‹ L'éducation et l'enseignement en matière d'instruction secondaireChapitre 16 sur 30 · BE LA SENSIBILITE · texte numérisé non relu

BE LA SENSIBILITE

Avoir disposé votre enfant aux tendres et naïves émotions de l'ainitié, '«'est lui avoir appris ce qu'il y a de plus délicat et de plus vrai dans la sensibilité humaine. Pourtant la sensibilité est autre chose que l'anaîtié. La sensibilité est une dispojsition de l'âme à s'ouvrir aux tendres émotions avec une préférence secrète poui' les émotions qui tiennent à la douleur. "

9D LBTTRXS

La sensibilité est le signe de la grande fraternité des hommes. Les hommes sont liés par deux liens , celui de rintelligence et celui de l'amour , et Tun et l'autre révèlent également entre eux une origine commune. De là vient fue le mot d'humanité , qui signifie l'universalité de la race des hommes, signifie aussi le sentiment de bienveillance et d'^fieclion qui le^ doit unir.

Vous voyez donc que la sensibilité est une inspiration naturelle, qui répond à tous les besoins de l'homme social. Mais cette heureuse disposition de l'âme hu- ^naine a ses altérations comme ses écarts , et Touf veillerei à ce qu'elle ne précipite pas votre enfant en des mouvemens désortdonnés et périlleux.

Il y a une sensibilité noble et délicate qui part d'un principe de dévouement et d'ab^ négation.

Il y « une sensibilité grossière qui paît ' d'un principe d'^oSsme.

L'homme qui «n'aime que soi^ ignore la

SUR L^ÉBVCATION. Ot

sensibilité. Il verrait périr l'humanité sans être ému.

Le stoïcisme antique ressemblait bien quelque peu à cette dureté égoïste. Le sto|f> cisme défendait l'émotion et les pleurs. Et YirgQe, le plus tendre des poètes , cédait à •ce mouvement des idées inhumaines , qui signalait la fin de la République , lorsqu'il louait le sage de ne pas connaître la pitié.

C'est qu'à ce moment l'homme ne voyait et n'aimait que lui-même. La source dei^ vertus s'était tarie dans le sang des guerres civiles. L'amour de soi était devenu exclusif et atroce. A ces époques^'de décadence sociale, à la place de la sensibilité, apparaît le sensualisme, l'opposé de l'affection et de l'amour. Le stoïcisme se méprit. Il pensa trouver la force en ce qui 'était une dégradation de l'humanité.'

Songez donc que, dans l'absence' des vertus, la sensibilité n'est qu'un mot.

C'est pourquoi la sensibilité est si vivement excitée dans le christianisme, qui

est la source des vertus par excellence.

La sensibilité chrétienne est quelque chose de pur et de céleste y qui surpasse tout ce que la terre a pu jamais -connaître en fait d'émotion. , -. »

Le christianisme n'a point banni les larmes du monde ; il a dit au contraire : Heureux ceux qui pleurent ! au lieu de bannii les larmes , ce qui. est inhumain, il les a sanctifiées. )

♦ Puis, dans les larmes, il a mis de la force et du courage. Il n'a pas fait de la sensibilité un amollissement de l'âme, ilen a; fait une vertu. --Non point encore une vertu futile et inerte, mais une vertu féconde en sacrifices pour le bien des hommes.

Et sans l'inspiration chrétienne,. qu'est-ce que la sensibilité ? une illusion : quoi ! vouf diront quelques-uns, si je ne suis pas chrétien, je ne serai pas même sensible! sîje m suis pas chrétien ! Et qui est-ce qui peut dire qu'il n'est pas chrétien? qui est-ce qui se sent de force à se dépouiller de tontes Içs

SUR l'Éducation. 93

influences dont le christianisme Va enveloppé dès son début dans la yie? qui est-ce qui pourra rejeter loin de liti ce vêtement de lumière, devenu comme une partie de sa nature par Téducàtion? L'homme se nourrit d'étranges pensées de vanité. Yoici le christianisme qui nous prend tous au berceau et qui doucement nous inspire»

comme à notre insu, ses vertus les plus tendres et ses pensées les plus bienveillantes ; et puis, arrivés à l'âge des ingratitudes, quelques-uns disent que le christianisme n'est pour rien dans leui*s émotions. Aveugles philosophes! s'il en était ainsi, qui peut dire ce que seraient leurs émotions , sous la loi dévorante de l'orgueil et de l'égo'isme?

