‹ L'éducation fondée sur la scienceChapitre 6 sur 30 · PREFACE XIII · texte numérisé non relu

PREFACE XIII

narque, parricide et incestueux à son insu, qui se frappe lui-même, qui s'arrache les yeux pour ne plus voir la lumière du jour après les actes involontaires qui, pour lui, représentent des crimes ; rien n'est humain ensuite comme la tendresse de l'aveugle pour ses enfants.

Mais, je l'avoue, j'aime mieux Ruy Blas cinglant les ministres concussionnaires d'Espagne et se donnant la mort après avoir frappé le scélérat don Salluste.

Ici tout est conforme à la pensée moderne : la sainteté de l'amour vrai, la grandeur d'une âme honnête, la flétrissure des trahisons et des machinations louches. Tout nous séduit et nous transporte d'enthousiasme, parce que dans Uuy Blas nous nous sentons vivre nous-mêmes. 11 nous semble que mis à la place de Ruy Blas nous aurions parlé et agi comme lui. Cette hauteur morale nous apparaît comme la synthèse de la beauté telle que nous la concevons.

Il en va tout autrement avec Œ^^dipe. Il nous est impossible de voir un criminel dans cet homme, qui a fui sa famille d'adoption — qu'il croyait sa famille réelle — afin d'éviter les crimes prédits par l'oracle, et qui, victime du destin, de l'ananké, tue son père et devient le mari de sa mère justement parce qu'il n'a voulu devenir ni le meurtrier de l'un ni l'époux de l'autre. Nous n'y voyons qu'un malheureux sacrifié par le faturUy et quelque grandeur qu'il y ait dans cette tragédie, elle est en opposition avec notre sentiment actuel de la beauté morale.

D'ailleurs, de ce que je considère la lecture des modernes comme plus apte que celle des anciens à faire naître en nous la compréhension du beau, je ne conclus pas qu'il faille négliger la lecture des anciens. Mais il

IIV l'ÉDUCATIO!» fondée SLR LA SCIENCE

est inutile à mon sens de les lire dans le texte, et on saisira bien mieux la grandeur de leur pensée en les étudiant dans de bonnes traductions.

Oh I Je sais que la meilleure traduction ne donne pas aussi bien que l'original l'idée complète d'une œuvre. Mais combien sont capables, après avoir conquis le baccalauréat, d'admirer Horace ou Sénèque, Eschyle ou Hésiode, dans le texte grec ou latin ? Ce plaisir est réservé aux rares personnes que leur vocation a portées à se spécialiser dans le commerce des langues mortes. Pour la plupart d'entre nous il ne reste guère que le dégoût des écrits, cependant admirables, sur lesquels pendant des années nous avons peiné sans parvenir à les apprécier. La lecture d'une traduction ne nous placerait pas au niveau des rares initiés qui vivent familièrement avec Platon ou Tacite, et qui en font leurs compagnons de chevet ; mais elle nous permettrait de saisir infiniment mieux l'antiquité que nous ne le faisons en pâlissant, avec une fatigue mêlée d'ennui, sur des livres que nous n'arrivons même pas à lire couramment sans les avoir d'abord épelés.

Et d'ailleurs, les auteurs grecs et latins ne monopolisent pas toute la beauté des premiers âges. La littérature hindoue nous offre des chefs-d'œuvre qui nous remplissent d'admiration depuis que Burnouf les a mis à notre portée. Faudra- 1- il donc, par des raisons analogues à celles que répètent à satiété nos humanisteSy joindre l'étude obligatoire du sanscrit à celle du latin et du grec ?

, Il le faudrait si les raisons qu'ils invoquent avaient une valeur réelle.

On prétend chaque jour que nous ne pouvons arriver à bien savoir notre langue qu'à la condition de connaître aussi celles dont elles dérivent. On voit

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