‹ L'éducation du caractèreChapitre 7 sur 38 · Saint-Simon. Mémoires. — Bavsset. Vie de Fénelon · texte numérisé non relu

Saint-Simon. Mémoires. — Bavsset. Vie de Fénelon

2. Payot. Education de la volonté. Paris, Alcan, 1903, 17<^ édition, p. 26.

corriger les pires de nos défauts, d'arrêter, au moins pour un temps, nos tendances mauvaises, d'imposer un frein à nos passions déchaînées ?

Or, ce que nous avons fait une fois, nous pouvons le renouveler une seconde et une troisième fois. A mesure même que se multiplieront nos efforts dans ce sens, les difficultés s'atténueront, et un jour viendra où, en dépit de tous les systèmes mensongers, nous serons transformés.

De la prétendue toute-puissance de la volonté dans l'éducation du caractère

Nous voici donc arrivé à cette conclusion, basée sur l'expérience, à savoir que notre « naturel », loin d'être immodifiable, laisse au contraire un large champ d'action à la volonté.

Nous avons protesté de toute notre énergie contre tous ceux qui voudraient faire croire à l'impuissance radicale de la volonté dans l'éducation du caractère. Mais ce n'est pas une raison pour aller aux extrêmes, et prétendre maintenant à notre tour que la volonté est toute puissante dans cette œuvre d'éducation. Cette seconde erreur serait pire que la première, comme il est facile de le démontrer.

La théorie. — Ceux Cjui soutiennent que l'éducation du caractère est une chose aisée — et il y en a

beaucoup ! — le font au nom d'une théorie toute livresque, et d'allure métaphysique, la théorie du libre arbitre. Sous prétexte que l'homme est libre, par définition, ils en coucluent que tous les hommes le sont toujours en réalité au même degré, absolument. Or, si de fait nous sommes tous libres à ce point, comme la liberté est le pouvoir que nous avons d'orienter notre vie à notre guise, il s'en suit qu'il dépend de nous, par un simple fiât créateur, d'être du jour au lendemain des hommes de caractère, des héros, ou des saints.

Il n'est guère d'exemple plus frappant de la distance qui séparera à jamais une théorie — d'ailleurs indiscutable — de la pratique; l'idéal de la réalité.

A coup sûr l'homme est libre, par définition^ et c'est en quoi il diffère des animaux, qui ne le sont pas. Il est également vrai que, pour donner à chacun des actes de tous les jours une valeur humaine, je doive être en état d'user à leur égard de cette liberté. Si ma vie, dans son perpétuel devenir, n'est qu'un engrenage où je me sente pris dès le premier instant, sans pouvoir me dégager jamais ; où les actes que', je crois poser délibérément s'appellent au contraire les uns les autres, mécaniquement — tels les anneaux soudés ensemble d'une chaîne sans fin, — alors ma vie est un non-sens, et le libre arbitre une chimère.

Et nous retombons ainsi dans la théorie décevante dont il vient d'être question à l'instant, et qui proclame l'impuissance radicale de la volonté à modifier notre naturel.

Mais autre chose est d'exiger pour chaque individu un minimum de liberté qui permette de ne pas l'assimiler à une brute, ou à une machine, et autre chose d'envisager dans chacun de nous le libre arbitre comme un absolu^ qui ne connaît point d'obstacles à son expansion, et résout les difficultés de la vie avec une aisance déconcertante.

L'expérience. — l\ s'en faut de beaucoup que nous soyons tous libres à ce point ! La liberté — sous-entendons la volonté libre ! — n'est pas le moins du monde une arme qui nous soit donnée toute faite en naissant, et cjue nous puissions tous manier avec dextérité, lorsque le moment est venu de nous en servir.

C'est une arme, soit, mais une arme que chacun se forge à soi-même dans l'atelier de sa conscience, et qui a ce privilège spécial de se tremper et de se durcir dans la lutte. Laissons-la inactive quelque temps, elle redeviendra du fer doux que le premier obstacle fez'a plier et rendra inutile. Je ne sache pas de fourreau capable de la préserver de la rouille, ni de lui conserver son tranchant.

Quand donc, au nom d'une théorie métaphysique, on vient nous affirmer que nous sommes libres^ voyons d'abord, au nom de l'expérience, dans quelle mesure nous le sommes réellement.

Il est clair que j 'entends ici par liberté la maîtrise de soi, la domination assurée en nous aux nobles sentiments et aux idées morales sur les poussées de

l'animalité. Mais précisément cette domination et cette maîtrise de soi, qui sont en effet toute la liberté, ne se conquièrent qu'à la pointe de l'épée, par une lutte de tous les instants.

