PREFACE XXV
Si donc il ne se brise pas plus de ménages que les statistiques ne le disent, c'est que les statistiques sont incorrectes, et que la plupart des ménages brisés conservent pour la forme une apparence unie — tels ces vieux' édifices lézardés qui longtemps avant de crouler restent debout si un choc extérieur ne vient pas précipiter leur chute.
Il en serait tout autrement si au lieu de vivre séparés les uns des autres, filles et garçons étaient réunis dès Tâge le plus tendre. Les affinités des caractères se manifesteraient avant même Tépoque où commencent à se faire sentir les attractions sensuelles. Les mariages libres ou réguliers seraient le résultat de celte sélection au lieu d'être la conséquence d'une supputation de gros sous, et il y aurait toute chance pour que de telles unions demeurassent heureuses et monogames. C'est, paraît-il, ce qui arrive, d'après l'enquête à laquelle vous vous êtes livré, dans les mariages contractés aux Etats-Unis entre jeunes gens élevés ensemble dans des écoles mixtes. La pratique ne fait ici que confirmer la théorie.
J'ajoute que le mélange des sexes dans des écoles communes ne peut que relever la moralité du sexe masculin.
Isolés dans les lycées ou dans les facultés, les garçons se corrompent. La pudeur ne prend naissance que là où hommes -et femmes sont en présence. Ce sentiment cesse de se manifester quand les hommes et les femmes sont entre eux, les hommes surtout.
L'absence de toute pudeur pousse alors les hommes à la débauche qui détermine chez eux une brutalité animale ; et lorsqu'ils s'approchent ensuite d'une jeune fille qui n'est pas, à beaucoup près, corrompue au même degré qu'eux, on ne sait quel heurt se produit et quelle influence en résulte sur la vie ultérieure des époux.
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Mais lorsque les jeunes gens des deux sexes sont groupés dès l'enfance, ils trouvent, dans la satisfaction instinctive qui en résulte, un bien-être qui les garantit contre la corruption. En même temps, la pudeur que développe la présence de leurs compagnes affine leurs facultés affectives, adoucit leurs mœurs et ai «mise chez eux Turbanité. cette urbanité naturelle qui ne ressemble en rien à la politesse conventionnelle de nos jours.
Il est vrai qu'il peut arriver des accidents ! C'est là ce que redoute la pruderie de noire société.
Il en existe aussi dans l'intérieur des familles. On voit de temps à autre des incestes se produire entre frères et sœurs ; mais c'est fort rare parce que la cohabitation permanente dès le premier âge est une garantie contre l'entraînement des sens plutôt qu'une incitation. L'émoi que donne le contact physique entre personnes accidentellement unies ne se produit plus avec la même intensité. Il s'émousse dans un sentiment de douce affection qui ne pousse pas à l'amour sexuel.
L'école libre est une famille du second degré.
Sans être frères et sœurs, les élèves qui les fréquentent en arrivent h tenir quelque peu du frère et de la sœur ; et je ne suis pas étonné que les Américains interrogés par vous vous aient dit que, dans leur pratique, ils avaient vu se produire bien peu d'événements qu'ils eussent eu à déplorer.
Encore pourrait-on se demander si ces accidents présentent vraiment la gravité que leur attribuent nos moralistes, si sévères en théorie, et si complaisants dans la pratique lorsqu'il s\i<rit d'eux-mêmes.
En somme, si deux adolescents s'aimaient et s'unissaient librement, avant l'âge ordinaire, cette union prématurée aurait grande chance de se prolonger en
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une association féconde; et je n'ai pas assez le respect de rintcrvention sociale dans le mariage pour qu'un fait de cet ordre — du reste toujours exceptionnel — fût de nature à m'impressionner outre mesure.
Certes I Rien n'est absolu dans le monde ; et l'on ne voit guère un bien qui arrive, ne pas s'accompagner de quelque mal. Il suffit que le bien soit considérable et que le mal soit infime. Je crois que ce serait le cas avec les écoles mixtes. Cette éducation en commun aurait, je n'en doute pas, un effet salutaire. Elle accroîtrait le sentiment de la solidarité humaine.
L'éducation dans des écoles mixtes de garçons et de filles sera certainement le moyen le plus sûr d'engendrer plus de bienveillance, plusd'égards réciproques dans les ménages, et de diminuer ainsi le nombre des divorces clandestins ou publiquement avoués.
Vous le voyez, mon cher Laisant, je ne fais jusqu'ici que reproduire vos idées sous une autre forme en m'abandonnant au cours de ma pensée et au mouvement de ma plume.
Ce cours de ma pensée me porte à examiner la question qui passionne aujourd'hui nos compatriotes : celle de l'enseignement d'Etat et de l'enseignement congréganiste.
Je n'ai pas besoin de vous dire que je suis contre tout enseignement confessionnel. L'enfant est une personne libre quoique mineure. Il peut et doit avoir un tuteur, mais non point un maître. Il n'est la propriété ni de son père ni de l'Etat. Or, je ne vois qu'un moyen de respecter sa liberté : il faut lui enseigner tout ce qui forme le patrimoine commun de nos semblables à quelque philosophie, à quelque religion qu'ils appartiennent, et s'abstenir avec soin de lui déformer l'intelligence par une culture spéciale, telle que celle qui résulte des religions et des dogmes.
xxviu l'éducation fondée sur la science
Lorsque Tenfant devenu homme aura été muni de tous les éléments d'information qui permettent à un cerveau normal de se débrouiller de lui-même, il mettra ses connaissances à profit pour la solution des problèmes que l'on aura évité d'aborder jusque-là devant lui, et il fera spontanément choix de la doctrine qui lui paraîtra la plus approchée de la vérité. Il aura conservé la liberté de son moi pensant comme il aura conservé celle de ses membres. La neutralité de l'école, voilà la règle dont il ne faudrait jamais se départir, tout au moins pendant la période de transition que nous traversons, et tant que l'humanité ne s'est pas formé, si tant est qu'elle ait à se la former jamais, une âme commune.
Il est clair qu'une école de jésuites, dans laquelle on enseigne aux enfants non seulement les principes d'un spiritualisme antiscientifique, mais encore les mystères de la trinité et de la transubstantiation, est le contraire de la neutralité. C'est donc un crime social que de laisser subsister des établissements scolaires de cette nature.
Mais il ne suffit pas pour que l'école soit neutre d'en bannir le dogme chrétien. Les lycées de TEtat ont eux aussi une doctrine métaphysique dont ils infectent l'Ame de nos enfants. Ils professent le spiritualisme quand ils ne descendent pas jusqu'au culte, et M. G. Tcry, qui fait dans la presse socialiste la campagne que l'on sait en faveur du monopole de l'enseignement, a raison d'adopter pour son c/efc/ic/a Carthago : « Laïcisons la laïque ! »
Malheureusement c'est bientôt dit : « Laïcisons la laïque» ; mais c'est peut-être moins facile à exécuter.
Quand on aura banni Dieu et l'àme de nos lycées et de nos écoles, on aura parcouru une sérieuse étape sans doute, mais croit-on que tout sera fait ?