Oui sans doute, et je le redis : hors du christianisme la sensibilité a dû constamment se perdre dans l'amour de soi. Et sous le cliristiainisme même, la sensibilité qui ne s'inspire pas de la reli^on, devient aisément une faiblesse ou un mensonge.

Il y a iiae vraie et une fausse sensibilité, une sensibilité qui saisit l'homme par la pensée, et nue sensibilité qui le saisit piir les sens.

Tandis que la religion donne une m^^ ^veilleuse activité à la première, l'autre s'é» puise par les habitudes de la volupté. Jh sorte que n la religion vient à disparaître du cœur de l'homme, à la longue la sen&ibir lité physique elle-même s'évanouit. Je n'ai guère besoin de vous expliquer «ette mar^ che natm*eUe des sentiments humaint.

Mais pour arriver à présent à votre enfant, que ferez-voua pour conserver en lui cette flamme pure de Fhumanité, si prompte à s'exciter ou si facile à s'éteindre?

Redouterez-vous cette sensibilité exces^ ttve qui semble devoir être le malheur de la vie, et songeres-vous à l'amortir d'avante par des lûdsitudes d'indifliérence etd'inertie?

Prenez garde à des périls de toutes sor^ tes, mais prenez garde au plus grand de touà, à cet affiûsMment de la nature morale^

SUR l'éducation. 65

qui exdul toMtea les impulsions de {;1oire ou de Teriu. L'iusenfflbiUt^, c'est la mort.

lia aekisiiiilité n'est pas exempte de dangers. Elle a sesdouleurs et elle a ses ^eihr; La sensibilité est pvempte à a*ëm<mToir à toutes les impressions qiM beuitent la yie.

Que faire contre cette fatalité? c'est la con» ditiondu mérite , comme elle est la loi du génie. Amortir la sensibilité hiuuaine^ c'est fie laisser ni ha^ne ni amour ; et s'il ne ' xtBste qu'une âroe Tide,- qu'est-ce que le bien et le mal , qu'^strce que la sainteté , qa'est-«e que la pr rfection^ qu'est-ce que l'enthousiasme, qu'est-ce que toutes les grandes choses pour lesquelles est faite l'admiration?

Il faiit laisser à l'hoimne ce qui le fait hoDCjne : Bieu le veut ainsi. À l'homme -ensuite il appartient d^ se fortifier contre lui«-méme. Voilà la Tdrtu.

Votre enfant sera sensible. Il le doit être.

Que son cœur batte de bonne heure à tous les bons et .saints exemples , à tomes les

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images de vertu et de bonté , comme à tous les spectacles de douleur.

. Mais à cette sensibilité yoùs donnerez une règle; la reUgion. La religion empêchera ce jéiine cœur de s'égarer au hasard à de vains ohjeCs d'émotion. Et c'est bien à une voix de femme qu'il appartient de rattacher ainsi la sensibilité à une loi sainte et sévère qui là maîtrise toujours. La femme porte en elle une empreinte plus profonde de, cette sensibilité qui est/ai-je dit, l'indice de la. grande fraternité humaine.

