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CHAPITRE II

LES ÉGOLES INDUSTRIELLES

C'est d'abord vers la création d'écoles industriellés que les efforts des Allemands se sont portés.

Le nombre des écoles industrielles a, depuis un demi-siècle, considérablement augmenté. Elles peuvent être réparties en trois groupes : les écoles supérieures [technische Hochschutf*n ou Polytechnica), les écoles industrielles moyennes {technische Schulen et Technikiims), les écoles professionnelles (Fachschulen).

§ 1. — Écoles supérieures.

Les écoles supérieures sont au nombre de onze. Les plus anciennes datent de la première moitié du xix° siècle ; elles donnent un enseignement qui correspond à peu près aux enseignements réunis des écoles suivantes : École Centrale, École des Ponts et Chaussées, École supérieure des Mines, Conservatoire des Arts et Métiers.

C'esJ/ surtout depuis une vingtaine d'années, que les technische Hochschulen ont été améliorées el qu elles ont vu le nombre de leurs élèves s'accroître; il y a vingt ans il ne dépassait pas 2.500 : il est aujourd'hui de plus de 15.000. Le nombre des professeurs et des maîtres auxiliaires est considérable. Les installations matérielles sont vastes, commodes, parfois somptueuses. Les laboratoires, en particulier, sont remarquablement installés.

Les écoles techniques supérieures, ont toutes plusieurs sections ; il y en a même parfois sept ou huit Les cinq sections fondamentales sont les suivantes : Architecture, Ingénieurs pour construc-^ tions, Ingénieurs pour machines, Chimie et électpotechnie, Mathématiques et sciences naturelles.

L'organisation générale est partout la même.

Ce que nous nous bornerons à noter ici, c'est qu'il sort aujourd'hui de ces écoles, des centaines àt jeunes gens, peu brillants au premier abord, mais bien préparés aux divers services qu'on attend d'eux; aptes à construire, à diriger même dans un esprit scientifique, les fabriques et les usines les plus importantes, soit en Allemagne, soit à Tétranger.

Nos Consuls ont plus d'une fois mis en relief dans leurs rapports l'importance de ces établissements. « Grâce à eux, écrivait naguère notre Consul de Leipzig, les patrons sont en Allemagne plus accessibles qu'en France au progrès ; ils comprennent mieux la nécessité d'avoir un outillage

tout à fait moderne, et ils n'hésitent pas à faire de gros sacrifices pour se le procurer. Le grand nombre d'ingénieurs sortant chaque année des écoles techniques supérieures fait que toutes les maisons importantes en ont plusieurs à leur service, préoccupés uniquement d'étudier les procédés nouveaux et même de les rechercher ».

Le savant professeur Fischer écrit dans son étude sur les progrès de la chimie en Allemagne : « Le capital intellectuel que ces hommes représentent, constitue la base la plus sûre de notre florissante industrie. Si l'Allemagne veut conserver la situation qu'elle a conquise, elle ne doit pas craindre de développer et d'améliorer sans cesse ses moyens d'enseignement ». Il est certain que l'essor industriel du peuple allemand n'a été aussi considérable que parce qu'il a fait de l'industrie comme il a fait de la guerre en calculant tout d'avance, en apprenant aux étudiants qui fréquentent ces écoles supérieures non pas seulement la science faite, mais le métier de savant, métier qui ne s'improvise pas, qui exige un apprentissage, et que les dons naturels ne peuvent remplacer.

L'école des mines de Freiberg, en Saxe (elle remonte à l'année 1713, et porte le titre de Bergakademie) a été assimilée aux écoles supérieures. L'enseignement qui y est donné est analogue à celui de notre École des mines.

On sait que l'Empereur attache à l'enseignement technique, une importance considérable ; il a tenu

à ce que les recteurs des écoles supérieures portassent le titre de « Magni/icenz », les assimilant ainsi aux recteurs des Universités. Il a créé le titre de docteur-ingénieur. 11 est venu inaugurer luimême le 6 octobre 1904 la nouvelle école (somptueusement installée) de Danzig et a prononcé à cette occasion, un long discours se disant « pénétré de l'intérêt qui s'attache au progrès de la technique pour rem porter la victoire dans les luttes entre les nations », déclarant que les écoles comme celle de Danzig ne pouvaient manquer de contribuer à accroître la puissance de l'Allemagne, et ajoutant qu'il considérait « comme son devoir d'augmenter le nombre de ces écoles » qu'il tenait à placera sur le même pied que les universités».

