PREFACE XIX
ma pensée. Il ne suffit pas qu'une étude soit utile au point de vue absolu pour qu'elle soit justifiée ; il faut qu'elle soit plus utile que toute autre qu'on aurait pu lui substituer.
Considérés à ce point de vue, le latin et le grec ne nous paraissent entraîner que des effets funestes. Pendant les six ou sept ans que nous passons au lycée à traduire des auteurs que notre premier soin sera, pour la plupart d'entre nous tout au moins, d'oublier dès que nous en serons sortis, nous aurions pu augmenter considérablement nos connaissances scientifiques. Nous aurions pu surtout apprendre des langues vivantes ; et, loin de les oublier, nous nous serions continuellement perfectionnés dans leur pratique parce que nous aurions toujours eu l'occasion et la nécessité même de nous y exercer.
Or les sciences sont la vraie base de l'enseignement tel qu'il devrait être compris.
Sans doute vous avez raison de ne pas être exclusif, de réclamer l'enseignement intégral : de ne pas vouloir qu'on sépare du culte du vrai le culte du beau qui est une autre forme de la vérité. Il n'en reste pas moins que la méthode scientifique forme l'esprit et que, seule, elle est capable de nous aflVanchir des vieux dogmes et des anciennes superstitions ataviques.
Quant aux langues vivantes, les ignorer est devenu une véritable infériorité. Les relations de peuple à peuple sont maintenant si étendues qu'il est presque impossible de s'en passer. Sans elles on ne peut ni voyager avec fruit, ni goûter les beautés des littératures étrangères, ni lutter à armes égales contre ceux qui possèdent cet outillage, ni surtout suivre le développement des sciences.
Celui qui n'a pas appris les langues étrangères dans
XX l'éducation fondée sur la science
son enfance est forcé de les apprendre à un âge plus ou moins avancé — et il les sait toujours mal. Ce fut mon cas ; ce fut le vôtre.
De plus, l'Europe marche à pas de géant vers la réunion de nos petites patries mesquines, vers la fédération ; et pour réaliser ce progrès immense qui nous achemine aux États-Unis du monde, il faut que les peuples se pénètrent. A cette condition seulement, ils se dépouilleront des préjugés séculaires qui les éloignent les uns des autres et qui déterminent chez, chacun d'eux l'éclosion des nationalistes et des Jingoes. Comment se pénétreront-ils s'ils ne se comprennent pas; si le Français est incapable d'admirer la grandeur de l'esprit allemand, les beautés de l'âme allemande ; si l'Allemand est impuissant à sonder les profondeurs artistiques, scientifiques et morales de l'âme française; si Anglais et Italiens, Italiens et Espagnols ne peuvent s'apprécier faute de pouvoir communiquer entre eux ?
La diffusion des langues étrangères est le prélude de l'union des patries; et par cela même tout ce qui la retarde retarde du même coup cette union féconde. En diminuant, en supprimant presque, le temps que nous pourrions leur consacrer, l'étude généralisée du grec et du latin revêt donc un caractère rétrograde.
Ce n'est pas évidemment que tout le temps qui leur est consacré soit perdu. Il n'est pas douteux qu'en déchiffrant la pensée antique, en travaillant à la rendre sous une forme moderne, en se livrant à un travail de traduction qui oblige à soigner particulièrement sa forme, Télève n'acquière des qualités de stvlc.
Mais cet exercice ne serait pas moins salutaire si, au lieu de traduire Sophocle, Euripide, Térence ou Lucain en français, en allemand ou en anglais, on