On a souvent écrit que cela tient à l'exquise délicatesse de ses organes. . Mais conmie la sensibilité est quelque chose de supérieur aux sens , je pense que cela tient surtout à la fonction sociale de là femme, qui est une fonctijon de sacrifice et d*amour.pour l'hu4 manité. C'est pourquoi la femme, expression délicate de ]a sensibilité humaine^ a une merveilleuse autorité pouf apprendre à l'homme à tempérer ses émotions par une loi de sagesse et de force. Cette voix

SLR l'édlçation. 97

tendre n'est pas suspecte. Cette voix qui demande le courage dans la faiblesse , devient un exemple de virilité. C'est donc vous qui donnerez à la sensibilité de votre enfant , cette énergie chrétienne où se con-' cilient la fermeté et la bonté. C'est vous qui empêcherez que cette disposition bienveillante ne dégénère en faiblesse. C'est vous enfin^ pour le dire en un seul mot, qui ferez que sa sensibilité ne devienne pas de la sensiblerie^ et que la marque de l'humanité ne disparaisse pas sous l'impression d'une bonté sans règle et d'une tendresse sans raison.

La sensiblerie est la sensibilité des temps qui manquent de vertu et de foi ; comme l'âme humaine ne saurait jamais échapper tout-à-fait au besoin qu'elle a d'émotions, elle ne peut alors que se méprendre sur la nature même des émotions qu'elle ressent.

Nous avons vu des temps où le spectacle des atrocités puliUques avait desséché le cœur:

il ne vibrait à aucune impression de douleur

réelle. Mais en ces temps nicme il fallait aux âmes ainsi dmxies, des émotions factices; les théâtres elles romans aTaient des émotions imaginaires y pour consoler les hommes de cette atroce insensibilité qui les avait frap* pés. La sensiblerie est fille de la dureté , et la dureté commence , lorsque la religion n'est plus là pour pleurer sut le Yriii malheur de l'hmnanité.

Apprenez â votre enfant à se fortifier, et non point à se durcir contre les douleurs « inalheur à lui, s'il avait jamais la sotte fierté de ne pas connaître les larmes I FaiteH qu'il ne S(S joue pas de la tristesse. La tris*-, tesse est le fonds de la nature humaine ; m4is aussi qu'il ne se niéprenne pas sur la tris-» tesse véritable. Il y a un^ tristesse menteuse, . faite pour ceux qui ne pleurent pas. C'est la tristesse des cœurs épuisés aux voluptés, de la vie. On lui a donné de beaux noms i la mélancolie des romans a eu de la vogue y mais ce qui est fictif n'a qu'un jour de durée. Ce mot de mélancolie était hanmo-

si;r l'éducation. 99

nîeux et tendre; on en a fait une riaée.Connaissezve qui est vrai , ce qui est grave et sérieux dans la douleur i eC disposes votre enfant & Ae point noyer son âme dans le Tague d'une émotion sans objet. Qu'il soit sensible , mais qu'il le soit à des réalités. De même qu'il y a des pensées fausses, il y a des sentimejos qui manquent de yérité^ Il faut rectifier le coeur, conune 6n rectifie l'esprit.

Et toujours je reviens à l'inspiration religieuse pour toute règle. Jjliomme qui ne' puise pas dans là religion cette sensibilité intime qui est le lien réel de rhùmanité , ne connaît plus qu*iine sensibilité extérieure , qui sans doute se manifeste aux mêmes signes, et surtout aux sîgnçs des larmes , mais n*a rien de commun avec celtckaffection de,l'âme, si touchante, et touchante surtout lorsqu'elle ne pleuré pas.

Dès que cette affection intime est absente, > il ne reste qu'une, douleur physique. Ç'etI

la seusibilité dos êtres qui n'ont pas de sensibilité.

La langue du monde parle des cœurs blasés : parole triviale et odieuse , à force d'être vraie. Les cœurs bftsés sont ceux qui se sont perdus à l'usage des vils plaisirs.

Le rayon de l'humanitë ne les pénètre plus ; lorsque Tonde transparente et limpide s'est échappée,ilnereste plus qu'une yaseimpure.

Pour ces cœurs éteints il n'y a plus que la souffrance des sens. Cette souffrance ne disparait jamais tout-à-fait, et même lorsque le signe intime de l'humanité s'est évanoui, le signe extérieur de la nature subsiste encore , et ce signe , c'est la douleur ; mais quelle dégradation dans la sensibilité !

