignorance — j'entends surtout ici l'ignorance affectée — ne le cède en rien à la science, si même elle ne la dépasse de beaucoup. L'expérience nous montre en effet C{ue d'ordinaire les vrais savants sont humbles, et les parfaits imbéciles orgueilleux. A vrai dire la science n'enfle que ceux dont elle n'a pas tout à fait rempli l'esprit, en y laissant une place plus ou moins considérable à la vanité. Dieu n'est ni vain ni orgueilleux, parce que précisément II est toute science. D'ailleurs l'humilité et la science se puisent aux mêmes sources. Toutes deux sont filles de la vérité. Comment dans ces conditions pourraient-elles faire mauvais ménage ? Au contraire l'ignorance affectée est fille du mensonge. A ce titre elle ne peut prendre de l'humilité que le masque. Regardons-y de près, et nous constaterons que neuf fois sur dix l'humilité des ignorants consiste à humilier les savants. Il est assez facile d'être humble lorsqu'on n'a aucune raison de s'enorgueillir ; reste à savoir si cette humilité ne serait pas de l'orgueil retourné, ce qu'on
appelle vulgairement du dépit. N'écoutons donc pas ceux qui voudraient nous détourner de l'étude sous d'aussi fallacieux prétextes. Une religion, comme la religion catholique, qui repose tout entière sur la vérité, n'a pas à craindre ses manifestations d'où qu'elles viennent. Le même saint Paul qui le premier nous a charitablement avertis que la science enfle, nous a suppliés d'avoir une Foi raisonnable : rationahile ohsequium, appuyée à la vérité.
Ce n'est cependant pas une raison pour aller aux extrêmes, et proclamer avec certains utopistes en matière d'éducation morale, qu'il suffit d'éclairer l'intelligence pour donner du ressort à la volonté : qu'une fois bachelier, licencié, ou docteur, on devient, comme par enchantement, un homme de caractère. Hélas! l'expérience ne prouve que trop le contraire. Le diplôme de l'éducation ne se délivre pas aussi facilement que celui de l'instruction. Il y faut plus de dix années de travail sur soi-même, et plus d'un examen de conscience par an.
Dès lors la question qui se pose est celle-ci : dans quelle mesure et à quelles conditions les habitudes intellectuelles, autrement dit la science, sont-elles appelées à favoriser le développement intégral de la personnalité, de l'homme moral ?
Purification personnelle. — D'abord il est clair C[ue le commerce des pensées élevées nous arrache aux suggestions d'en bas. Le temps que l'on consacre
à la recherche de la vérité ne saurait être employé à la satisfaction des passions animales. C'est toujours autant de pris sur l'ennemi. Si l'homme n'est pas un pur esprit, il n'en est pas moins esprit avant tout. C'est par là qu'il se sépare des animaux, et sa chair elle-même a la spécialité de pouvoir se plier aux exigences de la raison, comme l'argile de se modeler sous les doigts du potier. Rien que de ce point de vue, la science est déjà un principe fécond de purification morale. Elle nous permet de mater la sensualité, en lui enlevant le temps et les occasions de s'assouvir. A coup sûr il nous est loisible de cultiver la science pour elle-même, mais rien ne nous empêche, au contraire, de nous en servir pour « moraliser » nos passions, d'autant que des passions « moralisées » facilitent, par contre-coup, la haute culture intellectuelle. L'esclavage voulu de la chair est la rançon de la liberté de l'esprit.
Purification sociale Toutefois les effets moraux
de la science ne s'arrêtent pas là. La science n'est pas qu'un moyen excellent d'épuration personnelle; elle sert en outre à développer en nous les vertus sociales. Pour bien mettre en lumière ma pensée, il me suffira de dire qu'un étudiant catholique ne doit pas seulement étudier par besoin personnel, mais encore pour répondre à des besoins sociaux; qu'il ne doit pas cultiver la science exclusivement pour lui, mais aussi pour les autres ; que l'avenir auquel il se prépare lui
fait un devoir de justice et de charité d'être un bon étudiant.
