PREFACE XV
dans la connaissance des étymôlogies une condition première en dehors de laquelle on ne saurait devenir écrivain français.
Vous avez réfuté cet argument absurde, mon cher Laisant, en mettant en opposition de fort élégants stylistes qui ne savent pas un mot de latin, et de savants latinistes qui écrivent en charabia.
Vous auriez pu, je crois, fortifier votre thèse d'un argument topique. S'il était vrai que l'étude des étymôlogies s'imposât à quiconque veut savoir écrire une langue ce serait vrai pour tous les peuples et pour toutes les époques.
Or, le grec n'était pas éclos spontanément dans FHellade, comme Vénus sortit de l'écume des flots. Cet idiome si poétique était le résultat d'une évolution antérieure. Les mots grecs avaient comme les nôtres leur étymologie — aujourd'hui découverte — dans la langue des Aryas. Ces étymôlogies, cependant, les Hellènes les ignoraient. Selon les principes de nos pédants modernes ils auraient dû conséquem.ment ignorer leur propre langue, à tout le moins être incapables de l'écrire avec correction. Et pourtant les Grecs ont été des artistes géniaux aussi bien dans le style que dans les arts plastiques.
C'est que l'étude des étymôlogies, nécessaire aux savants, aux philosophes, aux historiens mêmes qui veulent se rendre compte de l'évolution de Thumanité, est dénuée d'utilité pour qui veut simplement connaître sa langue à fond et la pratiquer avec élégance.
Au risque d'étonner, je dirai presque qu'elle est
nuisible.
Une langue n'est point un cadavre. C'est, aussi longtemps qu'elle est parlée, un organisme vivant. Comme tous les organismes, elle se transforme, elle
XVI l'éducation fondée sur la science
évolue. Elle se débarrasse chaque jour d'expressions anciennes qui sont abandonnées. Elle s'enrichit de vocables nouveaux. Elle modifie enfin le sens de ceux qu'elle conserve, au point de les éloigner continuellement de leur acception primitive.
Je considère, par suite, comme absolument contraires aux lois de la vie les efforts tentés soit en vue de ressusciter des mots désuets, soit en vue de maintenir à chaque expression son sens primitif étymologique. Ces efforts, il est vrai, n'aboutissent jamais, mais s'ils aboutissaient, ils n'auraient d'autre résultat que de figer le langage et de faire la mort là où nous sommes en droit de chercher la vie.
Même n'aboutissant pas, ils entraînent une dépense de force inutile : ils ralentissent le mouvement vital que notre activité doit au contraire tendre autant qu'il est en nous à précipiter.
Je pourrais citer des exemples. Ils sont nombreux. Je me bornerai à un seul qui suffira pour éclairer ma pensée.
Le mot cmcritus en latin signifiait honoraire. Il a conservé au début colle signification en français et il la conserve encore en italien. Lorsqu'on disait autrefois de quelqu'un qu'il était président émérite tout le monde comprenait qu'il s'agissait là de l'honorariat.
Employez la même locution aujourd'hui, vos auditeurs et vos lecteurs ne comprendront plus votre pensée. Quand vous parlerez d'un professeur émérite, ils croiront que vous voulez dire par là de ce professeur qu'il est tout à fait supérieur, tout à fait distingué, et non que, sorti de l'activité, il n'exerce plus ses fonctions qu'à litre honoraire.
Faut-il se cantonner dans le respect des origines au risque de n'être pas compris ? Ou vaut- il mieux être de son temps, attribuer aux vocables le sens que l'usage