PE L AMABILITE ET DES VERTUS DU MONPE
. Pourtant à ce monde ainsi fait , indifférent, égoïste , moqueur, il faut que le jeune homme se présente avec des vertuf tout opposées , c'est-à-dire , il faut que h jeune homme soit aimable à un monde qui n'a guère de souci de l'être pour lui.
C'est ici une loi de nécessité; l'avenir est à ce prix.
Après tout , le jeune homme jouira U premier de ses vertus. Je ne lui en fais pa£ un calcul, à Dieu ne plaise! Mais il est bien pennis de lui dire que, par un ^nran-
(peinent des choses humaines dont Dieu a le secret , les vertus les plus naïves et les plus vraies sont encore une heureuse habileté. Madame de Sévigné avait dit, je crois, la même chose. Vous n'avez pas YU que le bonheur, je parle du bonheur de Tame , de ce repos de la pensëe, à qui il est donné de se complaire en elle-même, vous n'avez pas vu que le bonheur se conciliait avec les vices du cœur , ni même avec les aspérités du caractère. Le bonheur tient à une certaine égaUté de la vie, qui suppose le calme dans la conscience, et je ne sais qttot d'uni dansleshabitudes;cherchez-lc ailleurs, vous ne le trouverez pas ; vous n'en trouverez tout au plus que l'apparence. Ainsi les moralistes ont raison : les vertus rendent l'homme heureux ; et je ne m'étonne pas même que quelques-uns, prenant l'égoïsmô sous un aspect un peu noble , ou bien aussi par un certain amour du paradoxe , aient fait des vertus un artifice et comme une partie de l'amour-propre. Je n'ai point ici
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à les combattie. Ce que je dis , c'est que les vertus ^ si elles n'étaient qu'une habileté , seraient l'habileté la plus savante. £( j'ajoute qu'elles sont quelque chose de plu»
grand, de plus noble^e plus saint que l'habileté; car elles vont contre l'habileté même; elles vont contre les calculs ; elles vont contra Famour-propre, contre l'égoîsme, contre tout le mo/humain; et malgré tout cela, elles.voni' au bonheur :liabile té mystérieuse, qui n'est pas de la terre , mais qui profite à la terre; habileté qui attaque l'homiue par tous ses goûts les plus naturels , et qui se tourne à la félicité de riiouime.
Telle est l'inspiration des vertus : si elle était une pure théorie j elle ierait le plus grand mystère de l'humanité.
Toujours est-il que votre enfant n'arrivera pas au bonheur, même da^is le monde , si ce n'est par les vertus.
Je ne vous parlerai pas ici de ces vertus de perfection chrétienne que je suppose k présent gravées^ dans son ame. Laissons au
génie de la religion d'entretenir toujours et d'échauffer ces vertus intérieures qui doivent présider réellement à toute la direction de sa vie. Mais il y a des vertus extérieures en quelque sorte , des vertus plus habituellement en contact avec l'humanité , vertus qui reçoivent un autre nom , celui de qualités , vertus de sociabilité ou de poUtesse , mais pourtant veitus réelles, sans lesquelles les hommes ne se supporteraient pas aisément , même quand ib seraient tous également des modèles de vertu.
Ce sont ces. vertus secondaires qui constituent ce qu'on nomme l'amabilité. L'amabiUté ne tient pas seulement à un tour d'esprit heureux , à un certain enjouement de caractère , à un certain charme de langage , ou à une certaine grâce de manières.
L'amabilité tient à tout un ensemble d'habitudes, de dispositions morales et bienveillantes , d'aménité et de délicatesse , de condescendance et de bonté , qui fait que nul caractère ne choque un autre caractère,
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et que même, en gardant sa nature propre, on ne heurte pas durement celle des autres.
Eh bien,! voilà ce qui doit assurer au jeune homme un heureux accueil dans le monde. C'est, à ce doux ensemble de mérite et de bonne grâce que vous devez disposer votre enfant. Il n'y parviendra pas du premier abord. C'est le résultat d'un travail sérieux à faire sur son caractère, sur ses penchans , sur ses idées , sur ses goûts, sur ses opinions. Toutefois la nature, est pour beaucoup dans cette espèce de perfectionnement extérieur. Mais la nature seule ne suffit pas. La nature pourrait se tromper.
