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CHAPITRE III

L'éducation du caractère est une œuvre qui rappelle assez bien celle du sculpteur. Comme le sculpteur, en effet, nous avons à faire jaillir du bloc à peine dégrossi qu'est notre être moral une statue vivante, agissante, de grandeur eurnaturelle, non pas sans doute à coups de ciseaux, mais à coups de décisions volontaires.

Il importait donc d'abord d'étudier, au moins dans ses grandes lignes, la nature de cet être moral, d'analyser sa force de résistance, ou son degré de plasticité ; de voir, en un mot, si, comme d'aucuns le prétendent, il n'est pas possible de le travailler, de le tailler, de le polir, ou si, au contraire, la chose ne souffre aucune difficulté.

Des difficultés, elle en présente ; j'en ai même signalé quelques-unes propres à notre temps. Mais enfin, l'éducation du caractère n'est pas une œuvre chimérique. Là ou d'autres ont réussi par milliers — et l'histoire, et l'expérience le prouvent — pourquoi ne réussirions-nous pas ?

Nous pouvons, si nous le voulons, modifier nousmêmes plus ou moins profondément notre naturel. J'ajoute que cette éducation par soi-même est encore

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la plus féconde et la plus durable, grâce à l'effort qu'elle nécessite et qui l'imprime profondément en notre âme.

Mais le grand point pour un autodidacte, dans la réforme qu'il entreprend de sa vie, c'est d'abord, suivant le précepte socratique, de bien se connaître soi-même, de ne pas aller de l'avant sans avoir au préalable mesuré ses forces, évalué ses ressources, apprécié ses faiblesses, fait le tour, en un mot, de son petit monde intérieur. Puis, ce travail terminé, ou plutôt — - car on ne le termine jamais — parallèlement à ce travail, il doit avoir toujours l'œil fixé sur l'idéal à poursuivre et à réaliser, y revenir sans cesse, à mesure qu'il s'en approche, pour accentuer la ressemblance ; ne pas craindre, à l'occasion, de faire des retouches, de couper dans la chair vive ou d'en recoudre les lambeaux.

Solitude extérieure

En premier lieu, nous devons nous connaître nousmêmes. Or, pour la plupart, nous ne nous connaissons pas.

I^a connaissance de soi-même suppose un besoin de recueillement et de solitude, dont beaucoup de jeunes gens sont incapables. Et quand je parle ici de solitude, il ne s'agit pas seulement de solitude extérieure, d'une solitude qui consisterait à ne pas trop

se répandre au dehors, à vivre loin de la société des camarades, à se retirer seul dans sa modeste chambre d'étudiant.

Je ne veux pas médire de cette solitude. La solitude extérieure est comme la cour d'honneur du château de l'âme, où doit régner la solitude intérieure.

Mais sa valeur morale et son influence sur l'éducation du caractère dépendent beaucoup des causes qui la font rechercher.

Si un jeune homme se fait solitaire par misanthropie, ou simplement pour échapper aux contraintes que la vie en commun ne manque jamais d'imposer, non seulement il ne prend pas le moyen d'acquérir de la force de caractère, mais il obéit à un sentiment de lâcheté. Il ~;e dérobe à des difficultés uniquement pour n'avoir pas à les vaincre.

Dans cette hypothèse, je préfère de beaucoup l'étudiant craintif, timide, qui se jette courageusement dans la mêlée, se frotte à ses camarades, s'y arrondit les angles, et finit par s'assouplir aux exigences de la vie sociale. Il est de ce chef en voie de devenir un caractère^ fût-il par ailleurs couturé de passions. Maître de lui-même sur un point délicat, il est apte à se maîtriser sur tous les autres.

La solitude extérieure n'est donc pas 2^'^"" ^'"<'même un moyen d'éducation, de discipline morale, lorsqu'elle n'a pas pour but, en nous soustrayant aux distractions du dehors, de nous faire aboutir à une meilleure connaissance de nous-mêmes. Il nous

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faut surtout viser à la solitude intérieure. Mais encore ici peut-on prendre facilement le c

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Solitude intérieure ^^^-^^^ Urrir>3?A^

La solitude intérieure peut très bien s'accommoder, jusqu'à un certain point, des distractions du dehors, tandis qu'elle est absolument incompatible avec les distractions du dedans, celles de l'âme.