Voyez combien vous avez à protéger votre enfant contre des erreurs de sensibilité. C'est votre voix qui le guidera. C'est vous , tendre mère, qui lui montrerez les ^cueiU et les périls de cette disposition si naturelle de l'âme. En le fortifiant, ne l'endurcissez pas, à Dieu ne plaise ! mais montrez-lui la

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rèj^lc suprême des sentiuiens humains, Dieu même, quia soumis l'homme  la loi de la souffrance , et veut pourtant qu'il reste fort dans les lai*mes , et résigné dans la douleur.

DU COURACiB.

Peu s'en faut que j tous parlant de la sensibilité comme je viens de le faire , je ne vous aie dit d'avance ce que c'est que le courage.

Le courage , en effet , par l'étymologie même du mot , est un élan du cœur. Le courage suppose une vive sensibilité , ou bien il serait une aveugle impulsion des sens.

Mais le courage s'exerce de diverses

SUR L*É1>UCATI0N. 10î4

manières, soit qu*îl cède à cette émotion de Tâme , soit qu*il s'applique à la vaincre.

Dans les deux cas , le courage est de la rertu. C'est pourquoi le même mot exprime en latin ces deux idées.

Je ne vais pas épuiser les notions abstraite! du courage. Mais, ne concevant le courage que dans un cœur noble et bien inspiré, et n'imaginant pas que ce soit un simple mour vement de la nature physique, je dois vous dire en peu de mots comment vous avez à le développer dans Tâme de votre enfant, suivant qu'il devrai l'exercer contre d'autrea ou contre lui-même.

L'idée de courage éveille l'idée de péril.

L'homme est entouré de périls : pérîlà qui lui viennent dû dehors et périls qui lui viennent du dedans, périls dés passiong d'autrui et périls de ses propres passions ; périls qu'il faut vaincre ou périls qu'il faut éviter. D'où vous voyez , tendre mère , qu^à ces rudes combats du courage il faut appli-* quer une sagesse de tous les momens. Car,

à se jeter à tout hasard au travers de touj; les périls, riiomiiie périrait sans nul doute ,; et il péiirait sans gloir&comme sans profit ; et aussi cette sorte de courage aveugle change de nom, c'est de la témérité et quelquefois de la frénésie, ce n'est plus de la vertu. %

■ Apprenez dç bonne heure à votre enfant à connaître le yrai courage. Donnez-lui un cœur fort. Donnez-lui de la fermeté et de la résolution. Ecartez de lui les idées pusiU lanimes. Ne permettez jamais que sa pensée fléchisse à des récits de chimères ; qu'il soit, le premier à repousserJes images de terreur, non point avec, un vain bruit de paroles, le courage n'est pas de la jactance , mais avec des jugemens calmes et réfléchis. L'imagination est pour beaucoup dans la timidité , conune elle est pour beaucoup dans le courage. L'imagination exalte la peur, et jelie exalte aussi l'intrépidité. Prenez garde à tous les excès. C'est la raison qui domine dans le vrai courage. Faites que votre enfant

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soit fortifié par la raison contre tous les périls. Il sera courageux parce qu'il sera prudent. Si ce. mot de prudence était bien com-r pris, il expliquerait toutes les vertus pratiques de la vie ; il expliquerait riicroïsuic lui-même ; car rhéroïsme, s'il n'est pas prudent, n'est qu'un délire. Le courage ne se ferme pas les yeux pour se jeter dans les périls. Il les voit et il les brave. Il les connaît et- il les dompte. Yoilà le courage que vous devez apprendre à votre fils.

Ici, c'est un livre tout entier à faire; et votre raison fera. mieux qu'un livre; elle suivra cette marche de Tâge, apportant déjà dans le cœur de. votre enfant des dispositions plus ou moins ardentes.

Quelle sollicitude et quelle prévoyance il Vous faudra , tendre mère !