Un devoir de justice d'abord. En énonçant cette vérité, j'ai principalement en vue les étudiants en droit, en sciences, en médecine, tous ceux qui ont choisi une carrière libérale, et qui auront un jour des devoirs professionnels fort délicats à remplir. Ont-ils jamais songé à la responsabilité qu'ils assument lorsqu'au lieu d'employer à l'étude tout leur temps, et toutes leurs énergies, ils en gaspillent la meilleure partie à ne rien faire, ou à faire des riens ? Ont-ils songé qu'un jour leurs frères en humanité, aux prises avec les difficultés de la vie, malades physiquement ou moralement, viendront frapper à leur porte, les choisir comme arbitres de leur destinée, et qu'alors ils ne pourront leur donner en fait de conseils et de soins que ce qui leur sera resté du capital intellectuel amassé à grand 'peine sur les bancs de l'Université, et dans leur chambre de travail ? Ont-ils réfléchi à ceci, que les souffrances de? autres s'accroîtront peut-être un jour de tous les plaisirs inutiles qu'ils auront recherchés, pendant les heures, les journées et les mois qui devaient être consacrés à l'étude ? Beaucoup d'étudiants, même parmi les plus sérieux, n'y songent pas assez. Volontiers, ils s'imaginent que leur parchemin leur tiendra lieu de tout. Ils devraient cependant savoir qu'on ne guérit pas un malade en lui déclinant ses titres, ou en lui montrant son diplôme de docteur. On le guérit
en ét-ant à la hauteur de ses devoirs professionnels, et on n'est à la hauteur de ces devoirs que si l'on s'est préparé consciencieusement, pendant des années, à les bien remplir. Il y a là pour tous, ] 'y insiste, un devoir strict de justice. C'est un devoir analogue à celui du père de famille qui est tenu de travailler son champ, de le labourer, de l'ensemencer à temps, de le herser, s'il veut fournir à ses enfants le morceau de pain qu'ils sont en droit d'attendre de lui. Que dirions-nous d'un père de famille qui, après s'être croisé les bras tout l'hiver, ne songerait à mettre la main à la charrue que deux mois avant la moisson, et qui se désolerait ensuite de n'avoir rien récolté ou presque rien ? Pense-t-on que ses larmes de paresseux humilié l'absoudraient de sa négligence, et que son repentir, fût-il sincère, arracherait à la faim et à la misère la femme et les enfants dont il a la charge ? Il en sera de même, toute proportion gardée, de ceux d'entre nous qui préfèrent le plaisir à l'étude. Ils ne seront à la hauteur ni de leur vocation d'homme, ni de leur profession. C'est dire qu'une étude consciencieuse au contraire, en même temps qu'elle discipline l'esprit, fortifie la volonté. L'étudiant qui travaille normalement a ceci de particulier qu'il acquiert et développe en lui deux vertus du même coup : une vertu intellectuelle, par laquelle il emmagasine la provision de science dont il aura besoin un jour, et une vertu morale cjui le mettra à même de répondre aux obligations de son état. Cette réflexion démontre
à l'évidence que la science n'est pas sans avoir un grand retentissement sur notre conduite. Elle constitue un devoir de justice pour tous ceux qui, sans elle, ne seraient pas en état de s'acquitter de leurs charges envers la société. J'ajoute qu'elle est encore un devoir de charité, et le plus sûr moyen de développer cette grande vertu sociale.