Chacun de nous apporte avec soi, en naissant, un ensemble de dispositions, de penchants, de passions, de tares même, qui opposent leur force d'inertie à l'activité libre. Ne pas tenir compte d'un fait aussi évident, et entreprendre de briser ce rempart naturel à coups de décisions volontaires, c'est tout simplement s'exposer à briser la volonté elle-même, ou à décourager en tous cas les mieux intentionnés.

Après en avoir appelé à la raison, j'en appelle maintenant à la foi.

Dans l'ordre surnaturel, comme dans l'ordre naturel, la loi de l'hérédité pèse lourdement sur nos épaules. Nous avons hérité de la maladie du péché comme nous héritons des misères de nos parents, l'ous connaissent cette maladie pour en avoir souffert. Elle a un nom c^ui est devenu classique à force d'être répété, la concupiscence. C'est une fièvre qui brûle, et qui terrasse l'âme la plus forte, quand la grâce de Dieu, jointe à nos efforts personnels, ne vient pas la couper à temps, et en arrêter ainsi les funestes effets.

Concupiscence des yeux, concupiscence de la chair, orgueil de la vie : voilà dans quels termes énergiques saint Jean caractérise cette fièvre morale. Nous en éprouvons tous plus ou moins le frisson. Elle allume

surtout dans le regard le feu de la convoitise. Pécheurs, nous n'avons pas le regard pur. La beauté ne nous attire plus pour elle-même, mais à raison des jouissances sensuelles que nous en espérons.

Nous projetons sur toutes choses cette impression de sensualité dont le péché originel a laissé en nous la marque, semblables à ces gens qui voient tous les objets de la nature sous une même teinte, étant venus au monde avec des yeux malades et impuissants à différencier les couleurs.

Les yeux sont pour ainsi dire les fenêtres de l'âme. Aussi est-ce par les yeux que notre chair a le plus d'occasions de pécher et de satisfaire son besoin maladif de jouir. Nos sens sont toujours comme en arrêt devant les voluptés. Cette chair qui devrait être soumise à la raison et à la foi, subir docilement leur royauté, se raidit contre elle.

La raison et la foi ont beau déployer toutes larges leurs ailes, et vouloir nous emporter vers les régions de l'idéal, notre chair résiste ; elle paralyse leurs efforts ; elle est comme un poids énorme qui alourdit leur marche, et^ souvent les entraîne en bas.

Mais que dis-je ? La raison elle-même finit par perdre de sa clarté, obscurcie qu'elle est par la convoitise ; le feu intérieur, qui brûle notre chair, et court dans nos veines, semble dégager d'épaisses vapeurs. Alors, n'y voyant plus, nous sommes désorientés ; nous cherchons à tâtons, dans les ténèbres, la main qui nous guidera.

Tels sont en raccourci, les principaux effets de cette fièvre morale dont le péché originel a déposé en nous le gerrne de mort.

Et l'on comprendrait qu'au nom de l'idéal vers lequel nous devons tendre, nous parvenions, sans effort, par un fiât magique, à dominer, à maîtriser une pareille réalité !

Quel est donc au contraire l'étudiant qui n'a pas douloureusement senti la disproportion entre ses désirs de bien faire et la faiblesse de sa volonté ! Celui-là, je le plaindrais de tout mon cœur, car ce serait un signe qu'à vingt ans et plus peut-être, il ignore tout de la vie, et des difficultés que la lutte pour la vie tient toujours en réserve.

Ce que j'en dis, n'est pas pour décourager les jeunes gens, mais bien plutôt pour prévenir de leur part des découragements. Après avoir montré que l'éducation du caractère est une entreprise réalisable, je m'en voudrais cependant de leur faire croire que cette entreprise est facile. Car, à la première défaite, ils m'accuseraient de les avoir trompés, et ils auraient raison. Mais du fait qu'ils sont jeunes, ils sont généreux et de bonne volonté. Alors qu'importe les difficultés si elles ne sont pas insurmontables ? Nul n'est libre, a-t-on dit, s'il ne mérite de l'être. Aux jeunes de prouver qu'ils le méritent, surtout lorsqu'ils auront appris la manière de conquérir leur liberté.

S'il n'y avait, pour s'opposer à l'intervention normale de la volonté dans l'éducation du caractère, que des théories du genre de celles dont j'ai parlé précédemment, le mal resterait grand sans doute, mais du moins ne serait-il pas sans remède. La meilleure manière de réduire ces théories à l'impuissance consisterait bien souvent, devant des esprits droits, désireux avant tout de connaître la vérité, à les mettre à nu, à les dépouiller de tous les sophismes et de toutes les subtilités dont elles s'enveloppent, pour séduire les naïfs à la fois et les jouisseurs.

