Anthropologie, 2« partie, § III
Il est certain d'une part que sans la volonté l'éducation du caractère reste une chimère ; mais il n'est pas moins certain d'autre part que le seul fait d'avoir à grouper autour d'elle, d'une manière intelligente, un ensemble d'habitudes morales, est une entreprise ardue, dont on ne peut espérer qu'elle viendra à bout, sinon au prix d'efforts multipliés et persévérants.
Deux théories modernes assez en vogue — quoique diamétralement opposées — ont compliqué singulièrement cette question délicate de l'éducation du caractère en prétendant la simplifier. L'une d'elles soutient cjue la volonté est totalement impuissante à modifier en nous quoi que ce soit.
Les théories. — Que de fois, en effet, lorsque s'est posée pour nous la question d'éducation morale, de réforme de vie, n'avons-nous pas entendu prononcer par des personnes du monde, d'ailleurs bien intentionnées, de ces paroles décourageantes : « Je ne » puis rien contre mon caractère, — on ne se refait » pas, — ce n'est pas ma faute si je suis ce que je » suis ; il faut donc me prendre et m'accepter tel que » je suis. »
Ces paroles et d'autres semblables, dont on nous rabat de nos jours les oreilles, au nom même de la science, ne prouvent qu'une chose : la facilité avec laquelle nous faisons nôtres des théories qui favorisent notre paresse naturelle, et nous permettent de nous laisser aller au courant de nos passions sans être
L'Educatiou du Caractère 2
tenu de le remonter, ou de lui faire prendre une direction nouvelle et bienfaisante.
Il ne manque pas, en effet, aujourd'hui, de savants et de philosophes pour proclamer que « l'éducation » est impuissante quand il s'agit de modifier pro- » fondement, chez l'individu, le tempérament et le » caractère de la race : d'après eux, on naît criminel » comme on naît poète ; toute la destinée morale de » l'enfant est contenue dans le sein maternel, puis » se déroule implacablement dans la vie... les races » descendent l'échelle de la vie et de la moralité tout » ensemble, mais ne la remontent pas ^ ».
En résumé, aux yeux de ces théoriciens de la morale, le caractère se réduit à un théorème, dont le milieu extérieur fait ressortir les conséquences avec une nécessité mathématique.
A quoi se ramène finalement le rôle de la volonté dans un pareil système ? Je n'ai pas besoin d'y insister ; ce rôle est nul. Pareils aux vagues qui vont se briser contre les rochers de la côte, sans pouvoir les entamer, nos efforts volontaires viennent se heurter inutilement à nos dispositions héréditaires, à notre tempérament physique, à nos penchants de toutes sortes, à nos passions, dont l'ensemble constitue une digue naturelle infranchissable. Mieux vaut donc, une fois embarqués dans la vie, laisser tout de suite tomber les rames, replier les voiles, se croiser les