Les conseils de l'Empereur ont été docilement suivis. Sans doute il y a en Allemagne des gens qui regrettent la concurrence faite au vieil enseignement classique, mais on peut dire que dans son ensemble le peuple allemand estime que les études littéraires préparent mal ceux qui s'en imprègnent à comprendre les questions économiques qui tiennent maintenant une si grande place dans la vie de l'humanité.

Il estime aussi que les études techniques bien conçues ne méritent pas le dédain des littérateurs ou des artistes. Elles contribuent à la formation du goût et elles servent utilement à orienter bon nombre de jeunes gens vers ces questions d'art

industriel qui sans doute se rapprochent du métier, mais qui peu à peu affinent le goût.

On a introduit au surplus dans les technische Hochschulen un certain nombre d'enseignements destinés à donner une certaine <^ culture générale ». On les appelle les allgemeine bildende Fâcher, Il n*y en a pas moins d*une douzaine dans certaines écoles. Us portent sur l'histoire générale, l'histoire de la littérature allemande, l'économie politique, la science financière, la question sociale, etc. A Munich on a organisé une landwirthschaftlicheAbteilung^ où on parle de la vie rurale, dePhabitation et du genre de vie des paysans, de la comptabilité agricole, de la chimie agricole, etc.

§ 2. — Écoles moyennes,

L'Allemagne possède aussi un grand nombre d'écoles industrielles moyennes ou secondaires [Industrieschiden ou Technikums). La plupart comprennent trois ou quatre sections : une section de mécanique, une section de chimie, une section de construction. On a adjoint à quelquesunes d'entre elles, des sections commerciales (ffa^idelsahteilungen)^ dont nous parlerons en étudiant l'enseignement commercial proprement dit. Nous ferons seulement observer en passant, que les Allemands ont renoncé à l'idée (qui avait été préconisée par quelques personnes) de faire rentrer

dans les cadres de renseignement secondaire les enseignements ayant un caractère « profesaonnel ». Ceux-ci doivent être une « préparation à une carrière ». On veut au contraire que l'enseignement secondaire conserve un caractère de culture intellectuelle désintéressée. I •

Lies écoles industrielles moyennes difièrent les unes des autres beaucoup plus que les écoles supérieures. Elles sont de valeur très inégale. Dans les unes on donne un enseignement d'un caractère g-énéral comme dans n^s écoles pratiques d'industrie ; dans d'autres au contraire, l'idée de spécialisation s'est fort accentuée, au moins en ce sens que les programmes ont été conçus de façon à permettre aux élèves des options très étendues. Une même école comprenant plusieurs sections, apparaît ainsi comme la réunion de plusieurs écoles spéciales

On peut citer comme exemple le Technikum de Brème ou celui de Nuremberg.

Le Technikum de Brème, qui est remarquablement installé, a été subdivisé en cinq sections ayant chacune un programme particulier.

La section où on étudie tout ce qui touche à ta construction [Bauffewerkschule) a pour but de former des maîtres constructeurs; elle se divise elle-même en deux sous-sections, désignées par ]cs noms de Hochbau et de Tiefbau, ce qui veut dire qu'on distingue suivant que les élèves veulent s'adonner aux constructions élevées au-des-

SUS du sol OU aux travaux accomplis sous terre.

Parmi les enseignements, les uns sont communs, d'autres spéciaux, comme ceux qui concernent les travaux de canalisation, d'hydraulique, de nivellement (qui figurent à la seconde soussection, et pas à la première).

Les études à la Baugewerkschule durent cinq ans, et pour entrer dans la classe inférieure (la 5®) il faut : 1® un certificat satisfaisant à Técole primaire, certificat qui peut être remplacé par un examen; 2" six mois, aumoins^ de pratique (pendant un semestre d'été).