La plupart des étudiants catholiques qu'il m'a été donné de rencontrer m'ont paru fort mêlés à leur temps, et j'en suis fier pour eux. Le souffle d'union C[ui a passé sur les âmes d'aujourd'hui n'a pas passé sur la leur, sans la faire tressaillir. Ils aiment leur prochain, et leur dévouement lui est acquis. Catholiques avant tout, ils rêvent d'arracher leurs frères égarés à l'erreur ou au scepticisme : d'ouvrir leur âme au soleil de la vérité. J'en sais parmi eux qui ont l'âme apostolique, et ne demandent qu'à aller aux humbles, leur prêcher la bonne nouvelle. Rien de mieux en théorie : mais le moyen de le faire ? Il est à leur disposition. Qu'ils deviennent des hommes de science par amour du prochain. Qu'ils boivent à la source doublement féconde de la science et de la Foi, mais sans précipitation ! leur santé intellectuelle eet à ce prix. Puis, lorsqu'ils seront parvenus à l'âge d'homme, qu'ils fassent alors éclater aux yeux du monde, et principalement aux yeux du peuple, je veux dire des ignorants, des sacrifiés, des dévoyés, cette harmonie de la science et de la Foi qui le séduira. Qu'ils soient pour lui des motifs de crédibilité vi-
vants. Quand il verra, le peuple, que des savants, dont la parole est écoutée avec respect par l'élite, sont les mêmes hommes qui s'inclinent devant le Dieu de sa jeunesse, qui viennent prier avec lui dans ses temples, s'agenouiller à ses côtés à la sainte table, ce jour-là il se sentira vaincu. Rentrant alors en luimême, doucement, très doucement, il fredonnera à nouveau « la vieille chanson » ; il relèvera vers le ciel, redevenu serein, ses yeux pleins de larmes ; il reconnaîtra que ses prétendues chimères d'autrefois étaient la seule réalité ; son cœur saintement ému recommencera de palpiter d'espérance; le fardeau de la vie lui paraîtra moins lourd, son sort moins implacable. Et c'est aux jeunes, après Dieu, qu'il devra tout cela, du moins à ceux d'entre eux qui, demeurés fidèles à leurs devoirs d'étudiants catholiques, seront devenus de véritables apôtres, ceux auxquels la foule ni personne ne résiste, les apôtres par le fnit, par l'exemple. Nous venons de voir que la science est un élément moralisateur par excellence. On peut par elle dompter les passions violentes de la chair ; et relever en soi le niveau de la justice et de la charité. Mais il y a à cela une condition indispensable que voici : il faut savoir étudier. La façon d'étudier, tout autant que la science, sert à l'éducation de l'esprit et favorise parallèlement l'éducation de la volonté.
Le travail et le repos
La plupart des étudiants entretiennent sur ce point d'étranges illusions; beaucoup ne savent pas travailler. Ils travaillent comme ils s'amusent, par boutade, et au petit bonheur. Ils se préparent à leur examen un peu comme on se prépare à une confession générale, le plus tard possible ; on les voit alors feuilleter leurs livres d'étude, comme un pénitent fiévreux et scrupuleux celui de sa conscience. Et il arrive à l'examen ce qui arrive au confessionnal : l'impression du moment paralyse la mémoire, surexcite les nerfs ; on éprouve une peine immense à répondre à des questions précises, c'est-à-dire à rendre à petites doses ce qu'on a englouti d'un seul coup. Cette préparation « instantanée » est des plus funestes ; elle ne permet pas une assimilation complète et normale de l'enseignement donné.
La meilleure manière de passer un examen consiste à s'y préparer de longue date, sans trop se soucier de l'examen lui-même, en travaillant au jour le jour. La vie intellectuelle, comme la vie morale, est affaire d'habitude ; elle est soumise dans son développement à la loi des infiniment petits, et à la loi de continuité. Je mets en fait qu'un étudiant d'intelligence moyenne qui travaillerait sérieusement tous les jours de l'année.
ne fût-ce que deux ou trois heures, n'éprouverait pas le besoin de s'anémier le cerveau trois mois avant l'examen. Il aurait eu le temps de s'assimiler sa matière, de la digérer ; et, en admettant qu'il ait à donner un vigoureux coup de collier au dernier moment, cet effort le stimulerait sans l'épuiser. Car il y a une véritable jouissance à refaire, au pas de course, sans s'essouffler, le chemin que l'on a mis huit ou dix mois à arpenter, d'un pas lent et mesuré.
