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LE PROBLEME DE L EDUCATION I

L'instruction est-elle un remède suffisant ? Vous «ivez vu ce qu'il en est pour l'instruction primaire ; vous allez voir ce que pense l'auteur de l'instruction en général et combien ses idées coïncident avec quelques-unes de celles exprimées dans les citations dont se trouve parsemé le livre de M. G. Le Bon dont je vous ai parlé la dernière fois :

On admet, en physiologie, qu'il faut que les aliments soient assimilés, c'est-à-dire qu'ils se transforment en notre propre substance pour renouveler et entrenir Tensemble des forces qui constituent notre vie ; mais, en psychologie, il semble n'en être pas de même : c'est une suralimentation continue, sans assimilation possible; c'est, sous une autre forme, le renouvellement du supplice connu sous le nom de question de l'eau : l'infortuné patient était gorgé de liquide; ici, c'est de savoir qu'on l'abreuve jusqu'à étoulfement. Pendant des heures et des heures, chaque jour, on introduit, dans les cerveaux enfantins, une foule d'idées qui s'y coudoient, s'y heurtent, s'y bousculent, et en sortent sans plus de raison qu'elles y sont entrées.

Tous nos petits princes de Danemark pourraient véridiquement répondre, à qui les interroge sur ce qu'ils savent :

... Des mots, des mots, des mots.

Une telle méthode est plutôt défectueuse au point de vue qui nous préoccupe, elle entraîne mal les futurs athlètes, ou simplement les enfants des hommes, au bon combat qu'ils doivent soutenir ; elle laisse sottement dormir la plus belle, la plus précieuse de nos forces, la seule en laquelle nous puissions encore mettre notre espérance : la volonté.

Je tenais, à propos de cette question de l'éducation de la volonté, à faire passer sous vos yeux ces citations, à mon avis tout à fait remarquables.

Qu'on déplore, ainsi que semble le faire l'auteur,

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les transformations opérées dans l'organisation de la famille, ou qu'on s'en félicite comme d'un progrès, ce qui est mon cas, les conséquences sont dans les deux cas inattaquables.

Nous touchons ici à un point intermédiaire entre l'éducation intellectuelle et l'éducation morale, car tout se tient, tout s'enchaîne, l'activité humaine forme un ensemble qui ne se disjoint pas. Mais pour être clair il faut séparer méthodiquement les questions, et c'est maintenant de l'éducation morale que nous allons dire quelques mots.

Vouloir enseigner la morale, en attribuant à ce mot « enseigner » son sens ordinaire, est l'entreprise la plus chimérique. Il s'agit ici de donner une direction générale bien plus que de formuler des préceptes. L'éducateur habile, en stimulant dans l'esprit de son élève le culte de la vérité, en tirant parti de tous les exemples, de toutes les observations, de Texpérience quotidienne, arrivera sans peine à façonner graduellement cette conscience d'enfant pour en faire une conscience humaine. « La conscience, dit Victor Hugo, c'est la quantité de science innée que nous avons en nous. » Sans aller jusque-là, il est certain qu'une conscience droite accompagnera généralement un esprit nourri de vérité. On acheminera de la sorte l'enfant vers les sentiments d'altruisme qui constituent pour ainsi dire toute la morale ; on l'amènera progressivement à la grande conception de la solidarité, de l'association nécessaire des hommes, dans le combat continuel qu'ils ont à livrer contre la nature. La conciliation des devoirs (ju'iuipose cette solidarité avec le souci de Tintcret individuel, fort légitime et naturel, n'est pas 'ussi difficile à établir qu'on le croit, et la maxime

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•de JFranklin, que je cite de mémoire, devrait être gravée en grosses lettres à la porte de toutes nos écoles :

Si les coquins savaient tous les avantages que procure Thonnêteté, ils se feraient honnêtes gens par coquineric.

S'il fallait pourtant traduire en une formule concise ridée directrice de l'éducation morale, je la trouverais dans la doctrine d'un philosophe un peu oublié peut-être, qui fut un homme de haute science, de grand cœur, et que je m'honore d'avoir personnellement connu dans mon enfance et ma jeunesse, car il existait entre nous des liens de parenté, le D^ Guépin, de Nantes. La morale, disait-il, est une pure question de comptabilité, et tient tout entière dans cette maxime : Qui a reçu, doit. L'être humain a reçu de sa famille, du milieu oii il évolue, dé l'effort des générations précédentes, une somme d'avantages qui le constituent à l'état de perpétuel débiteur. Il est comptable de cette dette ; et il doit s'acquitter. Mais ce qu'il a reçu de ceux qui ne sont plus, il le doit à ceux qui vivent ou qui vivront. C'est envers le présent et l'avenir qu'on acquitte la dette du passé.

On ne saurait parler de cette question de l'éducation morale sans signaler au moins la question de l'éducation pénitentiaire, qui présente un intérêt so- -cial sur lequel il est superflu d'insister. A ce sujet, j'ai reçu, à la suite de ma dernière conférence, une brochure fort intéressante, que m'a envoyée l'auteur, M. Brunot, ancien élève de l'École polytechnique, inspecteur général des services administratifs au ministère de l'Intérieur. Elle a été publiée en 1900, et

a pour titre : Les Déclassés asolidaires. Je me bornerai à en citer quelques extraits : plusieurs, vous aller le constater, sont ici tout à fait à leur place, et empruntent une véritable autorité à la situation qu'occupe M. Brunot.

Pour abréger, je me contenterai des citations, presque sans commentaires.