Si l'on a deux semestres de pratique (2 Bausommer) on peut entrer directement dans la 4* classe. On peut également, si l'on satisfait à d'autres conditions, entrer directement dans la 3' classe, dans la seconde, ou même dans la première.

Cette organisation est d'une souplesse remarqyable.

La seconde section du Technikum de Brème porte le titre de Hôhere Machinen-Bauschule. On g!occupe ici de la construction de machines, spécialement des machines pour bateaux à vapeur. C'est bien une école a spéciale» avec un ensemble de cours appropriés au but qu'on veut atteindre. L'étude de l'électrotechnique et des applications de l'électricité aux machines y tient une large place. Les cours durent cinq semestres (deux ans et demi), sans parler d'une année préparatoire, qui peut être remplacée par un examen équivalent.

C'est de la construction des navires eux-mêmes, qu'on s'occupe dans la section C. Il faut pour y entrer avoir subi avec succès l'examen d'aptitude au volontariat d'un an. Nous trouvons ici au programme beaucoup de dessin, de calcul, de géométrie, de trigonométrie, etc.

Les sections D et E, sont la Seemaschinistenschule et la Gasmeisterschule. Elles servent à préparer des mécaniciens de V^ classe pour les grands steamers et d'habiles entrepreneurs pour l'installation des conduites d'eau ou de gaz. Les questions relatives aux divers modes d'éclairage sont spécialement étudiées dans cette dernière section.

Les cours théoriques ne sont pas seulement complétés par des exercices de laboratoire, mais encore par des visites d'usines, de chantiers de constructions, de magasins, d'entrepôts, d'établissements industriels et commerciaux de toutes sortes.

Il n'y a qu'un petit nombre de villes où les écoles techniques moyennes forment un faisceau comparable à celui qui existe à Brème. L'une des mieux organisées est celle de Chemnitz, en Saxe, qui porte le nom de Hôhere Gewerbeschu/e, et compte trois grandes sections : travaux mécaniques, travaux chimiques, constructions. L'enseignement y dure trois ans et demi.

Mon attention s'est également portée sur le Technikjum de Nuremberg qui offre beaucoup d'analogie avec celui de Brème : c'est un des plus réputés de l'Allemagne méridionale.

Il ne comprend que trois sections :

I^ Section : Construction des machines et électrotechnique. Durée des études, 4 semestres. Il faut pour y être reçu être muni du certificat de maturité d'une école moyenne ayant 6 classes, ou du certificat qui permet de ne faire qu'un an de service. Il faut en outre avoir deux ans de « pratique ».

II® Section : Constructions souterraines {Tiefbau). Durée des études, 4 semestres. On peut remplacer les conditions requises pour entrer dans la section I, par un examen particulier.

m® Section : Electrochimie. Durée des études, 4 semestres. Conditions précédentes ou examen particulier.

Au Teehnikum de Nuremberg est adjointe une Èeole préparatoire (les études y sont de deux semestres) à l'usage de ceux qui désirent obtenir le certificat permettant de ne faire qu'un an de service militaire; une école de contremaîtres (Werkmeisterschule); et des cours professionnels pour ceux qui veulent s'occuper de la fabrication du savon ou de la parfumerie (durée 6 mois). Les conditiotis d'admissibilité sont naturellement plus faciles.

La rémunération demandée aux élèves est pour le Teehnikum de 50 marcs par an (les étrangers doivent payer 100 marcs); pour l'école des contremaîtres de 40 marcs.

La plupart des écoles industrielles moyennes

LES ÉCOLES INDUSTRIELLES. -^ i5

sont désignées sous le ùom général de Gewerbeschulen. Elles offrent une grande analogie avec nos cinq écoies d'arts et métiers, qui se développent bien plus péniblement. Il y a en Allemagne plus de quarante écoles de ce genre. Les plus importantes se sont donné une double tâche :

1"* une formation générale « pouvant être considérée comme suffisante en soi » à l'usage de ceux qui ne fréquenteront aucune autre école; 2" une préparation spéciale qui permettra d'entrer dans une école technique supérieure et de recevoir un enseignement d'un degré plus élevé.

