PRÉFACE XXXVII
dans les rangs de nos adversaires; et avant que le nouveau régime scolaire ait produit tous les mauvais effets qu'on peut en attendre, un quart de siècle se sera écoulé. Pendant ce temps il se sera formé une génération nouvelle qui, grâce au souffle vivifiant de la révolution accomplie, sera plus forte, plus valide, plus affranchie ; l'ennemi sera en grande partie abattu ; et peut-être alors, après avoir traversé cette période intérimaire, sera-t-il possible de revenir à la liberté, de manière à enrayer les conséquences rétrogrades de renseignement étataire sans avoir à redouter de faire renaître le péril clérical.
Mais quoi qu'on fasse, il faut bien se dire qu'on ne fait que du provisoire, et qu'on édifie du mauvais pour éviter le pire.
C'est qu'aussi, pas plus en cette matière qu'en ce qui louche à la famille ou au travail, rien de vraiment organique ne peut être réalisé dans notre société capitaliste.
Fourier posait le principe de ce qu'il appelait « le péjoratif en correctif ». Il entendait par là que tant qu'on ne serait pas sorti définitivement de la civilisation pour entrer en harmonie, toutes les prétendues réformes seraient de simples leurres et aggraveraient les maux qu'on se proposerait de faire disparaître en les édictant.
Fourier certainement dépassait la mesure. S'il avait été complètement dans le vrai, il aurait fallu conclure à l'immobilisme. Une société ne pouvant se transformer par un coup de baguette, à la manière de ce qui se passe dans les féeries, aucune modification sociale ne serait à espérer s'il était impossible d'accomplir des progrès partiels et de pénétrer la société d'aujourd'hui de certains organismes qui, en se développant, étouffent les anciens et préparent la société de
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demain. Or, les sociétés se transforment : doncFourier avait tort. Il l'avait du reste implicitement reconnu sans s'en rendre compte, lorsqu'il prédisait une forme de transition, le garantisme, intermédiaire entre la civilisation et l'harmonie.
Mais si le grand réformateur du commencement du siècle dernier se trompait dans l'énoncé absolu de son principe, il aurait eu certainement raison s'il s'était placé sur le terrain du relatif.
Les correctifs ne sont pas nécessairement des péjoratifs. Souvent, le plus souvent même, les réformes préparent l'avenir et sont fécondes parce qu'elles aident à l'évolution de l'espèce humaine. Mais elles sont toujours provisoires ; elles marquent les poteaux dont on jalonne la route en construction jusqu'à ce qu'elle soit achevée, et ce n'est que dans la future société d'harmonie communiste que les grands problèmes qui nous obsèdent seront résolus.
Au premier chef celui de la religion et de l'enseignement qu'elle donne.
A l'heure où nous sommes, la religion n'accomplit point une œuvre de moralisation individuelle. Loin de moraliser l'individu, elle le démoralise au contraire ainsi que vous l'avez proclamé. — La seule action qu'elle exerce est celle d'une discipline sociale.
Ceux qui la soutiennent, pour la grande majorité tout au moins, n'ont aucune cure du dogme et ne croient pas plus en Jehovah et en Moïse, qu'ils n'ont foi au Christ ou à Mahomet. Mais les possédants veulent conserver leurs privilèges, et ils voient, dans renrégimenlation religieuse, le frein immatériel qui complète le frein matériel de l'armée et du gendarme. La patrie terrestre et la patrie céleste,
PREFA.CE XXXIX
la milice profane et la milice sacrée se donnent ainsi la main pour maintenir l'asservissement des masses.
Aussi, les institutions qui résultent des révolutions d'aujourd'hui deviennent les obstacles qui suscitent les révolutions de demain. A peine un régime nouveau est-il établi, que toutes les forces de réaction l'entourent, le pénètrent, s'évertuent en un mot, et avec succès, à le rendre aussi nuisible que celui auquel il a été substitué.
Les choses changeront probablement lorsque la forme communiste aura fait disparaître l'antagonisme qui existe à cette heure entre l'intérêt individuel et l'intérêt collectif.
Pour nous qui voyons poindre l'avenir, mais qui sommes encore pris dans les mille liens dont le passé a ligotté la liberté humaine, nous ne pouvons songer à faire quoi que ce soit de durable. Vivant dans le provisoire d'une de ces périodes de transition que le grand Saint-Simon avait désignées sous le nom de « périodes critiques », nous ne pouvons que « bâtir sur le sable à l'heure où passe l'Aquilon ». Nous devons nous estimer heureux lorsque nous avons paré au danger le plus menaçant, et ne pas nous laisser aller à scruter trop profondément le problème, parce que nous risquerions de devenir hésitants dans l'action. C'est beaucoup que de vivre. Nos descendants sauront bien briser les organismes construits par nous, comme nous brisons ceux de nos prédécesseurs, s'il advient un jour, ainsi qu'il appert vraisemblable, que ces organismes, après avoir servi un moment le progrès comme les anciens, comme eux, à leur tour, deviennent nuisibles.
Voilà ce qui, à l'heure présente, si j'étais encore
XL L ÉDUCATIO:?! FOî^DÉE SUR LA SCIENCE
mêlé à la vie active dont l'âge et la mauvaise santé m'ont éloigné, me déciderait à voter le monopole de renseignement.
Mais je ne me ferais aucune illusion en le votant. Je saurais qu en vue d'une nécessité passagère qui en fait au moment actuel un moindre mal, j'édifie une institution mauvaise en soi, et que l'avenir devra détruire.
Quelle sera donc, me demanderez- vous peut-être, l'organisation future?
Il n'est pas facile de se prononcer sur ce point ; mais il est en même temps impossible à notre intelligence de ne pas faire effort pour percer les ténèbres qui l'environnent. Pour ma part je crois que la solution du problème sera un jour dans l'enseignement et dans l'éducation confiés à ce que j'appellerai la famille élargie.
Les principes que vous avez posés démontrent que la famille, ou, pour mieux préciser, la mère devrait, dans notre milieu, être exclusivement chargée du développement intellectuel et du développement moral des enfants, au moins dans les premières années.
Mais à peine le principe posé, vous apparaît l'impossibilité pratique de son application. La famille ne peut être chargée de l'éducation, d'abord parce qu'elle en est, dans l'immense majorité des cas, incapable, ensuite parce qu'elle n'en a pas le temps, enfin par une autre raison que je trouve capitale.
Les parents représentent le passé, les enfants représentent l'avenir. Confier au passé le soin de cultiver l'avenir, c'est rêver l'inconciliable. Le passé ne peut, on vertu de l'instinct de conservation, qu'entraver la naissance et le développement de l'avenir qui doit le tuer et lui succéder. L'éducation par la famille actuelle serait essentiellement rétrograde. L'enseigne-