Il y a des étudiants qui sont presque toujours en chambre. Ce n'est pas par misanthropie, non plus que pour «e soustraire lâchement aux écueils inséparables de la vie sociale. Peut-être est-ce pour se livrer à l'étude ? J'aime à croire en effet qu'il y en a beaucoup parmi eux qui pratiquent la solitude dans cette intention. Mais enfin, même en chambre, on n'étudie pas toujours. A part les tempéraments vraiment intellectuels qui ont la passion de l'étude, et s'y adonnent pour elle-même, la plupart des étudiants ne se réfugient dans leur chambre, pour étudier, qu'au moment des examens, pressés qu'ils sont de rattraper le temps perdu, de surchauffer leur mémoire en la bourrant des notions et des faits qui l'ont à peine effleurée pendant l'année, et qu'ils s'empressent d'oublier, une fois en possession de leur grade ou de leur parchemin.

Ce n'est évidemment pas durant ces moments de

solitude forcée qu'un jeune homme peut s'appliquer à l'étude de soi-même.

Quand donc le fera-t-il ? En tenant compte de toutes les heures de liberté que lui laisse la vie d'étude, il semblerait qu'il eût tout le temps pour cela. Malheureusement, la tyrannie des distractions du dedans l'arrache à lui-même bien plus encore que ne le font en réalité les distractions du dehors. Qu'on se rappelle qu'il a vingt ans, ce jeune homme, qu'il est plein d'ardeur et de vie ; que cette vie, pour toutes sortes de raisons, même physiologiques, que je n'ai pas à décrire ici, demande à se dépenser. Or, le voilà du jour au lendemain jeté seul brusquement dans une ville, sans parents, sans surveillance officielle, sans travail immédiatement obligatoire, et même sans travail nettement défini. Avouons que la tentation est lourde. Les heures d'entier abandon, de mollesse, de paresse absolue, ne vont-elles pas s'accumuler ?

Et alors, s'il se réfugie dans la solitude, ce jeune honune, croit-on que ce soit pour s'appliquer à une connaissance pratique, lente, minutieuse, de soimême ; pour discerner quelles tendances bonnes ou mauvaises prédominent en lui ; quels sont les endroits maladifs de son être moral sur lesquels il doit spécialement porter son attention, et diriger les efforts persévérants de sa volonté ?

La rêverie. — Je voudrais en être sûr, mais je

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suis à peu près certain du contraire. Car, bien que je ne voie personne d'autre que lui dans sa chambre, il n'y est pas seul. Lui-même, à vrai dire, n'y est pas. Son imagination l'a emporté loin de là, dans la région du rêve et de la sentimentalité.

A quoi rêve-t-il ? On le devine assez, pour me dispenser de préciser. A quoi peut rêver un jeune homme de vingt ans, lorsque, désœuvré, il n'impose pas de frein à son imagination, et ne règle pas à tem])s les battements de son cœur ?

Il rêve donc, c'est-à-dire qu'il passe son temps à poursuivre des chimères au mépris de la réalité ; à vivre en dehors de lui plutôt qu'à vivre en lui-même.

Au lieu de profiter des quelques heures de solitude relative qui lui sont laissées pour se recueillir et s'analyser à fond, pour voir où il en est au point de vue moral, s'il est en progrès ou en recul, si ses passions s'apaisent ou si elles ne l'affolent pas, si ses affections l'ennoblissent ou si elles ne le ravalent pas, si sa volonté se trempe dans la lutte, ou si elle ne s'amollit point dans l'inaction, au lieu de cela, que fait-il ? Il travaille à composer son roman d'aventures ; il y revient sans cesse, il le retourne dans tous les sens ; il en vit, ou plutôt il en meurt.

Car, à ce régime de gaspillage intellectuel et moral, un jeune homme, si bien doué soit-il, ne peut que s'étioler et s'anémier.

A supposer qu'il ait, au sortir de l'Université, quelque teinture de philosophie, de mathématique

ou d'histoire, qu'il soit en état de parler tant bien que mal plusieurs langues vivantes, de manier plus ou moins adroitement un scalpel, voici cependant une chose certaine et navrante, c'est qu'il aura côtoyé la vie pendant plusieurs années sans y entrer ; c'est que sur le chapitre de la connaissance de soi-même, il sera dans une ignorance absolue ; c'est qu'en fait d'éducation du caractère, il en restera à l'a h c.

Le recueillement. — Il serait cependant si simple pour un jeune homme de s'appliquer, dès le début, à se connaître un peu. Sa formation morale est à ce prix.

Sans doute nous devons connaître le but où doivent tendre nos efforts, mais comment l 'atteindrons-nous, si, à l'origine, nous ne savons pas la distance qui nous en sépare ?