Ce sont les écoles industrielles de l'Allemagne du Sud qui jouissent de la meilleure réputation. L'examen de sortie que délivrent celles de Bavière confère les mêmes prérogatives pour entrer dans une école supérieure que l'examen de maturité délivré par un gymnase, un realgymnase ou une Oberrealschule. L'enseignement qu'elles donnent est regardé comme l'équivalent de l'enseignement « secondaire » du degré le plus élevé.

La plus grande partie des écoles industrielles qui méritent le nom d'écoles « moyennes » sont des écoles « spéciales ». Ce sont ces écoles-là surtout qu'on a multipliées depuis 1870 : écoles d'électricité, d'électrochimie, de chimie appliquée, instituts électro- techniques, écoles supérieures de filature, de tissage, de serrurerie d'art, etc.. On y entre tantôt avec un examen, tantôt sans examen. Sans examen si l'on sort d'une école de commerce

OU d une Realschule ayant au moins six classes; avec examen dans le cas contraire ; on demande à peu près pour cet examen les connaissances qui sont exigées dans la classe de Tertia.

Tous ceux qui ont étudié de près l'organisation de ces écoles sont unanimes à déclarer qu'elles rendent à TAllemagne de grands services. Elles contribuent non seulement à faciliter les progrès de l'industrie allemande, mais encore à soutenir la petite industrie contre la grande. Elles aident aussi un grand nombre de jeunes gens à trouver, soit dans leur pays, soit à l'étranger, de belles situations. Elles provoquent l'éclosion de beaucoup d'initiatives et jettent dans les usines du monde entier des jeunes hommes instruits et actifs qui concourent puissamment à accroître le prestige de l'Allemagne.

L'un des traits caractéristiques de la vie industrielle en Allemagne, c'est ce fait qu'un grand nombre de travaux de détail, secondaires mais utiles, sont faits et bien faits par des gens médiocres, qui n'ont pas l'intelligence aussi vive que les Français, mais qui parviennenten définitive à fournir une somme plus considérable de travail utile.

Beaucoup d'Allemands m'ont paru influencés par les idées des pédagogues américains qui vont aujourd'hui jusqu'à prétendre que toute éducation devrait commencer par faire une large place à l'enseignement technique, et que c'est cet enseignement qui façonne le mieux les enfants pour la

vie, ajoutant que c'est par la culture technique qu'on doit réagir contre la propension fâcheuse à laquelle cèdent la plupart des nations civilisées, et qui consiste à rendre renseignement trop compliqué, trop nourrissant. Une large dose d'enseignement technique est nécessaire, à leurs yeux, pour assurer un bon équilibre des facultés.

Comme le remarque M. Pierre Banxàm {La poussée, p. 45 et s.), les Allemands s' orientent dans la même voie que les Américains qui estiment que « la carrière de tout homme doit débuter par l'école technique. C'est celle qui le dégrossit et le façonne assez pour le rendre docile aux leçons de la vie. Elle ne le dispense pas des leçons de l'apprentissage. Livré à lui-même il garde un droit imprescriptible à l'ambition. Le choc d'un hasard heureux fera jaillir l'étincelle géniale d'une intelligence, qui, longtemps peut-être, l'aura attendu dans sa gangue ».

J'ai visité un assçz grand nombre d'écoles industrielles : aucune considérée individuellement ne m'a paru extraordinaire ; mais par leur multiplicité même, ces écoles ont contribué à faire comprendre à un grand nombre de familles l'utilité d'un enseignement autre que l'enseignement classique, pour la formation de la jeunesse. Il ne faut pas oublier que leur but n'est pas de faire des savants, mais de former le plus grand nombre possible d'industriels, ou au moins de contremaîtres ayant les connaissances nécessaires pour

exercer leur profession dans un esprit et avec une méthode scientifiques. M. Haller a mis en relief, dans plusieurs de ses rapports, l'union féconde qui existe en Allemagne entre la science et l'industrie ; il explique comment il ne suffit pas pour un peuple de posséder des savants éminents : il faut que les méthodes des savants pénètrent le plus rapidement possible au sein des masses, que leurs découvertes soient transformées en richesses par les industriels et les travailleurs. Or, les écoles industrielles en Allemagne ont opéré un véritable drainage de la science au profit de l'industrie. Et celle-ci à son tour fait bénéficier la science des nombreux perfectionnements réalisés dans les usines.

