Dans la fable citée plus haut, liv. I01', fab. xix
« Ah ! le petit babouin !
Voyez, dit-il, où l'a mis sa sottis
Et puis, prenez <ie tels fripons le soin!
Oue les parents sont malheureux, qu il faille
Toujours veiller à semblable canaille!
Qu'ils ont de maux! et que je plains leur sort! »
Ayant tout dit, il mit l'enfant à bord.
La Fontaine n'est pourtant point partial pour l'enfance, cet âge « sans pii il 11 faut donc que le fait dont parle ici Spencer l'ait souvent frappé et révolté.
2. Bernardin de Saint-Pierre l'ait quelque part cette réflexion piquante : « Les parents leur disent soyez sages, et la sagesse, pour eux. consiste à ne remuer ni bras ni jambes! »
3. Voy. le beau livre de M. Th. Ribot sur l'Hérédité psychologique (Paris, Alcan).
L'ÉDUCATION. lit
quefois d'ancêtres éloignés ! . Or, si, dans la moyenne des cas, cette transmission des défauts est un fait indéniable, les mauvaises passions que 1rs parents <>m à combattre chez leurs enfanta sonl précisément celles qu'ils portent en eux-mêmes. Elles peuvent être invisibles à tous les yeux ou voilées par des sentiments tout différents, n'importe, elles existent. Et \i>ilà pourquoi il ne faut pas espérer de voir régner un système idéal d'éducation : Tes parents ne sont pas capables de l'appliquer.
Il \ a plus : quand même il y aurait des méthodes parfaites, infaillibles, quand même les pères et les mères posséderaient toute la pénétration, toute la sympathie, tout l'empire sur eux-mêmes qui sont requis pour le bon emploi de ces méthodes, il faudrait encore maintenir cette vérité que la réforme de la famille ne peut pas être plus rapide que les autres réformes. Quel est, en effet, le lait à poursuivre? Le plus prochain n'est-il pas de préparer l'entant aux affaires de la vie, d'en faire un bon citoyen, de lui donner les moyens de faire son chemin dans le monde? Or, faire son chemin dans le monde (en d'autres tenues, non pas s'enrirliir, mais acquérir les moyens
d'élever une famille), cela n'implique-t-il pas une certaine
adaptation de l'individu aumonde tel qu'il est aujourd'hui ? L'éducation qui produirait L'homme idéal le mettrait du même coup dans L'impossibilité de vivre dans le monde réel2. Cette parfaite rectitude de jugement, cette exquise délicatesse de conduite ne rendraient-elles pas notre pauvre monde intolérable et inhabitable? Placez-vous au point de vue purement individuel, le résultat est magnifique; placez-vous au point de vue de In société et de la famille, il est détestable. Il \ a beaucoup de misons de croire que pour la famille comme pour une nation le gou-
I. Cesl ci qu'on appelle Vataoùme : un anXanl peu! tenir ses qualités ou ■ i. T.iuLs, mm de son père o i de sa mère, mais d'aîeui plaa on moins • ; l'hérédité saute ainsi par-dessus uni' on plusieurs générations. Ce fail a oie souvent ir les médecins eu ce qui concerne les maladies liérc-
ditaires, 8, On connail le vers de Victor Hugo:
L'idéal tombe en poudre an toucher du réel.
H'2 HERBERT SPBNCBR.
vernemenl répond (Tune manière assez exacte su de^ré <lc développement et qu'il esl aussi bon que le permet l'état général delà oature humaine*. Dans l'une! l'autre cas, nous pouvons être assurés que le niveau moyen des caractères individuels esl une règle sûre pour mesurer Le degré d'excellence du gouvernement. Elevez le niveau moyen, perfectionnez les caractères individuels, vous améliorez du même coup le gouvernement. Que si vous prétendez perfectionner méthodes et gouvernements sans améliorer au préalable l'ensemble des individus, vous produirez plus de mal que de bien. Les enfants ont actu lement à souffrir d'une certaine dureté des parents e1 des maîtres, mais on peut soutenir que c'est une sorte de préparation à un monde moins clément et plus dur que la maison et que l'école. On peut ajouter qu'uni- équité parfaite et une absolue bienveillance de la part des parents et des maîtres envers les enfants auraient pour résultat de donner beaucoup plus d'intensité aux souffrances que l'égoïsme universel leur infligera plus tard -.
J'entends l'objection :« Vous prouvez trop; s'il n'y a pas de système d'éducation morale qui puisse rendul'enfant ce qu'il doit être; s'il est vrai que, ce système fut-il inventé, les parents sont trop imparfaits pour l'appliquer; s'il est démontré que, ce système parfait fût-il applicable, les résultats seraient en flagrante et dange-
1. Les peuples, a-t-on dit, n'ont jamais que le gouvernement qu'ils méritent.
2. C'est par un raisonnemeut de ce genre que l'on excuse quelquefois la dureté arec laquelle on traite les garçons dans les collèges : c'est, dit-on. l'apprentissage dans le petit monde des écoles publiques des rigueurs que le monde réel tient en réserve pour plus tard. 11 y a peut-être du vrai dans ce plaidoyer, mais il est bien insuffisant : si la discipline de la maison et de l'école ne doit pas être, admettons-le un instant, beaucoup plus douce que celle du monde, elle peut être néanmoins un peu plus douce. Or, la discipline à laquelle les enfants sont soumis à Eton. à Whinchester, à Harrow. etc.. est, au contraire, plus dure que celle du monde pour les hommes faits. — disons le mot, plus injuste et plus cruelle Au lieu d'aider aux progrès de l'humanité, ce qui est le vrai but de toute bonne éducation, le régime des écoles publiques tend à accoutumer les enfants au gouvernement despotique, au règne de la force brutale et par conséquent à adapter leurs idées à des formes sociales plus mauvaises que l'état actuel de la société. Nos législateurs se recrutent en grande partie parmi les anciens élèves de ces établissement-, leur influence est donc une sorte de retour k la barbarie, un véritable obstacle au progrès national. (Note de l'auteur.)
L'ÉDUCATION. I r3
use contradiction avec l'étal présent de l'humanité; [elle est la conclusion inévitable, sinon que la réforme système actuel n'est ni possible, ni désirable? » Pas moins du monde : il s'ensuit seulement que la rétine du gouvernement domestique doit aller pari tsstt ' avec les autres réformes; que les méthodes d'édution m' peuvent et ne doivent être améliorées que peu peu. !i s'ensuit enfin que la perfection des méthodes, mirable en théorie, doit inévitablement, dans la prapie, se plier à l'état actuel de la nature humaine I lant à use <lc l'imperfection des enfants que de «'elle des panis h de !.i société), ri que ces méthodes parfaites ne uitoiiI être appliquées plus complètement qu'au lui' h mesure des progrès de la moralité générale. On insiste et on dit : - Mais alors pourquoi former un ;al d'éducation des enfants? Quel profit pouvez-vous pérer en élaborant, en préconisant des méthodes qui ni en avance sur notre temps'-? o Ici encore nous mines d'un a\is tout à l'ait opposé : en politique, espée-vous réaliser l'idéal de la justice? 11 n'est pas moins ai qu'il faut sans cesse avoir sous les \eu\ cet idéal justice pour être sûr «pie nos institutions s'en /■<!/)vehent au lieu de s'en éloigner. Il en est de même en uc.ition : il est bon de montre!' l'idéal pour qu'on s'efrce d'en approcher par degrés. Quel danger pourrait-il avoir à maintenir cet idéal et à le remettre sans cesse us les yeux de nos contemporains ? So\ez tranquilles; ; hommes sont d'instinct conservateurs et ils sauront mi arrêter net un changement trop rapide. Telle est la
. C'est-à-dire de front ou parallèle)
idéal : ces nuits su ni platoniciens; on ne saurail défendre avec plue
force que M. Spencer ne le fait ici la il rie de l'idéal. Il ne faul pai
1er oe mol à réel : l'idéal n'esl que le réel dans Ba perfection et dai nitude. L'idéalisme platonicien est un réalisme: le réel selon Platon n'est une ombre, une ébauche qui menu' n'existe que par l'idéal dont il partie plus ou moins. Que Platon ait eu toit ou raison 'le réaliser l'idéal hors l'esprit '[in le conçoit, il n'en est pas moins vrai qu'en éducation, en poli 1:1:111' dans les arts. L'idéal, tel qu'il est conçu, est la cause exemplaire tons les progrès réalisés on à réaliser. L'idéal n'est pas V utopie : l'utopie un faux idéal, un idéal irréalisable, faux parce qu'il esl contraire a la raii | t'il est en 0 inti idiel ion ai e 1 les l
144 HERBERT Sl-i
nature des choses humaines, qu'il faut queleshomn soient au niveau des hautes idées morales pour être capables de Les comprendre el de les accepter : jusque ce Boni pour <mi\ des mois, non des réalités. La vérité at-elle enfin gain de cause dans Leurs esprits, elle rencontre tant -d'obstacles à sa réalisation qu'ils suffisent il lasser la patience des philanthropes el même des philosophes. Tenons donc pour certain que les difficultés de La route retarderont toujours assez notre marche vers l'idéal de L'éducation, et faisons, pour Le réaliser, tous les efforts que conseille la raison.