Si votre enfant s'annonce avec le goût des armes, qu'il sache bien qu'à ce métier ce n'est pas le courage qu* fait tout le génie ; à moins qu'il ne soit éclairé , calme , perse* vérant.

106 LETTtF.a

Il y aie conia^^e de celui qui commande et le courage -^e celui qui obéit, doubla courage qu'il faut bien connaître.

L'obëissance est elle-même quelquefois ui| grand courage , même quand elle est inerte^

Et en deliors de cette carrière où se pré^ cipite de préférence l'ardeur du jeune âge , quelle est la carrière où le courage ne soit pas nécessaire également?

Outre le courage qui consiste à faire usage des forces physiques contre une agi^ession quelconque , il y a un courage tout moral , qui consiste à ne se laisser atteindre par des injustices d'aucune sorte. C'est un courage quia'applique tour-à«tour à la défense d'un droit politique ou d'un droit civil ou d'un droit privé, et ce courage, vous le voyei , suppose toujourslesentimentdelajustice.il doit donc être éclairé, et voici que la prudence revient encore, comme une condition du courage.

Mais quoi ! c'est done vous , iiAe femmei qui suivrez dans ses détours cette mardie

SUR t*éDtCATION. îfl?

du cœur , Vinitiaiit de bonne heure âr Peiér^ clce des vertus qui vont le'signe delà virilitëf

Oui, TOUS, tendre mère! La yoix de la femme est merveilleuse , je vous l'ai dit , pour inspirer à l'homme de grandes choses.

Quel est' ce mystère? La femme pousse l'homme à ce qu'il y a de plus difficile, elle le pousse au combat , elle le pousse à la mort. Singulier empire 'donné à ,1a faiblesse ! c'est la timidité qui armé le courage!

Profitez de cet empire pour fortifier votre enfant et le disposer aux vertus mâles, mais en écartant les inspirations fausses ; vous tenez dans vos mains tout son avenir ; Vous pouvez d'avance lui faire une destinée d'horineui^)u de honte , d'éclat ou d'obscurité. A la vérité ^ sa nature propre ne sera pas entièrement refaite par votre culture, mais elle sera du moins fortement modifiée.

Tous pouvez en quelque sorte le dresser au courage comme à la mollesse. Tous pouvez façonner -son âme dé vos mains ; et

même cet office est plus assuré que le travail qui s'Qxeixe sur Tintelligence. L'intelligence peut être rebelle ; Tâme ne Test pas. L'éducation engendie des vertus comme elle engendre des vices; et le courage enfin, pour nous renfermer en notre sujet, le courage n'est pas un produit d'organisation animale, instinctif; il n'est pas quelque chose de distinct de l'éducation, à moins qu'on n'en fasse une sorte de brutalité ; il est une disposition morale plus ou moins développée par les habitudes , les conseils ou les exemples. . ^

Et c'est vous qui disposerez votre enfant à cette élévation généreuse , qui de bonne heure sera im signe de sa virilité à venir.

C'est un noble soin pour une mère. C'est un office glorieuxpour elle, et pour vous ex^ citer à un tel devoir, je n'ai pas besoin certes de vous rappeler les grands souvenirs ^ des femmes fortes des vieux temps. Qu'y at-il de plus admirable que le courage des femmes chrétiennes, et quelle mère, dans

SUR l'kducation. ' 109

rhistoîre 'dès Grecs où des Romains, riié-.

rite d'être rapprocliée de la mère de S..

JLouis bu de la mère de Bayàrd , Viùxe^ grande et sainte reine, accouti^ihaht son fils à toutes les victoires par les victoire» remportées sur les passions ; l'autre modeste, châtelaine, ayant durci le sien aux épreuves de la vie , et l'envoyant aux batailles avec des vœux pour toute fortune , et un.

long regard d'amour pour toute espérance.

Je ne me suis pas accoutumé à vous faire, des récits d'exemples. Mais puisque ce nom de Bayard, le type du courage chrétien, est venu sous ma plume , il vous plaira de relire le touchant début de son histoire.