Aux transformations que Tindustrie moderne a reçues dans son outillage et dans ses méthodes doivent en effet répondre des qualités nouvelles. Et ce sont ces qualités que les écoles industrielles s'efforcent de développer. Les Allemands sont^de plus en plus convaincus que leur bonne organisation a une importance capitale pour la prospérité de la patrie, et les succès déjà obtenus par les meilleurs élèves de ces écoles ont ébranlé leur confiance dans l'efficacité du régime traditionnel d'instruction qui faisait à la science livresque une place si considérable. Des hommes de haute valeur ayant reçu eux-mêmes une bonne culture littéraire m'ont avoué qu'ils se demandaient maintenant si l'étude du latin, du grec, de la littérature an-

cienne, était vraiment « salutaire » pour la formation de Tesprit, si elle contribuait à tremper les caractères autant qu'on Ta jusqu'ici prétendu.

Les hommes, et ils sont nombreux en Allemagne, qui s'intéressent au relèvement des « classes moyennes », à la, Mille Istandsfrage, comme disent nos voisins, sont tous sympathiques au développement des écoles industrielles. Ils prétendent qu'elles sont fort utiles pour la formation des intelligences, qu'elles sont éminemment propres à développer les vertus civiques le^ plus pratiques, celles qui, sur un terrain modeste, aboutissent à une grande somme de persévérance et d'énergie.

§ 3. — Écoles professionnelles.

A côté des écoles industrielles, il faut mentionner les écoles professionnelles qu'il n'est pas toujours facile de distinguer nettement des précédentes. On a pu les appeler écoles industrielles primaires.

Ces écoles, très modestes dans le début, se sont depuis quelques années fort améliorées. On cherche même à y attirer aujourd'hui des jeunes gens appartenant aux classes moyennes, à la « petite bourgeoisie », en faisant remarquer que beaucoup de ces jeunes gens peuvent se procurer ainsi une situation meilleure que celle d'employé subal* terne dans une administration ou un bureau.

En fait, les écoles professionnelles attirent surtout à elles des jeunes gens de familles modestes qui n'ont fréquenté que les écoles primaires. Ils entrent dans ces écoles vers Tâge de treize ans et y passent ordinairement trois ans « pour apprendre un métier ». Apprendre un métier! Cela est bien nécessaire aujourd'hui, car, dans la plupart des usines ou manufactures, par suite du développement du machinisme et de la division du travail, Tapprentissage est très défectueux; le nombre est minime de ceux qui, comme autrefois, connaissent toutes les parties de leur métier. C'est par les écoles professionnelles qu'on cherche à réagir contre cet état de choses qui a beaucoup d'inconvénients, et qu'on tâche de former l'ouvrier complet. L'industrie moderne n'a pas seulement besoin de praticiens habiles, mais aussi d'ouvriers assez instruits pour pouvoir exécuter les divers travaux d'une même profession ou d'un groupe de professions similaires. Il convient qu'un ajusteur sache forger, qu'un tourneur sache limer, etc..

« Il faut aujourd'hui à l'industrie, dit M. Charles Lauth, une armée de travailleurs instruits, familiarisés avec les méthodes des laboratoires, ayant l'esprit d'initiative, sachant tirer parti non seulement des connaissances accumulées par leurs devanciers, mais encore des découvertes qui se poursuivent parallèlement dans le monde entier. Or cette armée l'Allemagne la possède à point nommé. C'est à une judicieuse organisation que

son industrie doit son épanouissement actuel. Elle est en train de conquérir le premier rang dans toutes les branches de la fabrication des produits chimiques. Il serait puéril et même dangereux de le méconnaître ».