Après ces préliminaires indispensables, passons I l'étude du véritable objet de L'éducation morale el des meilleures métbodes pour la conduire à bonne fin. Il nous faut encore consacrer quelques pages à l'exposition de nos principes ; que le lecteur veuille bien prendre patience, il arrivera bientôt aux détails et aux exemple ; nous essayerons alors de résoudre les difficultés d'application qui se présentent à tout instant dans la famille.
Qu'un enfant tombe ou se heurte la tête contre une table, il ressent aussitôt une douleur dont le souvenir l'avertit de prendre garde de tomber ou de se heurter ; que l'expérience se répète assez souvent et il acquiert bientôt l'art de se diriger et de contrôler ses mouvements. S'il touche à la barre de fer brûlante de la cheminée, s'il porte la main à la flamme d'une bougie, s'il répand de l'eau bouillante sur une partie quelconque de son corpdouleur de la brûlure est une leçon qu'il n'oubliera pas aisément. L'impression est forte et durable ; il suffit de deux ou trois leçons pareilles pour que rien ne puisse le décider à ne pas tenir compte des lois de son organisme.
Or, dans tout cet ordre de faits, la nature nous indique de la manière la plus simple la vraie théorie et la vraie pratique de l'enseignement moral. Cette théorie, cette
L'ÉDUCATION. Ma
pratique, les esprits superficiels s'imaginent qu'elles sont communément suivies, mais, pour peu qu'on approfondisse l.i question, on s'aperçoit qu'il n'en est rien.
Remarquons d'abord que, dans cet exemple des bléssures corporelles et de la souffrance qui en résulte, nous trouvons réunies et réduites à leur plus simple expression la faute et ses conséquences. Dans la tangue cou*rante, les mots de bien et de mal ne s'appliquent guère, il est vrai, aux actions dont les conséquences immédiates concernent le corps exclusivement, mais, en y réfléchissant bien, on s'aperçoit que ces actions, comme toutes les autres, peuvent être qualifiées, selon les cas, de bonnes ou de mauvaises. Quels que soient les principes qu'elle pose au début, toute théorie morale est bien obligée d'accorder, en définitive, qu'une conduite dont les résultats immédiats et éloignés sont, pris ensemble, bons et avantageux, est une bonne conduite, et qu'une conduite dont les résultats immédiats et éloignés sont, pris ensemble, mauvais et funestes, est une mauvaise conduite1. En dernière analyse, le critérium qui nous sert à juger la conduite des hommes, c'est le bonheur ou le malheur qu'elle produit. Pourquoi regardons-nous l'habitude de s'enivrer comme détestable? Parce qu'elle entraîne l'abrutissement et tous les maux qui l'accompagnent, pour l'ivrogne et pour sa famille. Le vol, s'il était agréable au volé, comme au voleur, ne figurerait pas le moins du monde sur la liste des délits. S'il pouvait. arriver que les bonnes actions augmentassent les souffrances humaines, ce serait leur condamnation : elles cesseraient d'être de bonnes actions. Lisez les journaux, écoutez les hommes qui s'entretiennent des questions sociales, vous
1. il y a longtemps qu'on .'i remarqué l'identité dea prescriptions do la Borale du devoir el de la morale de l intérêt bien entendu. Cicéron consacre la troisième partie de son traité Des devoirs à démontrer que L'utile <d l'honnt'ir se confondent, qu'il n'y a rien de véritablement utile qui ne suit foncièrrmtMii honnête. Seulement, au nom de l'utile, l'homme peut donnerai mils, mais ce n'eal qu'an nom «le L'honnête que l'homme peul bc donner a lui- ■ème des ordres : l<' devoir est, comme dit Kaut. an impératif catégorique^ non un impératif hypothétique.
i k6 h i; h in; ht BPKNGBR.
verrez tout de suite que, pour juger les mouvements politiques cl les manifestations philanthropiques, non ne nous servons pas d'une autre règle que pour juger les actions individuelles : quels ont été leurs résultats poui le bonheur ou pour le malheur des bommes? telle est la question que nous nous posons. Soumettez à la même analyse toutes les idées morales, secondaires et dérivées, vous trouverez qu'il n'y a que celle seule pierre de touche du bien et du mal, qu'il faut s'en servir pour juger les actes qui concernent le corps et se demander uniquement s'ils sont en définitive utiles ou nuisibles.
Considérons, en second lieu, la nature des châtiments qui frappent ceux qui transgressent les lois de notre nalure physique. Nous disons châtiments, mais c'est un mot que nous n'employons que faute de mieux : au sens littéral il n'y a pas là de châtiments. Ce ne sont nullement des peines artificielles et inutilement infligées, 0€ sont des avertissements bienfaisants, des défenses de faire certaines actions nuisibles au corps : supprimez ces avertissements, ces peines salutaires, et la vie humaine ne subsistera pas un instant. C'est le trait essentiel de ces châtiments, puisqu'il faut leur donner ce nom, de n'être pas autre chose que les conséquences inévitables que nos actes entraînent après eux : appelons-les donc les réactions nécessaires provoquées par les actions de l'enfant.
Qu'on se souvienne aussi que ces réactions produisent une souffrance exactement proportionnelle aux transgressions qui les amènent. Un léger accident ne produit qu'une peine légère1; un accident plus sérieux entraine une peine plus grave. Il n'est pas dans l'ordre des choses qu'un enfant qui se heurte au seuil de la porte et fait une chute, souffre plus qu'il n'est nécessaire pour
1. On pourrait peut-èlre contester l'universalité de cette loi. Qu'un enfant mange une herbe vénéneuse, la faute n'est pas grande, mais elle peut amener la mort. Qu'il se heurte à la tempe, la faute n'est pas plus grave que si ie coup avait porté à la poitrine et pourtant il peut être mortel. Toutefois ce ne sont là que des exceptions dont on aurait tort d'arguer contre la règle générale.
Ivertir de prendre plus de précautions à l'avenir : il y
a proportion entre la douleur h souffrir et les précautions à prendre. Par l'expérience de chaque jour, il apprend i reconnaître ses méprises plus ou moins graves el il igit en conséquence.
Remarquez enfin, que ces réactions naturelles provo* jures par les actions aveugles de l'enfant sont conlantes, directes, sûres, inéluctables. Point de menaces, ine silencieuse et rigoureuse exécution. L'enfant s'en- 'once-t-il une épingle dans le doigt? douleur; recomnence-t-il? douleur nouvelle; et toujours ainsi. Dans >es rapports avec la nature inorganique, il rencontre une oi infaillible, invariable, toujours la même, sans appel, kurde à toute excuse; il reconnaît bientôt qu'à cette liscipline sévère, quoique bienfaisante, il faut obéir lalgré qu'on en ait ; il s'attache avec un soin extrême t ne jamais l'enfreindre.
Ces vérités générales nous apparaîtront dans tout éclat de leur évidence, si nous nous souvenons qu'elles ègnent sur la vie tout entière aussi bien que sur l'enance. C'est l'expérience des conséquences naturelles, ■cumulée et réduite en science, qui nous arrête tous, lommes et femmes, sur la pente du mal. Quand l'éducaion domestique est achevée, il n'y a plus de parents ni I maîtres pour défendre, ordonner, régler notre conuite : alors reparaît la discipline naturelle, celle-là même ui enseigne à l'enfant la direction de ses mouvements. i le jeune homme qui entre dans la vie perd son temps, este oisif, s'acquitte mal de sa tâche, se montre tiède t sans zèle dons les fonctions qu'il doit remplir, il perd a place, il souffre pendant un temps tous les maux ■ne pauvreté relative. L'homme négligent et inexact ui manque à ses rendez-vous d'affaires et de plaisirs Bit à tous moments les conséquences de son défaut,
est-à-dire des pertes d'argent et des déceptions. Un larchand \eut-il faire de trop gros profits : ses clients
quittent et son avidité le perd, l'u médecin se rend-il >up able de négligence envers ses malades: ils l'avertis
148 HBEBBRT SPENCER.
seul de se donner plus de peine en en faisant appeler un autre. I,*' créancier trop crédule, le spéculateur trop confiant apprennenl par toutes sorte* de difficultés el d'embarras à être plus prudents à l'avenir. El ainsi de suite, pour tous et pour toute la vie. Chat échaudé craint l'eau tiède, enfanl qui s'est brûlé le doigt redoute le feu : il y a une analogie entre la discipline sociale et la discipline de la nature; la société et la nature se oonduisenl df» la même manière à l'égard de l'enfant, et cette manière est la plus efficace de toutes, si nous en croyons le proverbe. S'il est quelquefois obscur et figuré, il se formule souvent avec la dernière clarté. Qui n'a entendu dire qu'une expérience achetée chèrement a décidé tel ou tel à changer de conduite? Qui ne sent la force de cette expression : une expérience amère et seule efficace, puisque tous les conseils avaient échoué, a enfin corrigé tel prodigue ou tel spéculateur. S'il fallait d'autres preuves de la supériorité des réactions naturelles sur tout autre genre de pénalité, nous n'aurions qu'à faire voir par l'effet notoirement illusoire de nos répressions légales qu'aucun système d'invention humaine ne saurait les remplacer. Bien des méthodes de discipline criminelle ont été proposées et essayées par les législateurs ; aucune n'a répondu h leur attente. Jamais punitions artificielles n'amendèrent les criminels ; heureux quand elles n'ont pas provoqué une recrudescence de crimes. Les seuls pénitenciers où l'on ait obtenu quelques succès sont des établissements privés dont le régime est le plus possible copié sur celui de la nature et, par conséquent, n'a pas d'autre but que de se faire le continuateur et l'auxiliaire de cette grande loi des con-| séquences naturelles. On ne diminue la liberté du criminel que dans la mesure nécessaire à la sécurité de la société, puis on le laisse gagner sa vie tout en maintenant cette entrave. Nous aboutissons donc à deux consé-j quences importantes : la première est que la disciplini par laquelle la nature enseigne cà l'enfant à régler et à diriger ses mouvements est la même qui retient dans
l'ordre de la moralité la grande majorité des hommes faits ; la seconde, que tous les artifices inventés par les hommes sont impuissants quand ils s'écartent de cette discipline d'institution divine, et ae commencent à réussir (jue quand ils s'en rapprochent.
