PRÉFACE XXIX
Que de religions subsistent encore en dehors des religions proprement dites !
Est-ce respecter la neutralité qu'enseigner chaque jour le dogme patriotique avec son cortège de haine pour les autres peuples? Est-ce se conformer à ce principe que de proclamer intangible la morale capitaliste? — Cette morale qui légitime l'envoi au bagne du misérable voleur d'un sou, et qui glorifie le voleur milliardaire dont les milliards sont tabou. — Est-ce même demeurer neutre qu'enseigner le collectivisme étataire, autoritaire, centralisé, et proscrire comme pure folie l'idéal du communisme libertaire ?
Non !
Dans tous les cas, un dogme aura été remplacé par un autre. Le nouveau dogme, il est vrai, sera moins, malfaisant que l'ancien et cette substitution marquera un pas dans le sens du progrès. Mais ce sera un dogme quand même, et tout dogme est mauvais.
Or, l'Etat est de sa nature dogmatique.
Au fond, comme vous le faites fort bien ressortir, ce dont il s'agit à cette heure, c'est moins de substituer une éducation rationnelle à une éducation factice, que d'arracher le pouvoir enseignant à une fraction de la bourgeoisie pour le transporter à une autre fraction. C'est une lutte pour la conquête des pouvoirspublics entre des partis rivaux qui, tous les deux,, réclament la faculté de pétrir les intelligences des nouvelles générations dans un sens ou dans l'autre, afm d'en faire, quand elles auront atteint l'âge adulte et qu'elles seront munies de leur bulletin de vole, les éléments de leur propre domination.
L'État, quoi qu'en ait pensé autrefois Louis Blanc, quoi qu'en pensent certains socialistes d'autorité, est toujours forcément réactionnaire.
C'est une loi que tout organisme est dominé par
XXX l'éducation fondée sur la science
l'esprit de conservation. Il en résulte que l'État cherche à se conserver, qu'il lutte, comme nous luttons nous-mêmes lorsqu'il s'agit de notre individualité, contre les causes qui tendent à le détruire, et qu'il en arrive bien vite à s'immobiliser, à se cristalliser.
La vérité d'aujourd'hui n'est pas celle de demain. La science évolue, les mœurs se transforment, les idées se modifient, et telle conception qui était apparue comme un progrès à un moment donné, devient au contraire plus tard une entrave à une évolution nouvelle : Les diligences, qui réalisèrent un progrès considérable lorsqu'elles se substituèrent aux pataches, devinrent un obstacle lorsque l'intérêt des maîtres de postes et la routine des masses les opposèrent à l'établissement des chemins de fer.
L'État peut donc être progressiste une heure, à l'heure oii il se forme, parce qu'alors il est révolutionnaire et vient d'abattre un État antérieur plus malfaisant. Mais dès qu'il s'est consolidé, il lutte à la fois contre les revenants qui poursuivent le rétablissement de son prédécesseur et contre les novateurs qui cherchent à le renverser pour aller plus avant. 11 devient aussitôt rétrograde; et c'est alors la lutte qui reprend entre lui et les esprits passionnés pour le mouvement. A partir de ce moment il incarne de nouveau en lui toutes les forces de résistance.
Je vois tout cela comme vous, mon cher Laisant, et je comprends par cela même le détachement que vous éprouvez dans la lutte qui se livre à cette heure, et à laquelle, comme Bismark jadis, nous pourrions, si nous parlions allemand, donner le nom de Culturkampf.
.le ne vous suis cc|)cndant pas jusque-là, et la lutte entamée contre les congrégations me passionne, parce qu'à chaque heure su Hit sa tâche et parce que,