Au surplus, les industries dans lesquelles les connaissances scientifiques jouent un grand rôle deviennent de plus en plus nombreuses. C'est le cas pour Tautomobilisme, pour les applications si variées de l'électricité, pour la traction mécanique sous ses diverses formes. Il faut, pour exercer ces industries, même pour préparer convenablement le travail que doivent faire les machines-outils, des hommes qui soient plus que de simples praticiens; il faut des hommes qui possèdent certaines connaissances en mécanique, en dessin, en géométrie, en technologie.

» « L'amélioration de l'enseignement professionnel, dit un des rapports présentés au ministère, doit avoir pour conséquence de féconder l'activité industrielle du pays en donnant à l'ouvrier son maximum d'énergie et de productivité. L'artisan a un rôle très util^ à jouer, il importe de le relever, de le fortifier, de développer son initiative, d'accroître la valeur de son travail, de lui donner du goût. En développant l'instruction des ouvriers, on leur permettra tout à la fois d'améliorer leur situation matérielle, et de collaborer plus largement au développement delà richesse publique. » L'Allemagne tientd'autantplusànepas être en re-

tard à cet égard, que dans la plupart des nations civilisées on a déjà fait au travail qualifié, au skilledwork^ comme disent les Anglais, une place importante.

La réalisation des plus belles conceptions industrielles, me disait un grand industriel, est subordonnée à la possibilité d'une bonne exécution matérielle. Watt a dû se constituer un outillage pour fabriquer les machines qu'il avait imaginées. Les distributions des machines î vapeur moderne, les turbines à vapeur, les machines automatiques et certaines machines-outils exigent maintenant un travail aussi précis que la meilleure horlogerie. Les qualités mêmes des machines ordinaires dépendent pour une bonne part de leur exécution à J'atelier. Et c'est maintenant une vérité unanimement reconnue que pour les maisons où la fabrication est mécanique, la méthode de travail à l'atelier a plus d'influence sur les bénéfices que les questions d'achat des matières premières, de valeur, ou de représentation. Le prix des matières premières, en dépit d'un phénomène de hausse qui n'est sans doute que momentané, a fortement baissé depuis un demi-siècle. C'est la « façon » qui donne surtout leur prix à une quantité de produits.

Tous les métiers en Allemagne ont aujourd'hui leurs écoles professionnelles (^). Et l'enseignement

(1) Nous ne possédons encore en France (en dehors de quelques créations intéressantes dues aux villes ou à des parliculiers) que quatre écoles professionnelles avec un total de 1.327 élèves, deux écoles d'horlogerie comptant 208 élèves, et 53 écoles pratiques de

qui y est dooné est à la fois théorique et pratique. La plus grande partie du temps est consacrée à des travaux manuels; mais on cherche, en même temps, à élargir l'horizon intellectuel des élèves et à éveiller leur goût. Il m'a semblé, au cours de visites que j'ai faites dans quelques-unes de ces écoles, que l'on attache aujourd'hui à la culture générale une plus grande importance.

Les premières écoles professionnelles ont été organisées en Allemagne par les corporations, et celles-ci ne se sont jamais désintéressées de cet enseignement. Là même, où elles ont perdu la direction efifective des écoles professionnelles, elles continuent à les soutenir moralement et pécuniairement. C'est ainsi que la plupart des corporations pour l'industrie du bâtiment s'occupent très activement des écoles du bâtiment créées soit par les gouvernements, soit par les villes. La coopération des autorités corporatives et des pouvoirs publics produit le meilleur effet ; on m'a assuré qu'elle avait beaucoup contribué à inciter les professeurs à enseigner « en tenant compte de toutes les nécessités pratiques du métier ».

Je citerai, parmi les écoles professionnelles les plus fréquentées, celle où on étudie l'industrie du fer et l'industrie du bois, les écoles de tissage,

commerce et d'industrie avec 10.317 élèves. Quant aux cours de perfectionnement fondés par les municipalités, les syndicats patronaux ou ouvriers, et par diverses associations , ils réunissent environ 60.000 auditeurs, mais ne donnent qu'un enseignement bien fragmentaire et encore insuffisant.