N'aurions-nous pas trouvé précisément le principe directeur de l'éducation morale? Un système qui a de si précieux effets pendant la première enfance et pendant la maturité n'aura-t-il pas des effets aussi favorables pendant la jeunesse? La raison de supposer qu'une méthode excellente pendant la première et la dernière période de la \ie serait mauvaise [tendant la période intermédiaire! N'est-il pas évident que les parents, ministres et inter-r mrétes de la nature1, doivent veillera ce que leurs en^ l'ants éprouvent les vraies conséquences de leur (induite, les réactions naturelles, sans les éloigner,, sans les ftggraver, sans leur substituer jamais des conséquences artificielles. Tout lecteur non prévenu donnera les mains à celte proposition.
Bien des personnes prétendront probablement que la plupart des parents agissent précisément ainsi. Les punitions, dira-t-on, ne sont-elles pas, dans la majorité des cas, les vraies conséquences delà mauvaise conduite des entants? la colère paternelle, les mots durs, les répressions sévères ne sont-ils pas le résultat de leurs méfaits? La souffrance physique ou morale que l'enfant subit c'estelle pas la réaction naturelle de ses mauvaises actions? C'est une erreur, mais une erreur qui contient une part de vérité. Sans aucun doute, le mécontentement des pères et des mères est une conséquence des fautes des enfants.
et les Bignes manifestes qu'ils en donnent, une répression
normale de ces fautes. Les réprimandes, les menaces, les
• 1. Expression do Bacon. Malébranche lisait <■ vicaires delà raison. »
coups qu'un père passionné prodigue à son enfant cou pable son! évidemmenl des effets produits chez lui par 1rs failles de l'enfant, et, à ce titre, peuvenl être considérés comme les réactions naturelles des actions mauvais Nous in1 prétendons pas le moins du monde que cette manière de punir n'ait pas un*' valeur relative : elle est relativement bonne pour les lils ingouvernables d'adultes jadis fort mal gouvernés, pour la jeunesse d'une société où ces adultes mal disciplinés forment la masse de la nation. Nous l'avons dit : les systèmes d'éducation comme les institutions politiques et sociales valent tout juste ce que vaut la société qui se les donne. Aux enfants barbares île parents barbares il faut probablement des procédés barbares dont ces parents trouvent la recette spontanément, et ces méthodes barbares sont sans doute la meilleure préparation à la vie barbare à laquelle ces enfants sont destinés. Réciproquement, les membres civilisés d'une société civilisée seront naturellement portés à manifester leur mécontentement d'une manière moins violente et useront naturellement de moyens plus doux, moyens |i suffisamment énergiques pour ces natures naturellement plus douces. Il est donc très exact de dire que l'expression des sentiments éprouvés par les parents constitue un véritable système de réactions naturelles. L'éducation domestique gravite sans cesse vers sa forme vraie et définitive.
Mais il est essentiel de tenir compte de deux faits importants. Le premier, c'est qu\à une époque de transitions et de changements rapides comme la nôtre, à une époque de luttes entre les vieilles et les nouvelles théories, les vieilles et les nouvelles habitudes, il peut arriver que les méthodes d'éducation cessent complètement d'être en harmonie avec les temps. Par égard pour les dogmes d'un autre âge, il est des parents qui intligent à leurs enfants des corrections que leur propre manière de sentir désavoue : ce sont des réactions fort peu naturelles. D'autres, au contraire, enthousiastes, convaincus que la perfection est à portée de la main, se jettent dans l'excès opposé.
Ml
L'ÉDUCATION. ItfJ
Le second fait à observer, c'est que la meilleure discipline n'est nullement celle qui résulte de l'approbation ou delà désapprobation paternelles, mais bien celle qui résulterai! définitivement de la conduite des enfants, abstraction faite de l'opinion et de l'intervention des parents. Les conséquences vraiment instructives et salutaires ne sont pas celles qui dérivent de la volonté de parents érigés en représentants de la nature, mais celles qui dérivent directement des lois delà nature elle-même1. Nous allons nous efforcer d'éclaircir par quelques exemples cette distinction des réactions naturelles et des réactions artificielles. Ces exemples auront en outre l'avantage de suggérer des applications.
Il arrive tous les jours que les petits entants, selon l'expression des mamans et des bonnes, « mettent tout sens dessus dessous » dans la maison. In bambin a semé ses jouets sur le plancher, dans un pêle-mêle indescriptible; il a t'ait litière des Heurs cueillies le matin à sa promenade ou bien en a mis partout, sur les tables et sur les chaises; une petite fille, en faisant des robes pour sa poupée, a jonché sa chambre de rognures : presque toujours, l'auteur du désordre n'est pas celui qui le répare. Cela se passe-t-il dans la chambre des enfants, c'est la bonne qui, tout en grommelant contre « les vilains petits désordonnés », remet tout en ordre; si c'est dans le salon, ce sont les aînés, les domestiques ; quant au délinquant, il s'en tire presque toujours grondé mais indemne. Il est vrai que, dans un cas aussi simple que celui-ci, il y a bien des parents assez raisonnables pour se conformer, avec plus ou moins de persévérance, à l'ordre naturel des choses et faire ramasser à l'enfant lui-même les jouets, les fleurs ou les chiffons. La peine de remettre les choses en ordre
1. « J'en ai dit assrr. pour faire entendre qu'il ne faut jamais infliger ;m\ enfants le châtiment comme châtiment, mais qu'il <ioit toujours arriver comme une suite naturelle de leur mauvaise action. Ainsi, vous ne déclamerez point contre le mensonge, vous no les punirez point précisément parce qu'Os ont menti; mais vous forez que tous les mauvais effets du mensonge, comme de e'ètre point cru quand on dit la vérité, d'être aseusé du mal qu'on n'a pas lait, quoiqu'on s'en iléfende, s ■ rassemblent sur leur tète quand ils ont menti. » J.-.l. Iloi «seau, Emili\ liv. II.)
est la conséquence directe de la négligence qui a produit le désordre, Pas un marchand dans sa boutique, pas une femme dans son' ménage qui n'en fasse à chaque instant l'expérience. Si doue l'éducation esl une préparation a la vie, chaque petit enfant doit aussi, Le plus lot possible, en Faire l'expérience journalière. L'enfant se montre-t-il ré* fractaireà cette discipline naturelle, ce qui peut fort bien arriver si l'on a tout d'abord suivi une mauvaise méthode, laissez les conséquences de sa désobéissance suivre leur cours et comptez sur les réactions prochaines. S'il a refusé ou négligé de ramasser et de remettre à leur place les jouets dispersés, un autre en a eu toute la peine : or, c'est une peine qu'il est juste d'épargner à autrui; sa mère lui dira donc quand il lui demandera sa boîte de jouets : « La dernière ibis qu'on vous a donné vos jouets, vous les avez laissés étalés sur le plancher; il a fallu que Jeanne les ramassât. Jeanne a trop h faire pour ramasser tous les jours ce que vous laissez traîner par terre; je ne puis le faire moi-même. Puisque vous ne voulez pas ramasser vos jouets quand vous avez fini de jouer, moi, je ne puis vous les donner. » C'est la évidemment une conséquence naturelle, nullement aggravée ni atténuée : l'intéressé est obligé de le reconnaître. Le châtiment survient juste au moment où il produira tout son effet. C'était un désir naissant, vivement senti, sûr d'une immédiate satisfaction ; le voilà frustré, déçu; l'impression est forte et produira son effet; qu'elle se renouvelle à chaque occasion et l'enfant saura vite corriger son défaut et obéir à la règle. Ajoutez un fruit de cette méthode qu'il ne faut pas dédaigner ; l'enfant apprendra du môme coup ce qu'il ne peut savoir trop tôt, que dans ce monde on n'achète le plaisir que par le travail.