Ayons continuellement le regard fixé sur le point d'arrivée, soit ; mais revenons sans cesse aussi au point de départ. Car si le point d'arrivée, dans le chemin de la vie, est le même pour tous, si le même idéal s'impose à notre activité d'homme et de chrétien — j'y insisterai plus loin — par contre le point de départ varie pour chacun d'entre nous.

Nous sommes plus ou moins rapprochés de cet idéal à raison de notre tempérament, de nos dispositions héréditaires, de notre éducation première, du milieu social où nous avons grandi, de nos inclinations naturelles, de nos passions, de nos habitudes

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innées ou acquises, de la force ou de la faiblesse de notre volonté.

Il importe donc que nous soyons renseignés sur tout cela, que nous nous connaissions à fond ; et nous n'y arriverons qu'à la condition de nous recueillir, de rentrer souvent en nous-mêmes — non pas seulement dans notre chambre, je le répète à dessein — mais en nous-mêmes, dans le secret de notre âme.

J'ajoute que ce recueillement, qui d'ailleurs s'acconnnode fort bien du train ordinaire de la vie, et peut ne jamais être interrompu, doit devenir en nous une habitude, une tendance, un besoin. Il faudrait, pour bien faire, que partout où nous nous trouverons, quel que soit l'acte que nous poserons, le regard de notre conscience en vînt à s'ouvrir presque inconsciemment sur les motifs qui ont inspiré notre conduite.

Après c^uelques années d'un pareiJ exercice, nous pouvons être certains qu'il y aura en nous quelque chose de changé. Notre vie y perdra peut-être en surface ; nous nous éparpillerons moins au dehors. Mais elle y gagnera d'autant en profondeur, et en intensité. Il se produira en nous, même à notre insu, ce lent travail de cristallisation de toutes nos énergies, auquel je faisais allusion plus haut. De saines et solides habitudes viendront d'elles-mêmes se grouper harmonieusement autour de notre volonté aguerrie. Nous aboutirons en un mot à une sorte d'équilibre moral qui, en nous rendant maîtres de nous-mêmes, fera de nous des hommes de caractère.

Le caractère n'est donc pas quelque chose de simple, comme on pourrait le croire au premier abord ; c'est au contraire un ensemble très complexe d'idées, de tendances, de passions, de sentiments, d'habitudes, qu'il s'agit de discipliner, d'organiser, d'unifier, en vue d'une fin à atteindre, d'un idéal à réaliser. Qu'il soit important de connaître, chacun pour notre compte, et dans le détail, tous ces éléments du caractère, avant de songer à les harmoniser, à en faire un bloc solide, contre lequel viendront plus tard se briser toutes les tentatives dissolvantes du dedans et du dehors, cela n'est pas douteux. On n'a jamais vu un général, soucieux de la victoire, lancer ses troupes à l'assaut, avant de les avoir passées en revue.

Cependant il ne servirait à rien de nous connaître nous-mêmes à fond, de pousser aussi loin que possible l'analyse de nos énergies morales, si, en même temps, nous ne savions pas à quel idéal nous arrêter, pour travailler, sous sa lumière, à la synthèse vivante de ces mêmes énergies. En d'autres termes, la connaissance de nons-même devant forcément aboutir, sous peine de stérilité, à la domination de nous-viême, je vais tâcher désormais, en parlant de l'idéal chré-

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tien, de rendre un compte exact des conditions auxquelles nous arriverons à nous dominer ainsi, à être des hommes de caractère.

Nécessité de l'Idéal

L'histoire nous apprend qu'un peuple sans idéal ne saurait progresser. Il en va de même des individus. I.a qualité morale d'un individu dépend en grande partie de l'idéal dont il subit l'influence directrice.

« L'idée du mieux, remarque un philosophe contemporain \ est pour nous le moyen de réaliser le mieux... L'intelligence finit par tout orienter en vue de certaines fins. Et comme la plupart de ces fins, au lieu d'être indifférentes, ont une valeur morale, le caractère apparaît, à ce point de vue supérieur, comme un ordre de finalité, ou, selon le mot d'Emerson, « un ordre moral » introduit dans la nature de l'individu par la réaction de sa volonté intelligente » ; en sorte « qu'une intelligence des choses morales et i^ociales très développée, en permettant l'évolution continue du caractère, permet un progrès croissant de la moralité même... Pour ne point parler des fondateurs de religion, Socrate n'a-t-il pas conformé sa vie comme sa mort à ses principes, et cela, selon son propre témoignage, malgré certains penchants de son tempérament ?

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