(surtout nombreuses dans le royaume de Saxe), les écoles de brasserie. On a créé des écoles pour la fabrication des jouets (école de Sonneberg), des écoles de charpentiers et de maçons, de selliers et de cordonniers, de relieurs et de verriers. Le nombre total dépasse 500; elles groupent plus de 70.000 élèves. Elles permettent aux industriels allemands d'appliquer plus aisément au travail les données de la science, et les patrons reconnaissent unanimement que leur multiplication s'impose à mesure que Tancienne forme de Tapprentissage se%iodifîe par suite de l'essor de la grande industrie ëi de rim possibilité où ils sont de former de bons apprentis.

La formation d'ouvriers d'élite, aptes à devenir de bons patrons, a aussi une autre utilité. Elle peut contribuer efficacement à enrayer une « concentration » industrielle qui semble dès aujourd'hui plutôt exagérée.

Les statistiques prouvent qu'en dépit de certaines prédictions, la classe des artisans en Allemagne ne diminue pas. A côté des grandes usines qui rendent surtout d'importants services au point de vue du commerce extérieur, il y a un grand nombre de petites ou moyennes entreprises industrielles qui profitent des progrès de la science, du développement des moyens de transport, des perfectionnements apportés aux petits moteurs, des applications nouvelles de l'électricité, qui, par une meilleure organisation du crédit, se procu-

rent Targent dont elles ont besoin, et qui parfois, en s'associant, luttent victorieusement contre les plus grandes entreprises.

L'éducation professionnelle a pour cette catégorie si intéressante de la population une grande utilité. Elle pei^t aider un certain nombre d'ouvriers intelligents à s'élever, au prix d'efforts méritoires, à une position meilleure. N'est-il pas bon que les travailleurs conservent l'espoir d'arriver par leur intelligence et leur énergie à une situation plus relevée? Cela est désirable au point de vue social comme au point de vue économique. Cela est favorable au développement des idées de modération; c'est même un moyen de réagir contre les tendances socialistes qui envahissent la classe ouvrière, et de fortifier la vie de famille qui est partout aujourd'hui si ébranlée.

Les écoles professionnelles ne peuvent malheureusement, par la force des choses, s^appliquer qu'à une partie de ceux qui trouveraient profit à les fréquenter ; c'est pour ce motif, comme nous le verrons, qu'on a organisé depuis quelques années, à Tusage des masses ouvrières, des cours méthodiques, de façon à constituer pour ceux qui les suivent un véritable enseignement. Nous reviendrons sur ces tentatives en parlant dans un chapitre spécial des Fortbildimgskurse^i des Fortbildungsschulen.

A l'aide de quelles ressources fonctionnent les diverses écoles industrielles dont nous venons de parler ?

Ce sont maintenant les communes qui fournissetit ordinairement les locaux et prennent à leur charge les frais d'éclairage, de chauffageetde nettoyage des écoles professionnelles ; mais beaucoup d'entre elles reçoivent des subsides du gouvernement. Ce sont les divers Etats (Prusse, Saxe, Bavière, etc.), qui fournissent le mobilier, les appareils, les instruments, la plus grande partie du matériel.

Pour certaines écoles les dépenses d'entretien sont supportées moitié par FEtat, moitié par la ville. On peut dire d'une façon générale, que TÉtat mesure ses subsides d'après les ressources de la commune et d'après l'utilité plus ou moins grande que lui paraît avoir l'établissement pour lequel son concours est sollicité.

Des dons importants ont été faits depuis quelques années par des particuliers (*). Les cotisations des élèves, bien qu'elles soient peu élevées, forment un appoint très appréciable : la presque totalité des écoles professionnelles allemandes sont payantes.

L'enseignement professionnel est aujourd'hui renforcé par l'organisation de cours à l'usage des patrons : on les appelle Meisterkurse, Ils se sont

(1) Nombre d'éceles créées par des associations patronales, des corporations ou des particuliers subsistent uniquement au moyen des dons ou legs qui leur ont été faits.

surtout développés depuis quatre ans. Ils ont pour but, de compléter l'instruction professionnelle des patrons et de leur permettre d'exercer leur métier dans un esprit plus scientifique.