Prenons un autre exemple. Il n'y a pas longtemps, nous entendions chaque jour les réprimandes adressées a une petite fille qui n'était jamais prête pour la promenade quotidienne. D'un caractère ardent, toujours absorbée par l'occupation du moment, Constance ne pensait jamais à s'apprêter avant que tous fussent prêts à partir. Sa gou-
L'ÉDUCATION. ïoil
vérnante el ses frères*! sœurs étaient presque Invariablement obligés de l'attendre et non moins invariablement arrivait la réprimande maternelle. Ce système était détestable el n'avait pas le moindre succès, mais. la mère s'obstinail à l'employer sans avoir jamais L'idée de recourir aux conséquences naturelles. On lui proposa cette méthode, elle refusa de l'employer. Pourtant le monde est ainsi l'ait que tontes les fois que Ton se pend coupable de négligence ou d'inexactitude, c'est à son détriment : on manque le train, on arrive au port quand le bateau a levé l'ancre, au marché quand il ne reste que le rebut, au concert quand les meilleures places sont prises. Une d'exemples, à chaque instant, des déceptions et des déboires qu'entraîne l'habitude d'arriver trop lard ! La conséquence
S'impose d'elle-même : n'est-ce1 pas cette perspective de déceptions et déboires qui doit réformer Tentant? Si Constance n'est pas prête à l'heure fixée, le résultat naturel est de l'estei' à la. maison et de manquer la promenade. Qu'elle l'esté an louis deux ou trois fois pendant que ses frères el sieurs s'amuseront aux champs; qu'elle voie bien que c'est à son inexactitude qu'elle doit imputer d'être privée de ce plaisir, et probablement elle ne tardera guère à se corriger. En tout cas, cela vaudra mieux que d'interminables réprimandes qui n'aboutissent qu'à un incurable endurcissement.
De même, si des enfants peu so'mneux brisent ou perdent les objets qu'on leur donne, le châtiment naturel est la privation qu'ils auront h souffrir, châtiment qui n'es! pas autre pour eux que pour les grandes personnes. La
privation d'un objet brisé' ou perdu, la dépense qu'il faut faire pour le remplacer, ce sonl des faits d'expérience de
tous les jours : hommes et femmes ont subi celle discipline dn fait accompli; pourquoi les enfants ne la subiraient-ils pas aussi? Bien entendu, nous ne parlons pas de la première période de la vie, de celle où l'enfant met ses jouets en morceaux pour essayer d'en apprendre les
propriétés physiques : nous parlons de la seconde période,
de celle où l'enfant se rend fort bien compte des avan-
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tages de la propriété. Qu'un enfant assez grand pour avoir mi canif, en brise la lame par maladresse ou bien qu'il l'oublie dans l'herbe près de la baie ou il a coup.' une branche, il faut beaucoup d'irréflexion chez le père ou de
complaisance chez le parent pour lui en acheter tout simplement un autre, sans songer que c'est enlever à l'enfant tout le fruit d'une expérience utile et d'une bonne leçon. En pareil cas, un père doit expliquer à son fils que les canifs coûtent de l'argent, que l'argent vient par le travail et qu'il ne peut acheter des canifs pour un enfant qui les casse ou qui les perd, bref, qu'il ne réparera pas la perte tant que celui-ci n'aura pas donné la preuve qu'il sera plus soigneux. C'est par une méthode analogue qu'on pourra refréner la tendance à la prodigalité.
Voilà des exemples bien familiers : nous les choisissons précisément à cause de leur simplicité qui met si bien en lumière notre façon de penser et jette un jour complet sur notre distinction des châtiments naturels, les seuls efficaces, et des châtiments artificiels, presque les seuls employés. Avant d'aller plus avant et d'insister sur les plus hautes et sur les plus minutieuses applications de cette distinction fondamentale, attachons-nous à montrer la supériorité de notre méthode sur le système ou plutôt sur la routine qui règne dans la plupart des familles1.
- -Une. des causes de cette supériorité consiste en ce qu'il 4ficalJrUB 'dans l'esprit des enfants la notion exacte des causes' • et tfes effets, notions que l'âge et l'expérience se chargeront 'ensuite. de rendre complètes et définitives. La conduite des hommes offre de tout autres garanties selon qu'elle est (Jirlgée par une nette intelligence des
1. Cette 'A'héorriti-si ingénieuse et si vraie des conséquences naturelles se trouve déjà, .on lé* remarquera, dans l'Emile de Rousseau, mais aussitôt altérée qu'indiquée.- Rousseau, pour employer une expression de Montaigne, artialise la nature, au lieu de naturaliser l'art. C'est une nature ou plutôt un monde artiûciel qu'il crée pour son élève : aussitôt que celui-ci aura le moindre soupçon de cet artitice. le précepteur sera réduit a l'impuissance. If. Spencer au contraire, et c'est en quoi il diffère profondément de J.-J. Rousseau, n'altère pas la nature ; il la prend telle qu'elle est ; l'art de l'éducation n'est pour lui que le prolongement méthodique de la nature : tout artifice est écarté ou du moins il n'en resle que le minimum indispensable dans tout art et dont l'éducation elle-même ne saurait se passer.
conséquences de leurs actions ou qu'ils s'en rapportent passivement à l'autorité d'autrui. Qu'un enfant ait Bouvent l'occasion de s'apercevoir que le désordre a pour effel la peine de remettre en ordre; la lenteur, l'ennui de perdre un plaisir; le manque de soin, la privation d'un objet utile ou agréable; il apprendra vite et sûrement à éviter les conséquences en supprimant la cause, et cette vive perception de la causalité, telle qu'il la constatera chaque jour dans la vie, lui sera d'une utilité infinie. Au contraire, un enfant qui subit une réprimande ou une correction factice ne se soucie souvent que médiocrement de ces conséquences de sa conduite, et, ce qui est plus grave, ne reçoit pas l'instruction essentielle qui devait résulter naturellement de sa bonne ou mauvaise conduite. C'est le vice du système vulgaire des récompenses et des châtiments artificiels, vice radical que les esprits clairvoyants ont depuis longtemps signalé : user de ces récompenses et de ces châtiments, c'est substituer indûment aux conséquences naturelles de la mauvaise conduite un arsenal de pensums et de corrections qui faussent chez l'enfant les notions morales. Quand ils ont, pendant l'enfance et la jeunesse, établi une corrélation entre la faute et le mécontentement des parents et des maîtres, cette association de l'idée de faute et de l'idée de mécontentement s'enracine dans leur esprit comme si c'était une.jjûr-^ talion de cause à effet. Vienne un jour où l*tfé*iit04ta |/N maîtres cessent d'exercer leur tutelle, e^^\\A^TTn"Ts7 "V^ N h'ayant plus l'occasion devoir les Bignetf^grarécontente- ) y ment, s'imaginent aisément que c'esUprfynême coup la J règle qui disparait et la morale qui abnjraê : c'est la dure /£ expérience, ce sont les réactions naUnr\es qui, seulea^^>y peuvent les graver dans l'esprit en ^^itsSg4^£^♦rW^0^>x Ainsi que l'écrit un homme qui a connu ^•Jm^Wnj.Ues'' effets de ce système à courtes vues, mu' fois issjeunesgens hors de Vécole et livrés à eux-mêmes, ceux-là surtout dont tes parents ont négligé d'exercer la faculté d'initiative et de contrôle^ ils se jettent dans toutes les extravagances; Us ne connaissent p/us dr règle et agissent en aveugles;
I8é HERBERT BPKNCER.
ils fie soupçonnent pas quelles peuvent être les raisons mo+ raies dtitïe conduite morale; leurs idées sont ums consistance, sans point d'appui ; jusqu'à ce qu'ils aient reçu tes sévères leçons de l'expérience *■/ de la vie, ils sont Ynembres extrêmement dangereux de la société. »
Un autre avantage important de [a discipliné naturelle, c'est sa parfaite conformité avec la justice, conformité que L'enfant ne peut manquer de reconnaître. Qui souffre uniquement des conséquences naturelles de sa propre conduite ne saurait crier à l'injustice comme fait souvent celui qui subit un châtiment artificiel, el cela est aussi vrai des hommes que des enfants. Qu'un petit garçon, par exemple, n'ait aucun soin de ses habits, qu'il traverse les haies, patauge dans la boue sans nulle précaution. Battez-le, mettez-le au lit, il se trouvera persécuté; il sera plus occupé à ruminer ses griefs qu'à regretter ses fautes. Au contraire, faites-lui réparer le dégât dans la mesure du possible, obligez-le à nettoyer la boue dont il s'est couvert, à raccommoder ses vêtements déchirés, il sentira que cette corvée est un ennui dont il est la seule cause. Aussi longtemps qu'il sera occupé à cette besogne ingrate et méritée, ne verra-t-il pas clairement la connexion entre la cause et l'effet ? 11 s'irritera, soit ; mais pourra-t-il fermer les yeux à l'évidente justice de la punition ? Si plusieurs leçons pareilles ne le corrigent pas, si les habits neufs sont gâtés avant le temps normal, le père devra poursuivre l'application de la méthode : d'abord, pas d'argent à dépenser pour de nouveaux habits avant l'époque ordinaire ; ensuite, s'il se présente quelque occasion où il faille des habits propres, promenades, excursions, jours de fête, l'enfant, privé de ces plaisirs, sentira vivement la punition, verra clairement la chaîne des causes et des effets et sera forcé d'avouer que tout ce désastre vient de sa négligence. Dès lors, il ne se révoltera pas contre l'injustice, comme il n'eût pas manqué de. faire si le lien qui unit la punition à la faute n'eût pas été pour lui visible et palpable.