Malheureusement, plus que toutes les théories ^ certaines conditions de la vie moderne, dont nous ne sommes cependant pas responsables, sont comme un obstacle permanent à l'éducation du caractère. Signalons les principales d'entre elles; de cette façon notre route sera déblayée, et nous pourrons alors aborder de front la question de VEducation du Caractère.

Les éléments da caractère

On reconnaît donc un « caractère » à ces deux signes distinctifs Vunité et la stabilité. Quand un individu, à force de volonté, est parvenu à rassembler comme en un faisceau vivant ses énergies éparses, à les orienter toutes dans le sens de l'idéal qui s'impose à son activité d'homme et de chrétien, à mettre, en un mot, un peu d'ordre et d'équilibre dans sa vie, on peut dire de lui qu'il est un homme' de caractère.

Mais ce travail de domination et de maîtrise de soi n'est pas le travail d'un jour. Il y faut au contraire beaucoup de temps. Le temps est donc un facteur essentiel de l'éducation du caractère.

De plus il est requis, aussi longtemps que dure ce travail d'assouplissement moral, d'avoir toujours le regard fixé sur le but à atteindre, sans se laisser distraire outre mesure par les réalités de toutes sortes avec lesquelles nous entrons en contact.

A ces deux conditions — mais à ces conditions seulement — nous donnerons à notre vie Vunité et la stabilité désirables.

Or, il faut bien l'avouer, les mœurs modernes — et j'entends surtout par là notre manière actuelle d'envisager la vie sous toutes ses formes — sont telles, qu'elles paralysent les meilleures volontés, et les

empêchent de satisfaire comme il conviendrait à ces deux conditions. D'une part, nous ne prenons pas le tejnps de bien vivre, parce que nous voulons vivre trop vite, et d'autre part, dans cette course échevelée à la conquête du bonheur, au lieu de suivre assidûment le chemin tracé par la Providence qui nous y conduirait tout droit, nous prétendons aller de tous les côtés à la fois ; nous nous éparpillons dans tous les sens d'une manière fiévreuse, et sans plan bien arrêté. Il est clair qu'à ce pris l'éducation du caractère est impossible.

Le milieu social

Yie intellectuelle. — Considérons par exemple la vie intellectuelle d'aujourd'hui. Nous sommes atteints, pour la plupart, bien qu'à des degrés divers, de la fièvre du savoir. La science est une excellente chose ; elle compte même parmi les meilleurs moyens d'éducation morale; j'aurai l'occasion d'y revenir. Mais tout dépend de la façon dont on s'y adonne.

Renan a prétendu un jour que la « vérité ne veut pas être cherchée avec trop de passion », que « l'indifférence réussit souvent mieux avec elle' ». Ce jour-là, Renan parlait évidemment en dilettante.

1. Renan. Discours pour la réception de Pasteur à V Académie Française.

Mais pour ma part j'estime qu'on peut avoir, même a un haut degré, la passion de la vérité, sans cependant apporter dans sa recherche je ne sais quoi de nerveux, de débridé, de fiévreux enfin, qui ne permet pas à l'intelligence de s'ouvrir en profondeur, ni au cœur de s'émouvoir un peu fortement au contact de la vérité entrevue.

Or, aujourd'hui, pour être un peu considéré, et, ce qui est plus grave, pour s'assurer le pain quotidien, un étudiant doit avoir déjà fait, à vingt ans, son tour du monde intellectuel. Il ne va pas à la vérité, il y court ; et il y court a perdre haleine.

« L'enfant ne connaît plus les années de tranquille » formation ; au premier éveil de son intelligence, » on surcharge sa mémoire de notions, de faits, on » pousse son cerveau comme on pousse les jeunes » fleurs dans les serres artificielles. Bientôt des pro- » grammes artificiels s'imposent à lui, programmes » sans proportions, sans sobriété, dans lesquels on » entasse les sciences, la littérature, l'histoire, les » langues ; l'ère des examens s'ouvre avec ses inquié- » tudes, ses attentes, ses surprises, tout son cortège » d'émotions et d'efforts violents ^ ».

Quelle place veut-on que tienne l'éducation du caractère dans une vie aussi absorbante, et cela malheureusement à un âge où il serait urgent d'en

1. Janvier. Les Passions. Paris, Lethielleux, 1905. Gustave Le Box. Psychologie de l'Education. Paris, Flammarion, 1906, ch. II, p. 30, 49.

poser les bases ? Car, il n'y a pas à le nier, cette façon de vivre absorbe presque toute l'activité de l'étudiant, et tout le monde se plaint précisément et souffre aujourd'hui de la disproportion qui existe entre la culture surchauffée de l'esprit et la faiblesse du vouloir, l'éparpillement c^uotidien de l'énergie morale. L'atmosphère intellectuelle où nous respirons, est comme traversée d'éclairs et de courants électriques qui nous éblouissent et nous affolent.