On en a créé dans la plupart des grandes villes, et pour les professions les plus diverses, pour les entrepreneurs de travaux de menuiserie, de peinture, de ferronnerie, de serrurerie; il y en a pour les cordonniers et les selliers, pour les relieurs et les ébénistes, pour les fabricants de voitures et les charrons.

C'est d'un enseignement de courte durée qu'il s'agit ici, et d'un enseignement qui ne s'adresse qu'à un auditoire restreint. On s'efforce, pendant quelques semaines, mais à raison de 5 ou 6 heures par jour d'études à la fois théoriques et .pratiques, de faire connaître à des patrons qui sont déjà pour la plupart expérimentés, quels sont les perfectionnements qu'ils pourront introduire dans leur métier, de quelle façon ils pourraient lutter avec chance de succès contre les grandes fabriques, de quelle manière ils pourraient conquérir une plus large clientèle, ou faire de plus grands bénéfices.

Nous nous contentons de donner, à titre d'exemple, quelques indications sur les cinq séries de cours d'une durée de six semaines qui ont été organisés à Francfort l'an dernier. Voici le programme de l'enseignement donné aux menuisiers :

1** Dessin à main levée (4 heures par semaine, 36 heures en tout) ;

2° Dessin spécial (dessin de meubles, d'outils, etc.), 10 heures par semaine, 90 en tout;

3** Étude des matériaux, des instruments de travail et des machines-outils (3 heures par semaine, 27 en tout);

i!" Calcul et comptabilité (4 heures par semaine, 36 en tout).

Un enseignement analogue a été donné aux serruriers, aux tapissiers, aux cordonniers et aux tailleurs.

Ce sont les professeurs de Técole industrielle (Gewerbeschule) qui ont été chargés de cet enseignement donné surtout dans la soirée. Une dixième semaine a été consacrée à l'étude des dispositions les plus importantes du Code industriel [Gewerbe Ordnung) et des assurances ouvrières. Cet enseignement complémentaire a été donné par M. Cahn, secrétaire du musée social de Francfort. Tous ces cours (sauf ceux destinés aux cordonniers) ont été très régulièrement suivis et complétés par des visites industrielles qui ont eu beaucoup de succès W,

(l) On peut se renseigner sur l'état actuel des Meisterkurse à l'aide du Verwaltungsbericht des preussischen Landesgewerbeamts, Berlin (Heymann), 1908, p. 382. On y trouvera les statistiques relatives aux cours de Breslau, Magdebourg, Cologne, Hanovre, Posen, Dortmund, Gumbinnen, etc. Il y a beaucoup de différences dans l'organisation de ces enseigneiaents, dont la durée varie de 4 à 12 semaines.

Les Meisterkurse sont organisés le plus souvent aux frais des villes. Quelques-uns comportent de légères redevances, mais la plupart sont gratuits; des indemnités sont même accordées à des petits patrons peu fortunés en compensation du préjudice que la fréquentation de ces cours peut leur causer momentanément.

Quelqu 'intéressante que cette innovation paraisse au premier abord, il est permis de douter qu'elle soit appelée à un grand développement, elle se heurte à des difficultés pratiques sérieuses; son utilité ira en diminuant à mesure que renseignement professionnel proprement dit ira en se développant et, comme nous venons de le voir, il fait en ce moment même, de grands progrès W.

(1) L'ardeur avec laquelle on se porte vers les écoles professionnelles tient en partie à ce que dans renseignement primaire luimême on a introduit largement depuis quelques années les méthodes « réalistes ». En d'autres termes on attache à Tétude et à l'examen directs des choses, plus d'importance qu'autrefois. L'enseignement proprement dit est complété de plus en plus par des excursions hors de Técole, excursions qui permettent de donner aux élèves des notions d'histoire naturelle, de géologie, d'architecture, de technologie, de géographie. On cherche à leur faire sentir mieux qu'à l'aide de livres ou de leçons, les traits principaux de la vie industrielle et commerciale contemporaine. On cherche à leur faire comprendre à quel point le rôle de la science dans l'industrie a grandi, à quel point il importe que les ouvriers soient capables de s'adapter rapidement aux changements que les progrès incessants de la science déterminent.

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