En outre, le naturel des parents et des enfants est
bien moins exposé à s'altérer avec ce système qu'avec le système ordinaire. Quand les parents, au lieu de laisser leurs enfants éprouver les peines qui résultent naturellement des l'anies de conduite, Infligent eux-mêmes d'autres peines, ils t'ont un double mal : en premier lien, ils multiplient les règlements domestiques et, par la confusion de ces règlements avec leur propre autorité et dignité, ils transforment toute faute en offense personnelle cl font de toute Infraction aux règlements une
occasion de se mettre en colère ; en second lieu, ils s'imposent une lourde Lâche et s'infligenl à eux-mêmes toutes sortes de vexations en prenant pour leur compte un travail et des dépenses supplémentaires dont ils exonèrent les délinquants. Mêmes avantages en ce qui concerne les enfants : les châtiments qu'entraînent les réactions naturelles, les peines qui sont inH'iLrées paP des agents impersonnels ne produisent qu'une Irritation relativement faible et passagère, tandis que les châtiments qui sont l'œuvre volontaire des parents, on ne s'en souvient pas sans colère et sans un ressentiment durable. Songez aux conséquences désastreuses qu'entraînerait une telle méthode si on l'appliquait dès le début de l'éducation. Les parents, supposons la chose possible, prendraient pour leur propre compte les souffrances physiques que les enfants s'attirent par ignorance et maladresse; puis ils substitueraient à ces conséquences naturelles d'autres conséquences pénibles destinées à apprendre aux enfants qu'ils oïd mal agi ; par exemple, si l'enfant à qui l'on a défendu de toucher à la bouilloire se répandait de l'eau bouillante sur les pieds, la maman prendrait pour elle la brûlure et, par compensation, donnerait un coup à l'enfant et il en serait de même dans les cas analogues. Oui ne voil que ces corrections journalières causeraient bien plus d'irritation chez l'enfant que les accidents qui se chargent actuellement de le corriger? Oui ne sent que la mauvaise humeur passerait des deux côtés à l'état chronique? Kh bien! c'est exactement le régime que l'on suit plus tard. Un père qui bat son lils parce qu'il a. par in-
158 UERBBRT BPBNCER.
souciance ou par malice, brisé I»' jouet de m petite sœur, ci qui remplace ensuite le jouet brisé, se conduit exactement de la même manière : il inflige une peine artificielle
à celui qui ;i commis la faute ci prend à sa charge les conséquences fâcheuses qui résultent naturellement de
celle faute. C'est produire sans nécessité une double irritation chez Je coupable et chez lui-même, s'il exigeait simplement que le jouet détérioré OU brisé fût remplacé aux dépens de Fauteur du délit, il causerait bien moins de chagrin. S'il disait à son fils qu'il doit acheter un nouveau jouet à sa sœur, qu'en conséquence on retiendra sur son argent de poche la somme nécessaire, il y aurait beaucoup moins d'irritation des deux cotés : en môme temps l'enfant subirait une peine tout autrement équitable et salutaire. Bref, la discipline des réactions naturelles est la moins nuisible aux caractères, d'abord parce qu'elle est strictement d'accord avec lajustice1, ensuite parce qu'elle substitue l'action impersonnelle de la nature à l'action personnelle des parents.
De ce qui précède dérive un corollaire évident : c'est que les relations entre parents et enfants deviendront plus affectueuses, partant plus fructueuses. La colère est toujours une détestable chose, chez les enfants comme chez les parents, quelles que soient sa cause et la forme sous laquelle elle se manifeste. Mais la colère d'un père contre son fils et d'un fils contre son père est doublement funeste parce qu'elle tend à briser ce lien de sympathie si nécessaire à toute direction bienfaisante. En vertu de la loi d'association des idées, il arrive nécessairement que jeunes et vieux prennent en aversion tout ce qui se présente habituellement avec un cortège de sentiments désagréables. A l'attachement naturel et originel succèdent, dans la mesure de la force et de la fréquence des
1. Nous avons déjà fait quelques réserves sur cet accord parfait des réactions naturelles avec la justice. C'est le cas de se rappeler le proverbe latin : Summum jus, summa injuria, une justice si extrême et si rigoureuse deviendrait parfois une extrême et brutale injustice. Il f;iut donc, dans toutes ces pages, prendre l'esprit non la lettre, et c'est bien ainsi que l'entend M. H. Spencer. Voyez plus bas : il faut se tenir prêt à prévenir les suites trop graves et arrêter l'enfant quand il en est temps en-orc.
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impressions, l'indifférence et l'antipathie. Par ses colères de chaque jour, par les réprimandes et les châtiments où elles le poussent, un père oe peut que s'aliéner «î la longue le cœur de son enfant qui, d'autre part, ne peut manquer d'affaiblir, par ses froideurs et ses ressentiments, la tendresse paternelle s'il ne finit par la détruire entièrement. Voilà pourquoi il arrive si souvent que les parents (les pères surtout, car ils sont particulièrement délégués aux châtiments) sont regardés avec indifférence sinon avec aversion par leurs enfants; voilà pourquoi les enfants sonl souvent aussi regardés comme des fléaux. Est-il besoin de dire qu'un tel état de choses est mortel à toute culture morale? les parents ne sauraient donc être trop attentifs à éloigner tout sujet d'antagonisme direct entre eux et leurs enfants et, par conséquent, il doivent s'attacher avec force à cette discipline; des conséquences naturelles qui, en les relevant de leurs fonctions de justiciers, éloigne les causes d'exaspération et d'antipathie.
Il y a donc une méthode de culture morale fondée sur | l'expérience des réactions normales ; cette méthode est ! d'institution divine en ce qui concerne la première enfance et l;i vie adulte, et nous venons de voir qu'elle s'applique parfaitement à l'enfance et à la jeunesse. Quels sont les avantages de cette méthode ? Les voici en peu de ' mots : 1° elle donne à l'enfant la notion la plus rationnelle du bien et du mal qui résultent de sa conduite et des conséquences naturelles de ses actions; 2° par cela seul qu'elle ne fait intervenir aucun châtiment artificiel elle force l'enfant à reconnaître plus ou moins clairement la parfaite justice de ceux qu'il subit ; 3° cette constatation de la justice des châtiments, jointe à cette circonstance qu'ils viennent directement de la nature et non d'une volonté individuelle, fait que son caractère est moins gravement atteint et altéré par les punitions, en même temps que h' père, pour ainsi dire passif et neutre dans la répartition naturelle des peines, conserve relativement intacts son calme et son égalité d'humeur;
f60 il BRBBRT BPBNCBR.
1° elle prévienl enfin l'exaspération réciproque, pend
ainsi plus douces, plus fécondes en heureuses influences les relations entre parents el enfants,
On nous dira : «Comment faire dans ces cas plus graves, quand il s'agit de délits plussérieux ? Comment suivre cette ligne de conduite quand l'enfant aura commis, par exemple,
un larcin? quand il aura fait un mensonge? quand il aura I battu son petit frère ou sa petite sœur? »
Avant de répondre à ces questions, qu'on nous permette i d'étudier certains faits pris pour types de tous les autres. I
Un de nos amis, qui demeurait chez son beau-frère* I avait entrepris l'éducation de son neveu et de sa nièce. 11 l'avait dirigée, plus peut-être par sympathie naturelle que de parti pris, dans le sens de la méthode que nous venons d'exposer. Les deux enfants étaient ses élèves à la maison et ses camarades hors de la maison. Tous les jours ils faisaient avec lui des promenades ou des excursions pour botaniser, lui cherchant des plantes avec ardeur, très attentifs pendant qu'il les examinait et les reconnaissait, trouvant toujours et de toutes manières grand plaisir et grand profit à sa société. Bref, au point de vue moral, il était leur père autant et plus que leur père véritable. En nous racontant les résultats qu'il avait obtenus, il nous citait, entre autres, le trait suivant. Un soir qu'il avait besoin d'un objet qui se trouvait dans une autre partie de la maison, il pria son neveu de l'aller chercher. Tout absorbé par son jeu, l'enfant, contrairement à son habitude, manifesta une grande répugnance à obéir ou même, nous ne nous en souvenons pas bien, refusa de se déranger. L'oncle, ne voulant employer aucun moyen coercitif, se leva et alla lui-même chercher l'objet non sans laisser voir le déplaisir que lui causait ce refus. Mais, quand l'enfant dans la soirée proposa de jouer comme de coutume, l'oncle refusa simplement avec la froideur qu'il ressentait
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naturellement : e'était laisser les conséquences de la conduite do l'enfant suivre leur cours. Le lendemain matin, à l'heure du lever, notre ami entendit à sa porte une \<>i\ qu'il n'avait pas coutume d'entendre si tôt. C'était son petit neveu qui lui apportait de l'eau chaude. Entré dans la chambre, le petit bonhomme regarde tout autour de lui cherchant quel service il pourrait rendre. « Ohî mon oncle, voua n'avez pas vos bottes! » et il se précipite dans l'escalier pour aller les chercher. C'est ainsi qu'il essayait, par mille moyens, de montrer combien il regrettait sa conduite, s'efforçant de rendre au centuple l'équivalent du service qu'il avait refusé. (Vêlait donc une complète victoire (\r> bons sentiments sur les mauvais, victoire qui donnait aux premiers une nouvelle force : il appréciait mieux l'affection de sou oncle après avoir risqué de la perdre.