Vie morale. Mais plus encore peut-être que cette fièvre intellectuelle, notre façon d'entendre la vie morale est un obstacle à l'éducation du caractère.

Il faudrait être peu pénétré de l'esprit chrétien, pour admettre un seul instant que notre devoir se borne à meubler notre esprit. Qui donc n'a pas remarqué qu'à côté de la passion de l'étude, il y a en nous d'autres passions moins nobles qui ne demandent qu'à faire explosion, et que l'étude est impuissante par elle-même à calmer ? Or, ces passions-là comment, sans aller jusqu'à les détruire, les apaiserons-nous ? Jusqu'ici l'expérience avait surabondamment démontré que l'œuvre d'apaisement des passions, est avant tout une oeuvre intérieure, lente^ progressive, faite de réflexion méditative à la fois et d'efforts volontaires soutenus et persévérants. Mais il semble que de nos jours on ne comprenne plus bien cela, et que nous ayons déplacé l'axe même de notre vie morale, en le transportant de l'intérieur

à l'extérieur. Au lieu de combattre nos passions à domicile, dans le secret de notre âme, nous nous répandons au dehors, comme pour les oublier, et n'avoir plus à nous occuper d'elles. C'est ainsi que le peu de moments libres dont nous disposons, nos études terminées, nous l'employons à organiser des réunions, ou à soutenir une foule d 'œuvres, excellentes à coup sûr, si on les considère isolément, mais dont la multiplicité précisément, en absorbant le reste de nos énergies, nous donne l'illusion de vivre et de vivre pleinement. Et il est certain qu'à ne la regarder que du dehors, la vie des étudiants en particulier paraît bien remplie. Mais lorsque le cycle de leurs études sera terminé, et que les circonstances, en les arrachant au milieu universitaire où ils n'ont pas en apparence une minute de liberté, les auront remis face à face avec eux-mêmes, n'y a-t-il pas à craindre un retour offensif des passions un instant oubliées, mais non matées ?

Pour ma part, je le crains, et voilà pourquoi, tout en rendant hommage à la bonne volonté de la plupart d'entre eux, j'ose les supplier de faire en sorte que leur vie chrétienne individuelle, celle du dedans, et non plus celle du dehors, celle qui plie la volonté et tout l'être aux exigences de la Foi, et non plus celle qui ne prend son point d'appui que dans des œuvres extérieures, celle qui s'alimente aux sources lumineuses de la réflexion, et non plus celle qui s'accommode de la négligence et de l'oubli...

que cette vie-là, dis-je, atteigne en intensité et en profondeur ce que l'autre, la vie collective et éparpillée, nous présente en quantité et en superficie.

Vie matérielle. — Je n'ajouterai plus qu'un mot au sujet des dangers que peut faire courir à l'éducation du caractère, la vie matérielle contemporaine.

Si l'on se donne la peine d'y regarder d'un peu près, on constatera que là encore, c'est la même folie et le même besoin d'éparpillement qui s'empare de tous.

Nous avons d'abord, par nos moyens merveilleux de communication, supprimé la distance. Nous avons ensuite, par l'ingénieuse application de découvertes scientifiques, trouvé le secret de multiplier nos sensations et de raffiner sur toutes. De tous côtés, c'est une vraie fête pour les yeux, pour l'ouïe, pour tous les sens enfin. En un jour nous pouvons, avec un peu d'argent, parcourir la gamme de tous les plaisirs. Le supplice de Tantale n'est plus qu'un joli souvenir. Car la coupe enchanteresse est toujours là, à portée de nos lèvres. Nous pouvons, selon nos besoins ou nos caprices, nous y désaltérer.

Mais cette fièvre de distractions et de plaisirs, dont nous subissons malgré nous l'influence débilitante, n'a-t-elle pas sa revanche ? On ne mène pas impunément deux vies de front : celle du corps, et celle de l'âme. Tôt ou tard l'équilibre se rompt, et c'est toujours aux dépens de l'âme. Les élans d'une

volonté bien décidée vont se briser contre la force d'inertie de la matière, pareils aux flots tumultueux de la mer qu'on voit expirer sur le sable.

J'ai cru devoir attirer spécialement l'attention des jeunes gens sur ce point. Engagés dans un milieu social qu'ils n'ont point créé, ils risqueraient d'être absorbés par lui, et emportés à la dérive par les courants de vie factice qui le traversent en tous sens, si, de temps en temps, une parole amie ne venait les réveiller de leur torpeur. Cette parole je la leur adresse de tout cœur. Qu'ils veuillent bien la méditer ; je souhaite qu'elle soit pour eux une source de lumière et d'énergie, et qu'ils lui doivent d'avoir songé à réformer leur manière de vivre.

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