^ « .' Peu de joura avant son trespas, le.

père dé Bayard , considérant par nature quî en lui défaiUoit , ne pouvoit pas faire grant séjour en ce mortel estre , appella les quatre ènfans qu'il avoit , en présence de sa femme , dame très devotè et toute à Dieu ; laquelle estoit sœur de l'évesque de Grenoble , de la maison des Âlemans. Ainsi ses

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enfans venus devant Uiy, à l'auié demanda, qui estoit en l'aage de dix-liuictàTÎngtanBy qu'il vouloit devenir; lequel respondit qu'il ne youloit jamais paitir de la maison et qu'il le youloit servir sur la fin de ses jours......

Au second qui a esté le bon chevalier sans paour et sans resprouche, fust demandé de quel estât il vouloit estre. Lequel enl'aagede treize ans bu peu plus , es veillé -comme ung esmerillon , d'ung visage riante respondit»

comme s'il eust eu cinquante ans : Monsei* gneur mon père, combien que mou amour paternelle me tiègne si grandement obligé que je dusse oublier toutes choses pour vou9 servir sur la fin de vostre vie, et néanmoins,' ayant enracine dedans mon cneur les bons propos que chascun jour vousrécitezdés nQ« blés hommes du temps passé , mèsmemfeiit de ceulx de notre maison, je seray, s'il voua plaist, de Testât dont vous et vos prédécean seurs ont esté , qui est de suivre les armes, car c'est la chose en ce monde dont j-ay le plus graiit désir, et j Vspère, orydant la grâce

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SUR l'Éducation, lli

de Dieu ) ne vous faire poi^t de deshon^ Heur* Alors respondit le bon vieillard e^ larmoyant : Mon enfant f Dieu t'en doint U grâce

M Après le propos tenu par le père du bon dievalier à ses quatre enlanst et parce qu'il sie pouraitplus chevauçlier) envoya ung de ses serviteurs le lendemain à Grenoble dn^ ven révesquevson beau f rère, à ce que soa plaîûr f U6t) pour aucunes choses qu'il avoit À luidire^ de vouloir se bien transporter jus* ques A sa maison de Bayart^ distant dudict Grenoble cinq ou six lieues» A quoy k bon ëvdsqué quioncque en sa vie ne fust las d« lisiié plainr à ung chacun, obtempéra de très bt^ncueur.Si partit incontinent la lettre re*^ çue , et s'en vinat au giste en Içi maison d< Bayart, ou il trouva son beaui-frère en uns dttire auprès du feu » P(Mmme gens de so»

ftge ibilt vonlentiers.

«• Sur lafindu dimev, et après grâces dîo<tes , le bon vieillard , seigneur de Bayait, ommencea dnci ces paroUes à toute la corn*

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]»ai;;iùc : « Monseigneur et inessci(>ueurs , roccasion pourquoy vous ai mandés , est tciups d'estre dëclairée , car tous estes mes pareus ou amys, et jà vous voyez que je suis par vieillesse si oppressé , qu'il est quasi impossible que je puisse vivre deux ans.

Dieu m'a donné quatre iils j desquels de chacun ay bien voulu enquérir quel ti-aîn de vie ils veulent tenir, et entre autres m'a dict mon i&ls Pierre, qu'il veut suivre les armes , dont il m'a fait un sensible plaisir :

car il ressemble entièrement de toutes façons à mon feu seigneur de Père , votre parent, et si de condition il luy veut aussi bien ressembler, il est impossible qu'il ne soit en son vivant ung grand honrnie de bien : dont je crois que ung chacun de vous comme mes bons païens et amis seriez bien aises.Il m'est bésoing, pour son conunence* ment , le mettre en une maison de quelque prince ou seigneur , afin qu'il appreigne à SB contenii* honueitenient : et quand il sera ung peu plus grand apprendra le train des