Notre ami est père à son tour: il suit le môme système et s'en trouve fort bien. Il se fait, à la lettre, l'ami de ses enfants. Ceux-ci attendent le soir avec impatience parce que c'est l'heure où il sera à la maison; si le dimanche est pour eux un joui' de tête, c'est surtout parce que leur père passe toute cette journée avec eux. Possédant ainsi la pleine confiance et l'entière affection desesenfants, il trouve dans la simple expression de son approbation ou de son mécontentement un moyen suffisant de gouvernement. Apprendil, en rentrant chez lui, qu'un de ses enfants s'est mal conduit, il se montre froid sans avoir besoin pour cela d'aucune affectation, et cette froideur est toujours une punition Suffisante. S'abstenir des caresses habituelles, c'est leur causer un chagrin plus durable que celui d'une correction manuelle. On nous assure que, pendant son absence, les enfants ont toujours présente à l'esprit la crainte de cet
.accueil et qu'ils demandent souvent à leur mère s'ils se sont bien conduits et ce qu'elle va dire à papa quand il rentrera. Dernièrement l'aîné, marmot turbulent de cinq ans, dans une de ces effervescences d'esprits animaux
communes chez les enfants qui se portent bien, avait profilé de l'absence de sa mère pour commettre toutes sortes
d'extravagances; il avait coupé les cheveux do son frère, s'était blessé avec un rasoir pris dans la toilette de père. Quand celui-ci, à son retour, apprit ions ces méfaits, il ne lui adressa p;is une seule l'ois la parole de loute ta soirée ni de loute la matinée du lendemain. L'effet lut immédiat et si durable que, plusieursjours après, voyant sa mère prête à sortir, l'enfant la supplia de ne pas s'éloigner; on en chercha la cause et l'on s'aperçut qu'il craignait de commettre encore quelque étourderie en L'absence de sa mère.
Os exemples préparent notre réponse à la question posée : « Que doit-on faire dans les cas plus graves? » ils montrent d'abord quels doivent être les rapports des parents et des enfants, et c'est précisément de la nature de ces rapports que dépend le succès dans la répression des fautes graves. Insistons encore sur quelques observations préliminaires : ces bons rapports des parents et des enfants, nous allons montrer que notre système les fera régner tout naturellement. On se souvient qu'en laissant simplement les réactions naturelles se produire, on évitera le conflit et l'antagonisme des parents et des enfants : nous allons faire un pas de plus et faire voir qu'en adoptant dès le début notre méthode, on fait naître par là même un sentiment actif de bienveillance et d'affection.
A l'heure présente, la plupart des pères et des mères voient dans leurs enfants des ennemis intimes. D'autre part, les impressions de l'enfant sont nécessairement déterminées par le traitement qu'il éprouve, et comme ce traitement consiste en un continuel mélange de promesses et de menaces, de caresses et de gronderies, de douceur et de sévérité, il est inévitable qu'il se forme dans sa petite tête une sorte de chaos formé de toutes sortes d'idées disparates sur le caractère paternel. Une mère s'imagine communément qu'il suffit de dire à son enfant qu'elle est sa meilleure amie ; elle est persuadée qu'il doit la croire sur parole et qu'il la croit en effet. Qu'est-ce que l'enfant entend tous les jours? Des phrases comme celle-ci :
(( C'est pour votre bien. — Je sais mieux que vous ce qu'il vous faut. — Vous n'êtes pas encore assez grand pour me comprendre, mais vous me remercierez plus tard de ce que je Pais. » En même temps, les corrections pieuvent sur lui ; à chaque instant on lui défend ceci, ou lui interdit cela : que l'on veuille son bonheur, on ne cesse de le lui répéter, mais ce sont des mots, car en l'ait on ne cesse de lui prouver le contraire. Comment comprendre cet avenir dont sa mère lui parle, ce traitement qui doit le conduire infailliblement au bonheur? Jl en
juge parles résultats immédiats, et, comme ces résultats ne sont rien moins qu'agréables, il devient sceptique sur ces protestations d'intérêt et de tendresse. Est-il possible qu'il en soit autrement ? L'enfant peut-il ne pas raisonner d'après le témoignage de ses sens, et ce témoignage n'estil pas la confirmation perpétuelle de ses raisonnements? La mère raisonnerait de la même manière si elle était à sa place. Si quelqu'un faisait profession d'amitié pour elle et néanmoins contrariait ses désirs, lui adressait d'aigres réprimandes, la battait à l'occasion, tout en protestant que c'est pour son bien, ne ferait-elle pas de ces protestations d'intérêt et d'amitié le cas qu'elles méritent ? Pourquoi donc s'knagine-t-elle que son fils est bâti d'autre sorte?
Combien les résultats ne seront-ils pas différents si notre système est appliqué avec suite, si la mère, au lieu de devenir la personnification du châtiment, joue auprès de son fils le rôle d'une amie en l'avertissant des dangers <pie la nature lui prépare. Prenons encore un exemple et choisissons-le extrêmement simple, pour montrer comment on peut appliquer de très bonne heure notre méthode. Supposons que l'enfant, poussé par cet instinct expérimental si prononcé à cet âge et si conforme aux procédés delà méthode inductive, supposons, dis-je, que l'enfant s'amuse à allumer des morceaux de papier à la bougie et à les regarder brûler. Une mère irréfléchie, comme il y en a tant, ne manquera pas de l'empêcher « de faire du mal » ou bien, de crainte qu'il ne se brûle,
elle lui ordonnera de cesser, si même elle ne lui arrache le papier des mains. Mais, s'il ,'i le bonheur d'avoir une mère raisonnable, elle comprendra que l'intérêt que prend l'enfant à regarder brûler du papier vient d'une curiosité salutaire, elle réfléchira aux suites de son intervention et se dira. : « Si j'arrête l'enfant, je L'empêcherai d'acquérir quelques connaissances utiles, li est vrai que je Lui épargnerai une petite brûlure : la belle avance! Il se brûlera une nuire fois; voilà tout, et, en attendant, il n'aura pas appris les propriétés de la (lamine, chose si nécessaire h sa sécurité. Je l'empêche donc de courir un risqua qu'il courra nécessairement plus tard, et cela, quand je ne serai plus près de lui pour lui épargner les suites pénibles de son imprudence. De plus, si je lui enjoins de cesser, je le prive d'un amusement en soi fort innocent, voire même instructif; il m'en voudra plus ou moins. Les souffrances que je lui aurais épargnées, il n'en a pas la moindre notion : en revanche, il sentira fort Lien le chagrin d'être privé de son amusement. Je vais donc, pour le préserver d'un mal qu'il ne peut nullement se figurer, qui, partant, n'existe pas pour lui, le blesser d'une façon pénible et me faire son rabat -joie! Pas du tout : ce que j'ai de mieux à faire, c'est de l'avertir simplement du danger et de me tenir prête à en prévenir les suites sérieuses. » La mère se contentera donc de dire : « Prenez garde, vous allez vous brûler. >> L'enfant continuera, c'est fort probable, et il se brûlera les doigts. Et après? n'aura-t-il pas acheté une expérience qu'il eût fallu acquérir plus tard et que, pour sa sûreté, il ne saurait posséder trop tôt? N'a-t-il pas constaté que l'avertissement et la défense de sa mère avaient véritablement son bien pour objet? Une fois de plus, il a fait l'épreuve de l'expérience et de la bonté de sa mère : raison de plus d'avoir confiance en son jugement et en sa tendresse, raison de plus pour l'aimer.
Il va sans dire que dans les rares occasions où l'enfant courra un réel danger il faudra l'en préserver par force. Mais, hormis des cas extrêmes, le meilleur système à suivre n'est pas de le soustraire à ces petits risques jour-
naliers, mais bien de le conseiller, de L'avertir. 11 en résultera un Burcroît d'affection filiale. In, comme partout, il suffit de Laisser un libre jeu aux lois naturelles, de permettre aux enfants de faire toutes sortes d'expériences à
la maison, de se livrer à toutes sortes d'amusements hors delà maison, au risque de s'instruire et de s'amuser à leurs dépens, à la seule condition de leur donner des avertissements plus ou moins pressants, selon les dangers plus ou moins grands qu'ils peuvent courir : de là naîtra une confiance qui, tous les jours, ira s'affermissant dans l'affection clairvoyante de leurs parents. On éviteraainsi, comme nous l'avons montré, ce je ne sais quoi d'odieux qui s'attache toujours au rôle de justicier et de punisseur; on évitera aussi l'antipathie qu'entraîne toujours l'exercice perpétue] de l'autorité et L'abus des remontrances ; bien plus, on fera tourner ces petits incidents de la vie journalière qui occasionnent tant de disputes en moyens efficaces d'affermir les sentiments de mutuelle sympathie. Au lieu d'entendre résonner à leurs oreilles ces vaines formules : vos parents sonl vos meilleurs amis, les enfants le verront de leurs yeux, le constateront à toute heure et sentiront pour eux une confiance, un attachement que rien n'aurait pu leur donner au même degré.
