‹ L'éducation du caractèreChapitre 6 sur 38 · GuYAU. Education et hérédité, p. xni-viv · texte numérisé non relu

GuYAU. Education et hérédité, p. xni-viv

bras, puis s'en aller à la dérive : Advienne que pourra ! . . .

Ah ! comme elle est déprimante, cette conception étroite du caractère,, et qu'il est douloureux de songer à l'influence néfaste qu'elle ne manque pas d'exercer sur les jeunes générations ! Elle ne tend à rien de moins qu'à proclamer l'impuissance, et, par suite, l'inutilité de la morale.

Contre elle heureusement s'insurgent avec la pratique de l'humanité entière, le sens moral d'abord, puis Vexpérience des éducateurs^ et surtout notre expérience personnelle.

Les faits. — il est vrai qu'un pareil fatalisme appliqué à l'éducation du caractère révolte à ce point le sens moral^ que même ses partisans les plus décidés s'en sont émus. Après avoir exposé et déroulé leurs théories, avec la sérénité qui convient à des hommes infaillibles, ils ont hésité sur le parti à prendre dans la pratique.

Finalement, ils ont fait des concessions, et admis, en dépit de leurs préventions de savants, qu'en fait on ferait bien de sympathiser avec les personnes qui nourrissent une grande confiance dans le pouvoir éducateur de la volonté : « L'enthousiasme, a écrit » l'un d'eux, même poussé jusqu'au fanatisme, est 1) un bon moteur ; peut-être même un moteur indis- » pensable... de là vient que nous pouvons dire de » ceux qui regardent l'éducation intellectuelle et

» morale comme la panacée, que l'exagération de » leur attente n'est pas sans avantage : et c'est là » peut-être une partie de l'ordre bienfaisant des » choses, que leur confiance ne puisse être ébranlée S).

C'était reconnaître en définitive que les efforts des éducateurs ne sont pas inutiles.

D'ailleurs, pour oser aflîrmer avec tant d'assurance que l'éducation du caractère est une utopie, et que l'humanité ne peut se transformer qu'à la longue, dans le cours des siècles,, sous la contrainte des forces extérieures, des conditions de la vie, il faudrait établir qu'en fait tous les éducateurs ont échoué dans leurs entreprises.

Or, une pareille a-ssertion ne mérite pas l'examen. Qui ne sait, en efi'et, par le cas du duc de Bourgogne, le petit-fils de Louis XIV, — pour ne citer que cet exemple, — à quel point l'éducation peut améliorer le naturel ? « Ce prince, dit Saint-Simon dans ses » Mémoires, naquit terrible, et sa première jeunesse » fit trembler : dur et colère jusqu'aux derniers » emportements, et jusque contre les choses inani- » mées ; impétueux avec fureur, incapable de souf- » frir la moindre résistance, même des heures et des » éléments, sans entrer dans des fougues à faire » craindre que tout ne se rompît dans son corps ; » opiniâtre à l'excès, passionné pour toute espèce de » volupté... »

1. Spencer. De VEducalion intellectuelle, moi-ale et physique. Pciris, Alcan, p. 172.

On conviendra que l'éducation d'un tel prince n'était «uère facile. Néanmoins, le duc de Beauvilliers, secondé par Fénelon, par l'abbé de Fleury, « travaillèrent sans relâche — c'est toujours Saint- » Simon qui parle — à corriger cet effrayant natu- » rel ; puis, Dieu aidant, quand le prince avait atteint » sa dix-huitième année, l'œuvre fut accomplie, et » de cet abîme sortit un prince affable, doux, hu- » main, modéré, patient, modeste, pénitent, et, auy> tant et quelquefois au delà de ce que son état » pouvait comporter, humble et austère pour soi ^ ».

Les plus belles théories ne prévaudront jamais contre des faits de ce genre. L'histoire nous en fournit par milliers ; mais n'y eût-il que celui-là qu'il réduirait à néant tous les arguments cjue les philosophes ont cru devoir développer contre l'impuissance et l'inutilité de l'éducation morale.

« Un caractère qui se transforme radicalement, ne » serait-ce que pendant une demi-heure, ce n'est » point un caractère immuable, et il y a espoir de » renouveler ces changements de plus en plus fré- » quemment ^ » .

Mais à quoi bon aller chercher des exemples au dehors ? Rentrons plutôt en nous-mêmes, et voyons s'il ne nous est jamais arrivé, à certaines heures d'enthousiasme, ou à la vue d'une belle action, de

Page 1