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ariiles. Si vous prie , tant que je puis , que chascun me conseille en son endroit, le lieu où je le pourrois mieux loger. Alors dict Fung des plus anciens gentilshommes : Il faut qu'il soît envoyé au roy de France. Ung autre dit qu'il seroit fort bien en la maison de Bourbon : et ainsi d'ung en autre n'y eust celui qui n'en dist son advis, mais l'évesque de Grenoble parla , et dict : Mon frère, vous sçavez que nous sommes en grosse amitié avecque le duc Ckarles de Savoie , et nous tient du nombre de ses serviteurs ; je croys qu'il le prendra voulentiers pour ung de ses pages. Il est à Chambéry , c'est près d'icy : si bon vous semble , et à la compaignie, je le lui mènerai demain au matin, après l'avoir très-bien mis en ordre et garny d'ung bas et bon petit roussin , que' j'ay depuis trois ou quatre jours ençà recouvert du seigneur du Riage. Si fut le propos de l'évcsque de Grenoble tenu à bon de toute la compaignie , et mesmement dudict seigneur de Bayarty qui luy livra sovv CvVs» ^ml

IH bETTRKS

luy disant : Tenez , monseigneur , je prie à Nqstre Seigneur que si bon présent en puissiez faire , qu'il vous fasse honneur en sa rie. Alors tout incontinent envoya ledict évesque à la ville quérir son tailleur , au-» quel il manda apporter velours , satin , et autres choses nécessaires pour habiller le bon chevalier. Il vint et besogna toute la nuyct^ de sorte que le matin fut tout prest : et après avoir déjeusné , monta sur son i^oussin , et se présenta à toute la compaignie, qui était en la basse court du chasteau , tout aitisi que si on l'eust voulu présenter dès l'heure au duc de Savoie. Quadd le cheval sentit si petit faix sur luy , joinct aussi que le jeune enfant avait ler espérons dont il lepicqiloit, commencea à faire trois ou quatre sàulx s de quoy la compaignie eust pàour qu'il af^ folast le garson ; mais , au lieu de te qu'00 eu y doit qu'il deustcryer à l'aide quatidil sentit le cheval si fort remuer soubs luy > d'ung gentil cueurassui-é, comme ung lion y hiy donna trois ou quatre coups d'espiérotis

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et une carrière dedans ladicte basse court i en sorte qu'il mena le cheval à la raison comme s'il eust eu trente ans. Il ne faut pas demander si le bon vieillard fut aise , et , soubriant de joie, demanda à son fils s'il n'avoit point de paour ; car pfis n'avoit quinte joure qu'il étoit sorti de l'escole, lequel respondit d'ung visage assuré r Monseigneur, j'espère , avec l'a y de de Dieu, avant qu'il soit six ans, le remuer luy ou tout autre en plus dangereux lieu ; car je suis icy parmi mes amys,ct je pourrois bien estre parmi les ennemis du mahrc que je serviroy. Dessus , sus, dit le bon cvesquè de Grenoble qui ëtoit prest à partir, mon nepveu, mon amy, ne descendez point, et de toute la compaignie prenez congé. Lors le jeune enfant, d'une joyeuse contenante, s'adressa à son père , auquel il dict : Mon* seigneur mon père, je prie à Nostre Seigneur qu'il vous doint benne et longue vie, et à moy grâce, avant qu'il vous oste de ce luonde, aflin que vous paissiez avovï bo^c-

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nés nouvelles de moy. Mon aniy, dit le père, je t'en supplie, et puis lu y donna sa bénédiction; et après alla prendre congé de tous les gentilshommes qui estoient là , l'ang après l'autre, qui ayoient à grand plaisir sa bonne contenance. Sa pauvre dame de mère estoit en une tour du chasteau, qui tendrement ploroit : car combien qu'elle fust joyeuse dont son fils estoit en voye de parvenir , amour de mère l'admonestoit de larmoyer; toutes fois après qu'on fust luy dire : Madame, si vous voulez voir vostre fils, il est tout à cheval prest à pai tir , la bonne gentille femme sortit par le denûère de la tour et fist venir son fils vers elle, auquel elle dict ces parolles : Pierre, mon amy, vous allez au service d'ung gentil prince ; d'autant que mère peut commander à son enfant, je vous recommande trois choses tant que je puis, et si vous le faictes, soyez asseuré que vous vivrez triomphamment dans ce monde. La première, c'est que vous aiinez; craignez etsei*vcz Dieu, sans aucu-