Maintenant que nous avons insisté sur la sympathie mutuelle qui est un des meilleurs fruits de notre méthode, nous pouvons répondre à la question posée précédemment : « Gomment appliquer cette méthode dans les cas graves? »
Notons d'abord que ces cas graves seront moins fréquents et moins graves sous le régime que nous avons décrit que sous Le régime ordinaire. La mauvaise conduite des enfants n'est-elle pas, en effet, la conséquence de cet état chronique d'irritation où les amène une mauvaise direction? L'isolement moral, l'antagonisme envers les parents sont les effets inévitables des châtiments répétés : en émoussanl la sympathie ils favorisent bien des fautes (pie la s\ mpathie eut prévenues. C'est ainsi que les mauvais traitements que les frères et su'urs se t'ont en-
Itdi BBRBBRT SPENCER.
durer mutuellement n'ont Bouvenl pas d'autre cause que l'exemple des mauvais traitements qu'ils ont à souffrir de la pari des adultes : imitation machinale, mauvais caractère, peine du talion, représailles, voilàd'où ils procedenl généralement. Est-ce que des affections pins rives, une heureuse situation d'esprit, soigneusement entretenues par une intelligente discipline, n'auraient pas pour effel habituel de prévenir ou d'atténuer ces hostilités récidroques? Les mêmes causes diminueraient également les faules plus graves, par exemple, les mensonges et les larcins. La sécheresse de cœur et l'indifférence mutuelle sont la source la plus ordinaire de ces sortes de fautes. C'est une loi de notre nature, évidente pour qui sait observer, que celui qui est frustré '1rs jouissances supérieures cherche à se consoler et à se dédommager par des plaisirs bas et vils : à qui manquent les lois de la sympathie, il faut les douceurs de l'égôïsme; réciproquement, les sentiments d'amitié et d'affection sont éminemment propres à diminuer, dans les familles, le nombre des fautes dont l'origine est l'égôïsme.
De pareilles fautes sont-elles commises en dépit du meilleur régime, ce qui ne peut manquer d'arriver quelquefois, il faut encore recourir à la discipline des conséquences naturelles et avoir confiance dans le résultat final, pourvu que ce lien d'affection et de confiance dont nous avons parlé existe réellement. Quelles sont, par exemple, les conséquences d'un vol? Elles sont de deux sortes, directes ou indirectes. La conséquence directe, dictée par la simple équité, c'est la restitution : un législateur équitable (et le père et la mère doivent l'être) exigera autant que possible qu'une action mauvaise soit réparée par une bonne action, et, en cas de vol, la réparation qui s'impose est de restituer l'objet volé, ou, s'il y a impossibilité, à en payer la valeur. On obligera donc l'enfant à la payer sur son argent de poche. La conséquence indirecte et plus sérieuse est le chagrin des parents : elle suit immédiatement le vol chez les peuples civilisés et va jusqu'à faire regarder le vol comme un crime. « Mais,
dira-t-on, cela n'est pas nouveau; les parents, en pareil
cas, n'ont jamais manqué de témoigner leur mécontentement soil par des reproches, soit par des coups. ■ Assurément. .Nous l'avons déjà dit : à certains égards, chacun suit spontanément notre méthode. N'avons-nous pas montré qu'il y a, dans tout système d'éducation, une tendance, une sorte de gravitation vers le vrai système? Nous ne faisims ici que nous répéter : l'intensité de celte réaction naturelle, en vertu même des lois bienfaisantes des choses, sera en rapport avec l'urgence, la nécessité de celte réaction; le mécontentement paternel se manifeste par des corrections barbares dans les temps de barbarie où reniant, lui aussi, est relativement barbare, par des moyens moins violents dans les temps plus avancés où l'enfant est accoutumé à un traitement moins dur. Mais il y a un point sur lequel il importe d'insister ici : c'est que ce mécontentement, quelle qu'en soil la cause, ne sera vraiment efficace pour l'amélioration de l'enfant que dans la mesure de l'attachement qu'il a pour ses parents, dette efficacité, dans le cas qui nous occupe, sera directement proportionnelle à l'attention constante qu'on aura eue, dans les cas moins graves, à rester fidèle à notre méthode. Faut-il des preuves? on n'aura pas à les chercher bien loin.
Ne sait-on pas que plus la personne offensée nous est sympathique nous laissons de coté les considérations mondaines qui sont étrangères à noire sujet), plus nous éprouvons de regret de l'avoir offensée? Ne sentons-nous pas que, s'il s'agissait d'un ennemi, nous ('prouverions plutôt un secret plaisir qu'un vrai chagrin de l'avoir offensé? Consultons nos souvenirs : n'esl-il pas vrai que, s'il nous est arrivé de porter ombrage à une personne qui nous est étrangère et indifférente, nous n'avons pas pris la chose à cœur comme s'il se fût agi d'un ami? Au contraire, la colère d'une personne que nous aimons tendrement ne nous semble-t-elle pas un vrai malheur, une
source intarissable d'amers regrets?Eh bien! les effets du
mécontentement paternel varient de même en raison du
168 UERBBRT SPENCKH.
degré d'affection «les enfants. Y ;i-t-il indifférence chez L'enfant, il n'éprouve qu'une crainte purement égoïste dea châtiments corporels ou des privations qui lui seront infligés : la peine est-elle subie, l'indifférence devient de l'irritation, de l'hostilité. Là, au contraire, où existe une vive affection filiale, produite et entretenue par L'affection des parents, Le profond chagrin que le mécontentement du père fait naître dans l'âme du (Usa, pour l'avenir, une vertu préventive extrêmement salutaire. La souffrance morale qui résulte de l'idée qu'il s'est aliéné pour un temps son meilleur ami tient lieu de toutes les peines corporelles : elle n'a pas moins d'efficacité on plutôt elle agit bien plus efficacement sur l'esprit de l'enfant. An lien de n'éprouver qu'un sentiment de crainte, qu'un ressentiment plus ou moins durable, l'enfant sympathise avec le chagrin du père, regrette sincèrement sa faute, se promet de la réparer et fait tout son possible pour recouvrer l'amitié qu'il a perdue. Au lieu de ne mettre en jeu que les tendances égoïstes qui sont la cause ordinaire du crime, on met enjeu les tendances altruistes1 qui le préviennent. Ainsi, la discipline des conséquences naturelles s'applique aux fautes graves aussi bien qu'aux fautes légères : son œuvre ne se borne pas à les réprimer, elle en arrache les racines jusqu'au fond du cœur.
En un mot, la sauvagerie engendre la sauvagerie et la bonté suscite la bonté. Gomment la sympathie pour autrui naîtrait-elle chez l'enfant qui n'a jamais éprouvé la sympathie d'autrui? Traitez-les doucement, et vous verrez chez eux la douceur et la bienveillance. Au foyer et dans l'Etat, le despotisme est presque toujours le véritable auteur des crimes qu'il punit. Que la loi soit douce, libérale, qu'elle écarte ainsi les causes de dissentiments, les ferments de haine, et vous verrez les mœurs s'améliorer et les crimes devenir plus rares. John Locke l'a dit, il y a longtemps : « En matière d'éducation, la sévérité des châ-
1. Ce mot a été créé par Aug. Comte. 11 vient flatter (autrui) comme éf/oïsme vient de eçjo (moi). Les sentiments altruistes sont donc les sentiments de sympathie et de bienveillance pour nos semblables.
timents lait peu de bien et peut faire beaucoup de mal; je suis convaincu que, toutes choses égales d'ailleurs, les meilleurs d'entre les hommes ne sont pas ceux qui ont été le plus châtiés dans leur enfance '. » C'est une vérité que vient corroborer une observation récemment publiée par M. Rogers, chapelain de la prison de Pettenville: les jeunes criminels qui ont subi la peine du fouet sont ceux qui ont le plus de chances de retourner en prison. Les excellents effets d'un traitement plus doux sont attestés par un mot que nous avons entendu à Paris : une dame française s'excusait auprès de nous de la turbulence de son fils aussi ingouvernable a la maison qu'à l'école; elle ne voyait pas d'autre remède, disait-elle, que celui qui avait réussi pour son frère aîné qui ne s'était corrigé qu'en Angleterre dans une maison d'éducation. Elle nous expliqua que son aîné s'était montré intraitable dans toutes les institutions de Paris. Ne sachant plus qu'en faire, on l'avait envoyé en Angleterre et il en avait rapporté autant de qualités qu'il avait emporté de défauts. La mère n'attribuait ce changement qu'à la douceur relative de la discipline anglaise
Après l'exposition précédente de nos principes, nous ne pouvons mieux faire que de formuler un certain nombre de maximes et de règles qui s'en déduisent naturellement et que, pour plus de commodité, nous mettons sous la forme d'avis et de conseils.
