PREFACE XI
cela même indirectement à l'avènement de la société nouvelle. C'est la leur seul bon côté, mais leur côté non cherché. Vous ne voulez pas qu'on les maintienne : vous trouvez mauvais de farcir — permettez-moi cette expression — l'esprit des jeunes générations d'un fatras de connaissances indigestes ; et, sur l'abus criant du latin et du grec, imposés à tous au détriment de tant de choses utiles qu'on pourrait enseigner, et dont ces langues mortes tiennent la place, vous portez le seul jugement que puisse porter un esprit libre et sain.
Vous avez fort bien vu que, s'il a été une époque où le grec et le latin apparaissaient comme le ionde^ ment nécessaire de toute culture, il n'en est plus de même aujourd'hui. Ces connaissances ne représentent plus qu'un de ces héritages qu'il faut conserver, mais dont la conservation doit être exclusivement confiée à des savants spéciaux possédant des vocations spéciales, comme c'est aujourd'hui le cas pour l'arabe, l'hébreu ou le sanscrit.
Au moyen âge et dans les premiers siècles qui ont suivi cette lamentable époque, aucune de nos langues modernes n'existait. Les arts plastiques eux-mêmes, que la Renaissance n'avait point encore ressuscites, paraissaient à jamais disparus. Pour concevoir le beau, ridéal, pour exprimer de hautes pensées philosophiques, il fallait remonter aux maîtres de l'antiquité. Eux seuls étaient capables de former le goût. En dehors des langues mortes rien ne pouvait façonner l'esprit. J'ai même tort de dire : en dehors des langues mortes. Ces langues, en efl'et, n'étaient pas mortes. Elles vivaient, le latin surtout. Elles constituaient la seule forme sous laquelle pouvait s'exprimer la pensée des artistes, des penseurs, des sages.
Nous n'en sommes plus là.
XII l'éducatio:î fondée sur la science
Depuis le moyen âge les langues modernes ont pris naissance. L'Italien, l'Espagnol, le Français, r Allemand, le Russe même se sont constitués. Des chefs-d'œuvre ont été publiés dans ces idiomes, qui ne le cèdent en rien aux écrits des plus grands poètes, des plus grands prosateurs, des plus grands historiens de l'antiquité. Il n'est plus indispensable de remonter à Homère et à Virgile pour «trouver des spécimens de la pureté littéraire. On se forme tout aussi bien le goût en lisant Goethe et Schiller, Shakespeare et Byron, Corneille, Racine, Lamartine, Victor Hugo et Beaudelaire — ou les grands prosateurs tels que Bossuet, Voltaire, Rousseau, Diderot, et à notre époque Michelet ou Renan. Les auteurs modernes développent même avec une bien autre puissance que ceux de l'antiquité l'intelligence humaine. Ils la mettent en face des idées et des problèmes contemporains. Le sentiment de la beauté évolue comme tous les autres ; et si nous pouvons comprendre, apprécier, admirer la beauté antique en nous replaçant par la pensée dans le milieu qui l'a engendrée, nous devons surtout modeler nos esprits sur le sentiment esthétique du temps dans lequel nous vivons.
Certes, l'homme demeure toujours Thomme, et considérées du point de vue de l'individu, les grandes explosions passionnelles et les fortes pensées demeurent belles partout. Mais il y a le coté collectif de Thumanité qui change ; et les écrivains modernes ont l'avantage de faire mouvoir les éléments de la beauté qui demeurent invariables dans un cadre approprié à la société d'aujourd'hui, et même, par anticipation, à la société de demain.
Qu'on prenne le drame poignant d'Œdipe-Roi.
Rien n'est émouvant sans doute a l'égal de ce mo-