La bonne grâce n'est pas un abandon sans retenue. La sincérité n'est pas de la rudesse. La complaisance n'est pas une lâcheté. Il faut que l'étude des vrais devoirs se joigne à l'inspiration naturelle du cœur, et l'amabilité serait sans prix , si elle était sans discernement.
Pauvre jeune homme! où l'engageonsnous? quoi! naïf qu'il est, nous allons brusquement le jeter au travers du monde, en
lui demandant d'y être aimable, lorsqu'il ne sait pas bien encore si l'amabilité est Un don ou une étude , une perfection de la nature ou im perfectionnement de Tartl
Mais il n'ira pas seul parmi les écueils. Vous réclairerez,et vous le guiderez , tendre mère. C'est votre office et c'est à la fois votre gloire.
Heureusement le monde, avec toutes «es légèretés , veut bien consentir sérieulement à ce que le jeune homme lui ariive sous lies auspices de sa mère. Ainsi votre autorité est admise , du moins pour quelques jours encore; et la confiance que vous garde votre enfant est sa première amabilité. C'est quelque chose que cet accoinl du monde avec vos affections II Vous «eiTÎra pour la direct'ton de vos avis.
C'est par vous que votre fils verra les artifices de l'amabilité mondaine , et qu'il les distinguera de la réalité des vertus; Ne le laissez pas aller à l'imitation de ce qui est faux. Que sa politesse n'exclue point la sincérité. Qu'il apprenne à ne point
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faire de ses sentimens une offense pour autrui, mais qu'il ne les déguise jamais.
Il y a des jeimes gens qui ont bien peuv du monde à leur début, lorsqu'il s'agit de lui montrer ce qu'ils croient, surtout en matière de religion. C'est une préoccupation qui n'est point de la fai"* blesse, mais seulement de l'embarras.
Ce même jeune homme qui a craint de faire une maladresse en exposant timi*dement sa conviction toute ckrétienne , parmi les rires du monde, qu'il soit poussé à bout par ime rudesse d'incrédule , vous allez le voir s'échauffer soudainement et se défendre dans sa foi , comme un soldat généreux. Ainsi , dans cette même ame toute timide i il y a une énergie toute brûlante. Il faut habilement tirer profit de cette double disposition.
Le jeune homme gagnerait peu à se jeter au travers des passions et des ignorances pour les heurter avec âpreté. Il gagnerait moinsencore à retenir en Uii-inême sa pensée
captive et muette. Ce qu'il doit faire , c'est de laisser voir cette pensée toujours limpide et toujours transparente; à ce prix lui est acquis le respect du inonde. Le vice a beau faire , il honore la vertu malgré lui; et quel que soit l'étourdiss^ement de ceux qui ont chassé Dieu de leur souvenir, ils ne sauraient se défendre de respect pour le jeune homme qui porte ce nom inscrit sur son front , et étalé en quelque sorte dans toute sa vie*
Mais la dignité du jeune homme n'ap« pelle pas plus l'exposition bruyante que le déguisement timide de ses pensées*
Sa dignité, c'est sa modestie. Que le jeune homme soit modéré dans ses paroles.
Qu'il soit bienveillant , même quand il repousse des erreurs. Il entendra beaucoup parler de la tolérance chrétienne , surtout par ceux qui n'ont guère de souci des autres vertus. Qu'il sache toutefois que la tolérance n'est pas un assentiment donné aux idées mauvaises , elle serait une
complicité. La tolérance est une indulgence personnelle qui se peut concilier avec la sévérité des maximes et l'inflexibilité des vertus. Notre vie se passe dans un contact perpétuel avec des hommes qui n'ont aucune de nos idées. Qu'est-ce à dire? faut-il fuir aux déserts? non, mais il faut donner à nos idées une expression de liberté et de décence , qui en soit la meilleure défense. Les hommes les plus égarés ne le sont jamais autant qu'ils veulent le paraître. Il y a prise sur l'ame humaine , toutes les fois qu'on l'attaque par la vertu et la bienveillance. C'est donc là le prosélytisme le plus touchant pour un jeune homme. Que ce soit celui -de votre fils ! Et avant même qu'il ait pu savoir ce qui fait l'amabilité dans le monde , je vous prédis qu'il sera aimable à ceux qui verront cette vertu naïve et fliodeste , qui a surtout compté sur ellemême pour être accueillie d'eux avec prévenance.