N'attendez pas de l'enfant un haut degré d'excellence morale. Pendant ses premières années, tout homme traverse les phases par lesquelles ont passé les barbares
1. Voy. Im chapitres lxxx, i.xxxu, lxxxvi et lxxxvii <lu livre de Looke,
De l'éducation des enfanta. Nous n'avons pal besoin de dire qu i ouvrage
est de premier ordre en pédagogie. Rousseau s'en est souvent inspiré dans VEmile. < m sait aussi que Locke 1633-1704 est un des plus illustres philosophes des temps modernes. Son grand ouvrage, Estai mut t 'entendement humain, esl une tentative pour ramener toutes nos idées à deux sources, lasennalinn et la réflexion. Leibnix a prétendu 1<' réfuter sur plusieurs points essentiels dans ses Nouveaux Estait sur /'ru/ru fement humain.
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dont il descend. Les traits dé l'enfant, le aezplat, narines relevées, les lèvres grosses, les yeux écartés, l'absence de sinus frontal, etc., ressemblent assez longtemps aux traits du sauvage et il en est absolument de môme de son caractère et de ses Instincts; ils sont sauvages aussi. Il a uni' Lendance visible à la cruauté, mais cette tendance, générale chez les enfants, se modifierait môme sans le secours de l'éducation, en même temps que les traits du visage. On dit communément des enfants qu'ils sont des innocents : c'est vrai si l'on entend parler de la connaissance du mal, c'est complètement faux s'il s'agit des instincts qui sont mauvais; il suffi I d'une demiheure d'observation dans une nursery pour 3'en convaincre. Livrés à eux-mêmes, les entants se traitent plus brutalement dans les écoles que ne font les bommes dans la société; s'ils étaient plus âgés, ils n'en seraient que plus méchants et leur brutalité s'accroîtrait avec les ann>
S'il n'est pas raisonnable d'attendre1 beaucoup de la moralité des enfants, il est absurde d'en exiger beaucoup. La précocité intellectuelle, tout le monde le reconnaît aujourd'hui, n'est nullement à désirer, et la précocité morale est tout aussi dangereuse. Les plus hautes facultés morales sont, comme les plus hautes facultés intellectuelles, d'une extrême complexité relative : conséquemment l'évolution des unes et des autres doit être lente et tardive. Si vous hâtez leur maturité, c'est toujours aux dépens de leurs progrès ultérieurs. De là, cette anomalie qui se répète si souvent : des hommes dont l'enfance et la jeunesse avaient fait concevoir les plus brillantes espérances et qui par une décadence inexplicable finissent par tomber au-dessous de la moyenne intellectuelle et morale ; des hommes dont l'enfance avait été ingrate et sans promesses et qui n'en sont pas moins devenus distingués et relativement supérieurs.
Sachez donc vous contenter de peu : soyez modérés et dans vos procédés et dans vos espérances. N'oubliez jamais qu'une haute moralité comme une intelligence supérieure doivent être le fruit d'un lent progrès : cette pensée vous
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rendra patient et indulgent malgré les imperfections que votre enfant Lrahil à chaque instant. Elle vous dispensera de ces réprimandes, de ces menaces, de ces prohibitions que les parents prodiguent et qui entretiennent un état chronique d'irritation au foyer domestique; insensés qui espèrenl ainsi rendre leurs enfants tels qu'ils devraient être et vont à. l'opposé de leur but.
Dusystèmeque nous préconisons dérive nécessairement une forme libérale de gouvernement paternel: il ne faut pas régler despotiquement tous les détails de l'éducation. Contentez- vous de veiller de votre mieux à oe que votre enfant subisse toujours les conséquences naturelles de ses actions; VOUS éviterez ainsi ces abus d'autorité qui sont la manie et l'erreur de tant de parents. Abandonnez-le autant que possible à la discipline de l'expérience : loin de lui cette vertu de serre chaude que la règle étroite et tyrannique fait germer chez les natures dociles; loin de lui cet esprit démoralisant d'antagonisme et de révolte qu'elle développe chez les natures indépendantes.
Par cela seul que vous laisserez en toutes circonstances un libre cours aux réactions naturelles, vous modifierez de la manière la plus heureuse votre propre caractère. L'éducation morale que donnent beaucoup de parents (c'est presque tous qu'il faudrait dire) relève d'une méthode bien simple : elle consiste à suivre, quand et comme elle îles pousse, l'impulsion de leur colère. Frapper, rudoyer, injurier, voilà les moyens qu'emploie une mère pour punir des fautes légères (qui même en réalité ne sont rien moins que des fautes) : est-ce pour le bien de l'enfant ou plutôt hae serait-ce pas simplement pour soulager ses nerfs et satisfaire son emportement l? Arrêtez-vous au contraire, chaque fois qu'une Tante est commise, à en considérer les conséquences normales, à déterminer les meilleurs moyens de les rendre sensibles au coupable; vous avez gagné du temps, nous serez maître de vous-même, et à l'aveugle
1. On connaît le mol <1<" Platon irrité contre an esclave : « Comme je te battrai, -i jo n'étais en colère. »
impulsion de la colère succédera un mouvemenl moins violent qui ne pourra plus voua entraîner hors du vrai chemin.
Gardez-vous toutefois d'aller jusqu'à la complète impassibilité. Souvenez-vous qu'il j b deiw sortes de réactions naturelles: celles des choses, qui dérivent deslois mêmes de la nature, et celles des parents, qui consistent dans votre approbation et votre désapprobation; toutes deux sont dans l'ordre général et concourent à guider l'enfant. L'erreur que nous avons combattue est celle qui substitue le mécontentement et les corrections des parents aux péna lités naturelles. S'il est mauvais qu'elles se substituent à celles-ci, il est très bon qu'elles les accompagnent. En fait de punitions, il est très mauvais que l'accessoire élimine le principal, mais il peut lui servir d'utile complément si on en use avec mesure. Votre chagrin et votre indignation doivent se manifester dans vos paroles, dans vos manières, exactement comme vous les ressentez, jamais avant d'en avoir examiné et pesé les motifs. La nature et le degré du sentiment que vous ressentez dépendent nécessairement de votre caractère ; il est donc bien inutile de vous donner des conseils sur ce point. Mais vous devez faire tous vos efforts pour modifier votre manière de sentir et la faire concorder exactement avec votre manière de penser. Sachez toutefois éviter les extrêmes : votre indignation doit rester dans de justes bornes quant à l'intensité et quant à la durée. Gardez-vous de cette faibL-sse si commune chez les mères, qui consiste à gronder et à pardonner sans raison, selon l'impulsion du moment : mais gardez-vous aussi de persister trop longtemps dans votre froideur, de peur que votre enfant ne s'accoutume à se passer de votre affection et que vous ne perdiez ainsi toute influence sur lui. La règle des réactions morales qui dérivent de vos propres sentiments, c'est qu'elles se rapprochent le plus possible de ce qu'elles seraient si votre caractère était parfait.
Ne multipliez pas les ordres. Ne donnez que les ordres absolument nécessaires, soit que tous les autres movens
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soient inapplicables ou qu'ils aient manqué leur effet. « Toujours commander, c'est avoir en vue son propre avantage bien plus que celui des enfants, » dit Richler. Dans les sociétés primitives, on punit la violation de la loi, moins parce quelle est réellement coupable que parce qu'elle implique le mépris de l'autorité du roi et une sorte de rébellion ; de même, dans beaucoup de familles, on châtie les enfants moins pour leurs fautes réelles que pour la colère qu'ils excitent et la désobéissance dont ils sont les signes. Avez-vous remarqué comment parlent les parents et les maîtres? « Comment osez-vous me désobéir? — Vous le ferez bon gré mal gré, c'est moi qui vous le dis. — Je vous ferai bien voir que je suis votre maître, » Auv mots, au ton, aux manières, nous devinez tout de Buite qu'il B'agil de subjuguer l'enfant, de briser sa volonté bien plus que de lui être utile. Pendant ces querelles, le père el le maître sont dans le même état d'esprit qu'un despote vis-à-vis d'un sujet rebelle. Au contraire, un père éclairé doit ressembler à un législateur ami des hommes qui se réjouit non d'infliger, mais de pouvoir supprimer la peine. Il ne fait jamais de lois que lorsqu'il lui est impossible de régler par d'autres moyens la conduite des hommes, et, quand la loi esl nécessaire, il n'y a jamais recours sans regret. Comme le remarque Richter, «ne pas trop gouverner1, c'est la meilleure règle politique e1 la meilleure règle d'éducation. >• Pour se conformer spontanément à celte excellente maxime, il faut que le sentiment du devoir l'emporte sur l'instinct du commandement et qui1 le père s'applique à faire que ses enfants se gouvernent autant que possible eux-mêmes, ne recourant aux ordres absolus ([n'en désespoir de cause.
Mais toutes les lois que vous ordonne!, ordonnez avec décision et esprit de suite. Si le cas est réellement de ceux où il est impossible d'agir autrement, prononcez un je l'ordonne péremptoire el sans réplique. Réfléchissez bien à ce que vous avez à faire; pesez \y> conséquences ;