PREFACE XXI
s'exerçait en France à traduire Gœthe ou Shakespeare, eu Allemagne à traduire Macaulay ou Michelet, en Angleterre à traduire Dante, Cervantes, Schiller ou Lamartine.
Le résultat éducatif de cet effort serait identique en ce qui concerne la forme du langage ; et, au point de vue de l'acquis général, il serait infiniment supérieur en ce sens qu'il remplacerait la connaissance de langues mortes, par l'emmagasinement cérébral de notions vivantes.
Je ne vois donc que nuisances, tout au moins relatives, dans ce qu'on est convenu, je n'ai jamais su pourquoi, d'appeler les humanités; et à toutes ces nuisances d'ordre relatif s'en ajoute une d'ordre absolu que j'ai déjà signalée plus haut en passant. Le latin et le grec ne peuvent guère être enseignés autrement qu'ils ne le sont à cette heure ; et la gymnastique que leur étude impose à l'esprit a, par suite, le grave inconvénient, non seulement de diminuer les loisirs qui seraient employés plus utilement ailleurs, mais encore de cristalliser notre cerveau dans une méthode, dont la routine lui rend ensuite difficile Tassimilation des langues modernes et des sciences.
Ainsi, il faut chasser le grec et le latin de nos lycées, tout en leur réservant, comme au sanscrit et à Tarabe. une place dans renseignement supérieur. Placer ces cerbères à la porte de toutes nos écoles spéciales pour en défendre l'entrée à quiconque n'est pas muni de ce : Sésame ouvre-toi 1 c'est à la fois entraver l'évolution intellectuelle de nos sociétés, et nuire au développement des démocraties.
Nous voici donc tout à fait d'accord, mon cher Laisant, et sur la question de la méthode, et sur celle des programmes ; et, comme si la réforme de la méthode présente des difficultés presque insurmon-
tables dans le cours d'une période restreinte, celle des programmes n'en présente à peu près aucune, commençons tout de suite par réformer ce qui est immédiatement réformable. Le progrès accompli dans un sens rendra plus aisé celui qui restera à accomplir dans l'autre.
Mais vous ne vous bornez pas dans votre consciencieux travail à résoudre le problème de l'instruction. Abordant aussi celui de l'éducation, vous vous prononcez contre nos lycées casernes aussi bien que contre l'enseignement congréganiste, et vous n'hésitez pas — tout en reconnaissant les difficultés pratiques que ce système rencontre en France — à proclamer la supériorité des écoles mixtes où les deux sexes sont confondus.
Ici, encore, je suis passionnément de votrie avis.
A l'époque présente, dans la bourgeoisie tout au moins, il n'y a plus, en fait d'unions sexuelles, que prostitution illégale ou légale, quelquefois les deux réunies par l'adultère lucratif.
Et nos moralistes s'étonnant ensuite de constater dans notre pays une moyenne de neuf mille divorces par an, s'en prennent à la faculté de se rompre que la loi de i884 a apportée aux ménages mal assortis. Ils ne devraient être surpris que de l'exiguïté de ce chiffre. Il faut que l'habitude soit un bien fort ciment, et que l'amour des enfants ait une puissance de cohésion bien considérable pour que les associations matrimoniales ne se brisent pas davantage ; car, en réalité, il existe si peu de mariages réels, résultant de l'union des cœurs, du rapprochement des idées, de l'affinité des caractères, que l'on peut hardiment raisonner en pratique comme s'il n'en existait aucun.
Est-ce que les jeunes gens qui s'unissent — je ferais mieux de dire que l'on unit — se connaissent?
PREFACE XXIH
Ont-ils seulement songé à se demander s'ils seront jamais susceptibles de s'aimer? Ce sont-là des considérations qui n'influent guère sur les décisions à prendre. Un ami désintéressé souvent, souvent aussi un courtier intéressé, — pourquoi ne dirais-je pas un entremetteur? — vient trouver le père d'une jeune fille et lui apprend l'existence d'un jeune homme à marier dont l'union serait avantageuse. On s'enquiert aussitôt avec grand soin de l'honorabilité de la famille, et sur ce point je n'ai aucune objection à élever, mais aussi et même surtout de la fortune. On pèse le sac d'écus du prétendant pour s'assurer s'il équivaut à celui de la future ; et, si les positions sociales paraissent bien équilibrées, Taffaire est conclue. Il ne reste plus qu'une formalité — mais combien peu importante 1 — celle qui consiste à faire se rencontrer les deux jeunes gens et à s'assurer que physiquement, il n'existe entre eux aucune répulsion invincible. Je parle de la répulsion physique, car il est bien clair que dans ces quelques entrevues de parade on ne peut apprécier ni l'esprit, ni les sentiments ; et je dis de cette répulsion physique qu'elle ne doit pas être invincible, car pour peu qu'elle puisse être surmontée, les parents supplieront leur fils ou leur fille de passer outre, si elle parait suffisamment compensée par la lourdeur du portefeuille.
La société jette le blâme le plus sévère sur les malheureuses filles qui font commerce de leur corps et sur les hommes qui se font nourrir par leurs maîtresses. Je ne voudrais certes pas me faire le protagoniste de l'amour vénal, même quand il est libre; mais je me demande quelle différence peut bien exister au point de vue moral entre l'horizontale qui se vend à beaux deniers comptants ou l'Alphonse qui monnaie ses charmes, et ces conjoints de la bour-
XXIV l'éducation FOriDÉE SUR LA SCIENCE
geoisie, qui sont cependant dûment mariés par Tofficier de l'état civil, et dont l'union est bénie par le ministre d'une religion à laquelle ils ne croient plus tout en faisant semblant d'y croire.
Je n'en vois aucune.
Il arrive quelquefois que les prostituées s'attacbent à celui dont elles n'ont cru se rapprocher que pour quelques heures. Il arrive de même, dans certains ménages réguliers contractés au hasard, que l'amour qui n'a pas présidé à l'union en soit la conséquence. Mais ceci est exceptionnel. Dans l'immense majorité des cas les mariages demeurent tels qu'ils ont été faits, des associations d'intérêt, des sociétés en nom collectif qui exploitent une firme sociale commune, rien de plus.
Et comme il s'agit cependant d'autre chose que d'une exploitation commerciale, comme les devoirs des époux s'étendent beaucoup plus loin et entreprennent sur la liberté des deux, pour peu que le cœur qui n'a pas parlé jusque-là se mette de la partie, voilà l'adultère qui s'introduit furtivement au foyer. Le voici encore qui fait son apparition si la femme, pour satisfaire les instincts de luxe auxquels son mari ne peut suffire, éprouve le besoin de se créer une relation productive. Elle y est toute préparée. Elle a, directement ou par l'intermédiaire de ses parents, fait du marchandage avec son fiancé ; pourquoi n'en ferait-elle pas avec un amant? Au point de vue de la stricte morale les deux actes se valent ; et par quelques subtilités que les moralistes essaient de les distinguer, leurs sophismes échouent devant la logique imperturbable des choses.
L'homme, d'ailleurs, ne se fait guère faute d'entretenir des concubines avec l'argent de sa légitime, et il est assez naturel que ladite légitime prenne sa revanche en se faisant entretenir de son côté.