Dès 1886, le Congrès de T Association française pour Tavancement des sciences, tenu à Nancy, émit le vœu à l'unanimité, sur la proposition de sa section de pédagogie, que « des expériences de suggestion hypnotique devraient être tentées dans un but de moralisât ion et d'éducation, sur quelques-uns des enfants les plus notoirement vicieux et incorrigibles, à l'égard desquels les pédagogues avouent leur complète impuissance ».

Ce vœu a été réalisé dans la vie libre ; plusieurs praticiens éminents, entre autres le D*" Bérillon, ont obtenu des résultats tout à fait remarquables sur des enfants que des parents réduits à l'impuissance leur avaient confiés.

Depuis longtemps les règles de la pédagogie suggestive et de l'orthopédie hypnotique sont établies.

Le ministère de l'Intérieur est, d'autre part, investi de la haute mission d'éduquer des enfants vicieux, dont quelques-uns sont réfractaires à tous les moyens employés jusqu'ici.

Et, cependant, depuis quatorze ans, pas un seul essai n'a été tenté (au moins à notre connaissance !), dans les colonies pénitentiaires, même à la colonie correctionnelle d'Eysses.

... Si l'hypnose peut améliorer certains dégénérés réfractaires à tout traitement, ce serait un crime social de n'y pas recourir.

Mais, sans insister davantage sur ce mode spécial et restreint d'éducation hypnotique, toute éducation, quel

ae soit son principe, sera bonne, pourvu qu'elle ne 2 pas, comme il arrive très souvent, à l'état de vœu rique.

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Le maître de la pénologie moderne, Beccaria, disait <lans son livre Des délits et des peines : « Le moyen le plus sûr, mais en môme temps le plus difficile, de rendre les hommes moins portés à mal faire, c'est de perfectionner réducation. »

Quant aux méthodes d'enseignement à adopter pour les colons, on pourrait s'inspirer à la fois de J.-J. Rousseau et de Spencer. Le premier dit, en effet, dans VÊmile: « Au lieu de présenter aux enfants une multitude confuse d'objets, mieux vaudrait en choisir un petit nombre et les exposer avec précision. Il faudrait agir davantage sur eux par le sentiment et diminuer l'importance donnée à l'autorité impérieuse qui ne produit qu'une obéissance liypocrite et passagère. » Maint éducateur, auquel sont confiés les colons pénitentiaires, pourrait utilement méditer ces paroles, ainsi que les suivantes de Spencer : « L'éducation des enfants par les connaissances naturelles de leurs propres actes, les habitue progressivement à la domination de soi-même et efface la transition ordinairement dangereuse de la jeunesse où le gouvernement vient du dehors, à la maturité où il vient du dedans. »

... J'estime qu'on devrait faire à la femme, dans l'éducation des enfants, une place plus grande encore que celle qu'elle occupe.

L'administration pénitentiaire est entrée dans cette voie et on ne saurait trop la louer de cette heureuse initiative ; l'école de réforme de Chanteloup est dirigée exclusivement par des femmes. Bien que cet essai soit encore trop récent pour qu'on puisse le juger sur des résultats définitifs, la visite de cette école laisse dès aujourd'hui une excellente impression.

Mais nous avons en France même un établissement bien plus curieux que Chanteloup : c'est Frasne-le-Chàteau.

Ce ne sont pas seulement les arrivants, comme à Chanteloup, qui sont confiés à des femmes, c'est tout l'effectif. Les enfants arrivés à Frasne avant douze ans y restent jusqu'à vingt ans soumis à l'autorité exclusive

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des sœurs, et c'est vraiment merveille de voir ces gaillards de dix-huit à vingt ans obéir respectueusement à des femmes, Comme je félicitais Tune d'elles du courage dont elle faisait preuve en acceptant de vivre ainsi en un milieu non exempt de dangers dans un village éloigné de tout secours :

(( Quel danger? me dit-elle ; mais nous n'avons rien à craindre ; si nous étions menacées par qui que ce soit, tous nos colons prendraient notre défense (^sic), »

Le seul homme qu'on trouve à Frasne est un vieil aumônier qui cumule les fonctions de desservant avec celle de chef de fanfare ; tout le reste du personnel se réduit à une trentaine de sœurs, pour maintenir la discipline parmi une population de plus de 3oo colons.

Est-ce donc que la femme possède une autorité morale plus grande que l'homme?

Je n'hésite pas à le proclamer, au moins pour le cas (jui nous occupe.

L'obéissance à un ordre donné est plus aisée quand il émane d'une femme que lorsqu'il vient d'un homme.

... La femme d'ailleurs n'est-elle pas vouée par sa nature môme à l'éducation de l'enfant ?

C'est une loi générale de la nature que la mère élevé les petits ; elle ne les nourrit pas seulement, elle les éduquc. Le mâle, au contraire, sauf chez quelques oiseaux, est peu disposé pour ce rôle.

Et dans l'obéissance de l'enfant et de l'adolescent à la femme qui l'élève, il y a certainement la vague et inconsciente satisfaction d'un instinct naturel.

« La femme, dit le \y Thulié ', a des douceurs maternelles qui donnent confiance, qui désarment. Elle a par ses gestes, par le son de sa voix, par toute son attitude, des expressions de tendresse qui attirent. Elle sait faire avouer les douleurs ; elle sait surtout adoucir et consoler; mais elle sait aussi donner des conseils que Ton suit» parce qu'ils émeuvent et font vibrer le cœur. »

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