La studîosité. — C'est d'ailleurs tout bénéfice au point de vue moral. La vertu de studiosité, à laquelle un pareil travail aboutit, s'acquiert comme toutes les autres vertus. Elle exige une intervention continuelle de la volonté qui, comme elle, se nourrit, se fortifie de ses propres actes.
Pourquoi d'ordinaire un étudiant ne travaille-t-il pas à heure fixe et dans un temps déterminé ? Uniquement parce qu'il lui en coûte de secouer sa mollesse, et de réagir contre ses caprices, ses aises, son besoin de papillonner, et de mettre en œuvre ce qu'il appelle pompeusement « sa liberté ». Au lieu de travailler quand il faut, il travaille quand cela lui plaît : or, cela ne lui plaît que lorsqu'une foule de choses, qui n'exigent pas d'effort, ne lui plaisent plus. Si l'examen lui-même le sollicite à étudier, ce n'est pas qu'il soit séduisant ; mais on doit compter avec les conséquences d'un échec ou d'un succès. Que devient non seulement la vie intellectuelle, mais la
vie morale, avec une pareille conception de l'étude ? Elle se ramène à zéro.
Au contraire si un étudiant travaille au jour le jour, il sera étonné à la longue de ses succès. L'homme s'affermira en lui en même temps que lé savant. D'abord il n'étudiera que quelques minutes de façon à éviter le découragement : mais il étudiera à heure fixe, pour imprimer un pli à sa volonté. Sur ce dernier point il sera intransigeant ; il ne changera d'heure sous aucun prétexte. Lorsqu'il aura pris l'habitude de travailler par exemple un cjuart d'heure tous les matins — et cette habitude s'acquiert très vite — il prendra peu à peu celle d'étudier une demi-heure, et ainsi de suite, jusqu'à ce qu'il puisse fournir habituellement la somme de travail qu'on est en droit d'attendre d'un jeune homme de vingt ans, en pleine santé, qui aspire à devenir un jour quelqu'un, ou tout au moins quelque chose.
Sous ces modestes dehors, ce régime d'étude est le vrai pour la moyenne des esprits ; il est le seul vrai pour l'éducation de la volonté, chez tous les étudiants.
Le repos. — J'en dirai autant du repos auquel tout travail oblige. L'art de se reposer est un grand art ; il est comme l'envers de l'art du travail. Toutefois le repos, dont je parle, ne se confond ni avec la paresse, ni avec l'oisiveté. Un paresseux, un oisif, fuit l'étude. C'est au contraire pour étudier davantage qu'un étudiant sérieux se repose. Le vrai repos
doit être organisé comme l'étude, je ne dis pas mathématiquement, mais volontairement. Souvent la meilleure manière de se reposer consiste à changer de travail. Toutefois d'autres repos sont légitimes. Il est permis de se distraire, de jouer, de voyager, de s'amuser honnêtement avec ses amis, de cultiver les arts d'agrément, ou du moins de s'y intéresser, toutes choses qui conservent à l'esprit sa vigueur, à l'imagination sa fraîcheur, et ne dépriment ni les sens, ni la volonté. Bien mieux, quand on se repose de la sorte, non par fantaisie, mais par volonté, ce repos lui-même est une action, aussi féconde en conséquences morales que le travail qui, à tout prendre, est un repos.
Il y aurait beaucoup à dire sur ce sujet. Mais je laisse aux jeunes le soin d'y réfléchir plus longuement. S'ils consentent dès maintenant à être des étudiants, dans toute la force du terme et de la manière que nous venons de voir, je réponds de leur avenir. Sans compter que les joies supérieures du travail de l'esprit, et la paix d'une bonne conscience leur seront pour le moment d'un grand secours, j'affirme, sans vouloir jouer au prophète, qu'ils deviendront un jour, à la grande satisfaction de l'Eglise et de la Patrie, des hommes de devoir, des chrétiens de caractère.