siTR l'Éducation. 117

nement Toffenser, s'il vous est possible , car c'est celljiy qui nous a tous créés , qui nous faict vivre , qui nous saulvera ; et sans luy et sa grâce, ne saurions faire une seulle bonne œuvre en ce monde ; tous les' soirs et tous les matins, recommandez-vous à luy , et il voiJts aydera. La seconde , c'est que vous soyez doux et courtois à tout gentilhomme , en ostant de vous tout orgueil. Soyez humble et serviable envers tout le monde. Ne soyez maldisant ne menteur. Maintenez-vous sobrement quant au boire et au manger. Fujez envye , car c'est ung vilain vice . Ne soyez flatteur ne rapporteur , car telles manières de gens ne viennent pas voulentiers à grand perfection. Soyez loyal en faicts et dicts. Tenez vostreparolle.Soyezsecourable aux pauvres, veufves et orphelins, et Dieu vous guerdonnera. La tierce , que des biens que Dieu vous donnera, vous soyez charitable aux povres nécessiteux, car donner pour l'amour de lui n^appovrit oncques homme :

ol 8asclioz (le moi , mouenl'uut, que telle auiuosne que vous pourrez faire , graudement vous prouffitera au corps et à l'ume :

yela tout ce que je vous en charge. Je crois Inen que vostre père et moi ne vivrons plus guères : Dieu nous fasse la grâce , tant que serons en vye , avoir bonnes nouvelles do vous. Alors le bon cbevaUer, quelque jeune âge qu'il eust, lui respondit : Madame ma mère, de vostre bon enseignement, tant •humblement qu'il m'est possible, vous remercie , et espère si bien l'en ^uiyre que i moyennant la grâce de celluy en la garde duquel me recommandez, en aurez contentement, et après m'estre très humblement recoinmandé à vostre bonne grâce , je vais prendre congé de vous. Alors la bpnne dame tira hors de sa manchç une petitq bourcette , en laquelle avoit seulement six escus en or et ung en monnoie, qu'elle donna à son fils ; et appela ung des serviteurs de l'cvesque, son frère , auquel elle bailla une petite malotte, en laquelle avoit quel-

SUR L'ÉpiiÇATION. 119

que ling^ppur la ntfcesçité d^ soii.fiU, le.

priait qu^ qu^nd il i^roit présenté à mon*, seigneur de Savoie, il voulust prier le sevr, viteur de l'escayer , en la garde duquel il seroit, qu'il en eust un peu soin jusqu'à ce qu'il f ust en plus grand aage , et lui bailla deux écus pour lui donner. Sur ce propos print l'évescpie congé de la compaignie , et appela son nepveu, qui, ppurse trouver sur son roussin, pensoit estre en ung paradis (1). Tel fut le début de la vie de Bayard. Et . maintenant comparez ces touchans récits et cet admirable apprentissage de la gloire, avec le rude patriotisme de cette mère grecque qui, envoyant son jeune fils à la guerre et lui remettant son bouclier, n'avait à lui dire que cette parole pour tout signe d'amour , avec lia ou sur lui ! c'est-à-dire avec lui , vivant , ou sur lui , moH / Le courage

(<) Le bon Chevalier sans paour et sans resprouclie. — Tiécrëat'wt histoire , composée par le loyal serviteur, etc. Ediiîon de. i829. Bibliotlièqut choisie.

chrétien n't'louirc pas la nature, et Bayard ne fut pas moins un héros pour avoir eu une mère tendre.

SUR l'éducation.

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